CINQUIÈME LEÇON
LE GOUVERNEMENT DE L'ÉGLISE EST-IL MONARCHIQUE, ARISTO- CRATIQUE OU DÉMOCRATIQUE ?
Messieurs,
En l'an 374 de l'ère chrétienne, le siège épiscopal de Milan, devenu vacant par la mort du premier pasteur de ce diocèse, était l’objet d’une vive contestation. Deux partis se disputaient l’élection du nouvel évêque, le parti catholique et le parti arien; et ce dissentiment, s'étendant des hautes classes au peuple lui-même, Y avait créé une agitation profonde que l'on craignait de voir dégénérer en sédition. Pendant que la foule, assemblée dans l'église et oubliant la majesté du lieu saint, donnait libre cours à son mécontentement, voici que le préfet de la ville, nommé Ambroise, apparaît et, prenant la parole, fait un éloquent appel à la modération et à la paix.
Il achevait à peine de parler qu’un enfant, rapporte la tradition, fit entendre ce cri : “ Ambroise évêque ! Ambroise évêque !”; et le peuple, rallié dans une soudaine unanimité, de répéter avec force cette acclamation enthousiaste.
Ambroise, qui n’était encore que catéchumène, reçut bientôt le baptême, et, malgré sa résistance, dut prendre la direction de l'Eglise de Milan.
C'est sans doute le souvenir de ce fait, ainsi que plusieurs exemples analogues de la participation du peuple aux élections épiscopales, qui & inspiré à un ardent apôtre des idées et des
aspirations modernes l'affirmation suivante: “ Qu'était à ses débuts le christianisme ? Une véritable démocratie 1”
Cette parole, du reste, n’est que l'écho des sentiments d'un groupe assez considérable de catholiques qui, tout imprégnés de l'esprit de leur siècle, et pleins d'enthousiasme pour nos institutions contemporaines, voudraient implanter dans la société religieuse les idées auxquelles obéissent de nos jours la plupart des pations, et qui travaillent de toutes leurs forces à démocratiser l'Eglise 2 Celle-ci, leur semble-t-il, n'évolue pas assez vite dans le sens de leurs rêves ; elle demeure trop attachée aux vieilles méthodes de direction et de gouvernement: elle n’accorde pas une place assez large à l'élément populaire; elle ne tient pas assez compte de cette force toujours croissante des principes démocratiques qui, après avoir renversé les trônes, ont établi l'autorité sur un nouvel ordre de choses ou plutôt en ont transféré le sceptre aux mains de la liberté.
1—Mgr Ireland, L'Eglise et le siècle, p. 134, nouv, éd., Paris, 1894. 2— C'est ainsi que l’un des chefs du libéralisme catholique italien, Fo- Sazzaro, dans son roman Il santo justement mis à l’Index, demande que le peuple ait une part effective dans l'élection des évêques. (Quest. actuelles, 16 mars 1907, p. 23).— D'après le système moderniste que Pie X vient de condamner si énergiquement, l'Eglise, née de la conscience du peuple, en dépend. “ Vient-elle à oublier ou à méconnaître cette dépendance, elle tourne en tyrannie. Nous sommes à une époque où le sentiment de la liberté est en plein épanouissement : dans l'ordre civil, la conscience publique a créé le régime populaire, Or, il n’y a pas deux consciences dans l’homme, non plus que deux vies. Si l'autorité ecclésiastique ne veut pas, au plus intime des consciences, provoquer et fomenter un conflit, à elle de se plier aux formes démocratiques. Au surplus, à nele point faire, c'est la ruine, Car il y aurait folie à s'imaginer que le sentiment de la liberté, au point où i! sn est, puisse reculer. Enchainé de force et co:
traint, terrible sera’: zon explosion ; elle emporterait tout, Eglise et religion. Telles sont, en cette matière, les idées des modernistes, dont c'ert, par suite, le grand souci de chercher une voie de conciliation entre l’uutorité de l’Eglise et la liberté des croyants”. (Encycl. Pascendi dominici)
Je n'ai pas à faire ici l'étude du mouvement démocratique sous son aspect profane et dans ses applications à la société civile. Mais, quoi qu'il faille en penser, et quelle qu’en puisse être l'influence sur l'avenir purement politique des nations, on nous permettra de poser et de chercher:à résoudre une autre question : la structure organique de l'Eglise se prête-t-elle aux formes démocratiques ? Le gouvernement qu’elle a reçu de Jésus-Christ doitil s'appeler monarchie, aristocratie, démocratie ? Est-il, comme les gouvernements civils, sujet aux oscillations si fréquentes qu'amène dans le cours des âges la mobilité des hommes et des choses, et qui modifient de tant de manières les institutions les plus anciennes et les pNB solidement établies d’un pays ?
Pour répondre à cette question, il ne sera pas sans à propos de rappeler brièvement ce que la philosophie sociale nous enseigne touchant les différentes formes que l'autorité peut revêtir et la constitution hiérarchique de ses pouvoirs.
Distinguons d'abord ce qu'on est convenu d'appeler les formes simples de gouvernement, c'est-à-dire les formes premières, fondamentales et irréductibles, puis les formes composées ou mixtes, c'est-à-dire celles qui résultent d’un mélange, d'une combinaison essentielle des formes primitives. —Or, trois formes simples ont tour à tour prévalu et se sont partagé l'empire du monde: la monarchie, l'aristocratie et la démocratie.
La monarchie, comme tous le savent, et comme son nom même l'indique, est caractérisée par la concentration entre les mains d'un seul des pouvoirs publics, pouvoirs dont le monarque peut bien, s’il le veut, déléguer l'exercice, mais dont il ne saurait, sans cesser d'être lui-même, abdirjuer les droits et les titres souverains. La monarchie est héréditaire ou élective : héréditaire, quand l'autorité, dont le prince est investi, se transmet par droit de naiseance; élective, quand elle lui est conférée par voie de suffrage. L'une et l'autre, à côté d’inconvénients graves, présentent des avantages réels: celle-ci, par exemple, peut donner à l'Etat des hommes d'une plus grande valeur personnelle ; celle-là, de son
à la gestio raineté
aux enseignements le plus explicites de l'Eglise elle-même, nous nous faisons de la démocratie une autre idée ; elle une définition qui
choisit, soit par Ja presse qu’il contrôle, soit par les institutions qu'il suscite, il est à même d'exercer une plus grande influence sur la marche des
fondamentale du Pays, jusqu'à constituer des corps distincts partageant avec le prince les fonctions et les responsabilités du Pouvoir souverain, nous a "ons ce qu'on appelle aujourd’hui Ja monarchie constitutionnelle, représentative ou parlementaire monarchie dont l'Angleterre nous offre une parfaite im,
monarchie, dans le Sénat l'aristocratie, dars la Chambre basse ou l'assemblée populaire qui représente Ja démocratie.
Ces préliminaires posés, il est temps de nous demander à laquelle des formes politiques dont nous venons de parler le gouvernement de l'Eglise doit être ramené.
Les erreurs les plus graves ont, sur ce point comme sur tant d'autres, égaré l'esprit humain. Quels qu’en soient, du reste, la diversité et le nombre, on peut, je crois, les réduire à trois 8y3tèmes principaux qui semblent résumer tous les autres : le système
radical et protestant, le système aristocratique et Sallican, le sys-
J'appelle radical ce système subversif de toute hiérarchie sacrée, de toute vraie autorité religieuse, par lequel les fondateurs du protestantisme ont prétendu établir leurs Eglises particulières, en dehors de l'Eglise romaine, sur les bases de l'indépendance et du libre examen. On a nié le pouvoir papal, ses droits, ses prérogatives ; on a, par le fait même, tronqué et décapité la société ecclésiastique, et comme Un corps quelconque, physique ou moral, ne saurait subsister sans une tête qui le dirige, il a fallu demander cette force directrice à la puissance civile. C'est ainsi que,
Pour n'être plus qu’un département de l'Etat, un organisme inférieur soi: aux conditions et aux réglementations qu'il plasa aux chefs politiques de Jui imposer.
Le système aristocratique reconnaît dans l'Eglise une forme distincte de 8ouvernement. Mais ce Bouvernement est tellement constitué que le monarque, qui en est la tête, n'est pas seul à jouir des droits suprêmes de la souveraineté. Cette souveraineté
ques ; et, quoique le Pontife romain, en sa qualité de primat, tienne lui-même les rênes de l'administration générale, sa parole Cependant n'est pas par elle-même infaillible, ses actes ne deviennent irréformables que par la sanction qu'y apportent les évêques dispersés ou réunis en concile. Bref, l'autorité épiscopale ainsi entendue prime celle du Pape ; elle la complète, en règle l'exercice, en redresse au besoin les jugements ; et voilà Pourquoi, dans ce système, la monarchie ecclésiastique s'altère au contact dissolvant de l'élément aristocratique et n'est plus en définitive, selon le mot de L. Veuillot 1, qu’ “ une aristocratie tempérée de monarchie ”.
1— Rome pendant le Concile, vol. I, p. CII.
C'est le concept gallican de l'autorité religieuse : doctrine qui, pendant trois si
t décisif assaut.
L'attaque vint à la fois des et d i
n article-programme, publié par le Correspondant du 10 octobre 1869, un
antinfaillibiliste osait mettre le concile 8er de concentrer sur une seule tête laut disciplinaire, L'a
près ou tacite de l'épiscopat, et plus sûrement encore l'infaillibilité des décrets d'un
concile qu'aucun Pape ne confirme. Mais une décision conciliaire,
aulle part ”. Puis, Pape une trop longue interruption des conciles ajoutait : “ A exercer ainsi toute seule ] tives dont Jésus-Christ ait invest: son
bait, à elle seule, tout le crédit et tout
l'épiscopat. La pondération des Pouvoirs, établie par le droit divin dans l'Eglise, se trouvait intervertie par le seul fait que les évêques, cessant d'être les associés du Pape dans le jugement de la foi, étaient réduits au rôle d'interprètes de la pensée d’un
l'Eglise, quoi de
Quoi de mieux fait pour altérer à leurs ye
ux le caractère original et grandiose imprimé par Jésus-
Christ à la monarchie qu’il a fondée :
monarchie qui est un corps vivant, où la tête reçoit des membres autant de vie qu’elle leur en envoie ! ” Enfin, l'auteur de l'article se permettait de formuler un vœu: “ Nous voudrions, disait-il, que cette associa‘‘"n de l'épiscopat à la Papauté, dont nous allons revoir après tant u nées le consolant spectacle, dévint, dans le
Un usage qui survécût à la Convocation toujours rare des conciles, et se prolongeât dans leur intervalle. Une forme pourrait être trouvée par le Concile lui-même, avec l'assentiment du Pape,
tion habituelle de l'Eglise, à laquelle, par le recrutement trop exclusif des Congrégations romaines, le clergé d'Italie seul est aujourd'hui appelé ”.
Cette Conception du gouvernement ecclésiastique, basée sur une sorte de représentation épiscopale, n’est Pas, au fond, très éloignée de l'idée libérale préconisant dans l'Eglise les principes du régime démocratique, et voilà Pourquoi, “ à l'époque du concile du Vatican, les catholiques libéraux de tous les pays et de toutes les nuances se réunirent en un faisceau compact avec les gallicans 1,”
Le système démocratique, patronné par les libéraux, remonte jusqu'à Marsile de Padoue et Edmond Richer. Selon eux, la souveraineté spirituelle, de par la volonté du Christ, appartient à toute l'Eglise, ou, en d’autres termes, au peuple chrétien : c'est
1— Dom Benoît, Les erreurs modernes, t. II, p. 582,
Sà et là par quelques auteurs, revit dans ombre de catholiques libéraux. Ces derniers d'après Cavagnis 1, se partagent en deux classes principales : les uns veulent que le pouvoir suprême, soit dans la promulgation des lois, soit dans l'élection des Pasteurs, dépende juridiquement, au moins d’une certaine manière, de l'assentiment iu peuple ou de ses représentants ; les autres ne requièrent qu'une dépendance morale, en ce sens que, à leur avis, il serait à propos de consulter le peuple dans les actes les plus importants du gou- Vernement ecclésiastique, Tous, du reste, paraissent s'être formé
du sentiment populaire,
Ne faut-il voir là que de vagues et abstraites utopies auxquelles très peu d'esprits soient accessibles, et qu'on aurait tort de prendre trop au sérieux ?—Ces étranges notions sont moins rares, elles sont surtout moins inoffensives qu'on pourrait le croire, et si l'on voulait rechercher la raison dernière de l'indiscipline de certains catholiques, si l'on voulait analyser jusque dans leurs plus secrets motifs certains blâmes, certaines invectives, certaines insubordinations à l'égard des actes de l'autorité religieuse, il serait aisé d'en découvrir le principe générateur dans l'idée fausse et par trop démocratique que l'on se fait de l'autorité de l'Eglise,
Tels sont les Principaux systèmes formulés à différentes époques pour expliquer et déterminer la forme du gouvernement ecclésiastique. Il nous reste à en faire l'examen ou plutôt la
Je laisse de côté l'erreur protestante s'attaquant non seulement à la forme du Bouvérnement religieux, mais aussi et par-dessus =
1 Institutions juris Publici ecclesiastici » Vol. II, pp. 27-29,
entre les mains de son Fils, aient été, en quoi que ce soit, assujettis au sentiment et au suffrage Populaire ? Qui dira que Notre- Seigneur, maître souverain de tout ce qui existe, ait recueilli des mains du peuple la Couronne destinée à ceindre son front et le sceptre de sa royauté ?
Cette sujétion aux ca Reantes de 1
jusque dans le ciel? ; on ne leur dit Pas que ces actes auro: es consciences, de l'assentiment des fidèles, i , dans sa lettre aux Galates, écarte... i
rnent les enfants, C'est pourquoi, rema
est amené à conclure que,
sage de son divin Fondate un régime politique en vertu duquel l'antorité se communique d'en haut aux Premiers pasteurs et de ceux-ci aux pasteurs inférieurs au moyen de la consécration sacerdotale, dans laquelle se trouve le fondement de la juridiction. Par une conséquence opposée, comme
1—Luc. XXII.
2—Matth. XVIII.
3—Ouvs cit. t, I, p. 271.
Res mers
la multitude, le peuple et les laïques de tout rang, ne donnent Point aux pasteurs Ja consécration, ils ne leur confèrent pas davantage la juridiction. D'où il suit encore que, si la forme des régimes civils est laissée par Dieu, dans les limites de la justice, au libre arbitre des nations, et varie avec le cours des siècles et des Opinions, par contre, le Bouvernement de l'Eglise, en tant que cité de Dieu et royaume de Jésus-Christ, a une forme unique, essentielle, immuable qui n'émane ni ne dépend de l'instabilité des siècles ou des multitudes,”
Ici se dresse l'objection, en apparence très grave, à laquelle nous avons fait allusion dès le début de cette leçon. N'est-il pas vrai,—s'écrient nos adversaires, — que dans la primitive Eglise le Peuple prenait une part effective aux élections ecclésiastiques, q"'on l'interrogeait, qu'on le consultait, même au temps des Apôtres ? Et, cela étant, n'est-on pas en droit de conclure qu'à ses origines le gouvernement religieux reposait sur une base vrai. ment démocratique ?
Quand, peu après le concile du Vatican, la Suisse, marchant sur les traces de l'Allemagne alors dominée par le génie néfaste
donna naissance à la nouvelle secte dite des “ vieux catholiques,” c'est au suffrage universel que ces schismatiques de la dernière heure demandèrent la sanction et comme la consécration de leur
époque de son histoire, l'Eglise du Christ ne reconnut au peuple un droit primordial et divinement établi de s'immiscer, soit en contrôlant les élections, soit en confirmant la législation, dans la direction des affaires religieuses.
Il faut, en effet, distinguer dans les institutions de l'Eglise ce
de déterminer la constitution de l'Eglise et la forme donnée par Dieu à son Souvernement. Or, rien dans les Livres saints, rien
co nan mi" "#5 jeu" Y
8 écrits des Pères et |’ nd
nement ecclésiastique, Nous lisons, il est vr.
tion d'un nouveau me
& où l'intervention du peuple, ne saurait en rien infirmer la te autorité,
re, c'est la pratique universellees membres du cor
Nous ne nions pas, il s'est agi d'électio prévalu d'en appele
du reste, que dans les Premiers siècles, quand ns ecclésiastiques, la coutume ait souvent Tr au témoignage du peuple et de solliciter
ET & & e A S é ë ri B = & & = d S £ @ & Cu E # È le] Ë
jusqu’à nos jours; et maintenant encore, bien que l’œuvre de l'éducation cléricale, conduite avec tant de soin sous le regard de
1—Cavagnis, Inst. jur. Pub. eccl., vol. 11, p. 64. 2— Voir Vacandard, Etudes de critique et d'histoire religieuse ; les élections épiscopales sous les mérovingiens, p. 127 (Paris, 1905),
non de droit divin; variable come toutes les lois d'ordre disciplinaire, elle ne s'est faite que dans la mesure où l'Eglise elle-même, par l'organe de ses pontifes et de ses conciles, la jugea nécessaire ou du moins opportune.
On peut en dire autant de la participation de la puissance civile, e non sur un droit naturel de l'Etat, mais sur une tolérance bienveillante de l'Eglise 1 C’est en vertu de cette tolérance que trois nations catholiques ou réputées telles, la France, l'Autriche et l'Espagne, revendiquent le privilège de pouvoir exclure du souverain Pontiticat chacune un cardinal non agréé de leurs gouvernements respectifs. Le plus souvent, remarque Cavagnis 2, les électeurs, par prudence, ont bien voulu en cela respecter le vœu des puissances; néanmoins il leur est parfois arrivé de passer outre, et les nobles et fières paroles du cardinal Rampolla, protestant au dernier conclave contre l'ingérence malveillante de l'Autriche, sont encore dans toutes les mémoires. ;
De tout ce qui précède, nous sommes, je crois, fondé à conclure que rien dans le 8ouvernement de l'Eglise ne ressemble au régime démocratique que certains utopistes rêvent et réclament Pour cette divine société, et que le prisme trompeur d'opinions préconçues leur fait trop aisément apercevoir dans les premiers développements historiques du christianisme, Le gouvernement ecclésiastique n'a jamais été et ne saurait être une démocratie. Selon le mot célèbre d'an Pape, mot qui ne cadre guère avec l'opportunisme souple et les molles condescendances des adulateurs de l'opinion publique, docendus est populus, non sequendus, “il faut enseigner le peuple, et non le suivre 3”.
1— Ibid. p. 183,
2— Ouv. cit., vol, IL, p. 100.
3— Voir, parmi les censures spécialement réservées au Pape, la 14, fulminée en 1876 contre les membres de la Société catholique d'Italie, société ayant pour but de travailler au recouvrement des droits du peuple chrétien, surtout du peuple romain, en ce qui regarde l'élection du souverain Pontife.
tête et le corps épiscopal, le Pape et les évêques.
Nous ne répèterons Pas ici les considérations faites dans notre dernière leçon sur la Primauté juridictionnelle conférée par Notre- Seigneur au Prince des apôtres et, en sa Personne, au Pontife romain. Rien n'apparaît avec Plus d'évidence dars toutes les Pages de nos saints Livres que cette vérité capits}e. Pierre tient partout la première place. C'est lui que Jésus-Christ a établi son vicaire sur la terre, lui qu’il a chargé, dans son symbolique lan- &age, d'être par excellence le Pasteur de son troupeau, le gardien de son royaume, le fondement de son œuvre, l'appui constant de ses disciples, Fort de cette mission, Pierre le premier, au lende-
grand mystère du Verbe fait chair 2; le premier, il ouvrit aux Gentils les portes de l'Eglise 3; le premier, au milieu de ses frères réunis en concile à Jérusalem, il prit la parole, faisant bientôt prévaloir son avis sur Jes questions débattues 4,
Or, cette prééminence de droit et de fait, cette primauté incon-
non seulement sur les évêques dispersés ou pris isolément, mais sur le corps épiscopal tout entier. Par cela même que le Pape est la tête de l'Eglise, qu'il représente aux Yeux de tous les peuples la
1— Aot, I, 15, 2— Ibid, Il, 14.
3— Ibid, X. 4— Ibid, XV.
Personne de Notre-Seigneur et qu'il en exerce la souveraineté, que tout repose sur la sagesse de sa pensée, sur la force de sa parole et la prudence de son action, il domine l'épiscopat de toute la hauteur d'une autorité à laquelle les autres Pouvoirs obéissent et qui n'obéit qu'à Dieu seul, Les conciles même lui sont soumis : à lui de les convoquer, à lui de les diriger, à lui d'en sanctionner les actes et d'en corroborer les décisions Le Pape est tout- Puissant en dehors des conciles ; les conciles, sans le Pape, ne Peuvent juridiquement rien.
Louis Veuillot, répondant à l'article du Correspondant signalé plus haut, écrivait avec un grand sens théologique 1 : “ L'infaillibilité, elle existe dans le Pape et dans le Concile, non que le Concile la communique au Pape, la faisant ainsi remonter des membres à la tête, mais Parce que le Pape la communique au Concile la faisant descendre de la tête aux membres. C'est le Pape, la tête de l'Eglise, qui verse l'infaillibilité dans tout le corps sacré ; et cette infaillibilité, il la tient directement de Dieu même Par un permanent et perpétuel miracle de sa fonction unique, conformément à la Promesse que la sainte Eglise a toujours crue
On ne saurait donc, sans un grave écart de langage, et, il faut l'ajouter, sans danger réel d’hérésie, comparer les conciles à des assemblées aristocratiques, partageant, pour ainsi dire, à dose égale avec le Souverain les fonctions et les responsabilités du
qu’il faut chercher l'image de la constitution de l'Eglise. Jésus- Christ, en la créant, obéissait à l'inspiration d’un idéal plus élevé :
1— Rome pendant le concile, Introd., p. CVII.
Assurément, grande et admirable, importante et salutaire est la mission des conciles. Je ne parle pas seulement des conciles particuliers, mais encore et surtout des conciles généraux. Ce
sur l'esprit des princes et des peuples. Mais ces moyens ne sont ni toujours possibles, ni Promptement réalisables, ni régulièrement nécessaires, C'est ce qui inspirait au comte de Maistre 1 ces paroles d'une si haute et ai remarquable justesse : “ Une sonveraineté périodique ou intermittente est une contridiction dans les termes; car Ja souveraineté doit toujours vivre, toujours veiller, toujours agir. In'ya Pour «!!5 aucun: différence entre le sommeil et la mort. Or, les conciles étant des Pcuvoirs intermittents dans l'Eglise, et non seulement intermittents, mais, de Plus, extrêmement rares et purement accidentels, sans aucun retour périodique et légal, le gouvernement de l'Eglise ne saurait leur appartenir. Les conciles, d'ailleurs, ne décident rien sans appel, s'ils ne sont Pas universels, et ces sortes de conciles entrafnent de si grands inconvénients qu'il ne peut être entré dans les vues de la Providence de leur confier le &ouvernement de son
l'auteur déjà cité 2 que les conciles sont “les états-généraux du christianisme rassemblés par l'autorité et sous la présidence du souverain”. Mais ce n'est là qu’une comparaison, et il suffirait de presser les termes Pour en faire jaillir des différences notables, a
1— Du Pape, 1, I, ch. 2, 2— Ibid, ch. 3,
Certains écrivains 1, soucieux d'éclairer de leurs lumières les Pères du concile du Vatican, allèrent jusqu'à suggérer à ces derniers de modifier l'organisation des Congrégations roms ‘nes, et d'y introduire une forme nouvelle par laquelle l'épiscopat Porrrait prendre une part habituelle dans l'administration géné- “ Que la papauté cesse done redevenir par son union
erronée de son gouvernement.
plusieurs têtes à la haute directi
. Seule & reçu ce mandat. Et quoiqu'il importe que le chef
suprême de l'Eglise soit e possible avec les membres
du peuple chrétien, ni lui ni les conciles n’ont la faculté de changer ce que Dieu lui-même a établi et chique un gouvernement aristocratique 2
une aristocratie, mais bien de ce mot.
1=—Voir Le Correspondant, art. cité, 2—Des tentatives de ce genre n’ont sans doute Pas manqué. Ainsi, au concile de Constance, tenu en 1414, l'idée fut émise de décréter que les conciles généraux devraient désormais se réunir fréquemment et à date fixe, Le pape Martin V refusa de ratifier cette proposition (Pastor,
J'entends ici l'abbé Loisy, le trop célèbre auteur d'un Ouvrage 1
qui a fait scandale, et qui ajoute une nouvelle épreuve aux tribu. lations déjà si profondes de l'Eglise de France, j'entends l'abbé Loisy déclarer que “Jésus n’a pas réglé d'avance la constitution de l'Eglise ”, qu'on ne voit rien dans les origines de cette société “qui ressemble à l'administration d'une monarchie ”, qu'on n'y aperçoit “ aucune autorité de domination, mais la seule hiérarchie
Pouvait-on s'attaquer plus directement non seulement à la forme essentielle du pouvoir ecclésiastique, mais à l'existence
Histoire des Papes, 2e éd. t.I,p. 252). Plus tard, en 1464, lors du conclave
où fut élu Paul ll, Presque tous les cardinaux, Pour accroitre l'influence
du Sacré Collège, signèrent, avant l'élection, un pacte limitant les Pouvoirs
du Pape et réduisant ce dernier au rôle “ d'un doge placé sous la surveil.
lance d'une Commission de nobles” (Ibid. t, IV, p. 17, Le pape élu i be
1— L'Evangile et l'Eglise. Cet Ouvrage, on le sait, et d’autres du même auteur, ont été récemment condamnés par Rome,
et - 2 1 |
elle pu d'elle-même, malgré tant d'influences contraires, malgré
feste, ce me semble, à tous les regards, La centralisation religieuse dans les mains du Pontife romain est l'œuvre même de Dieu : c’est lui qui l'a voulue, lui qui l'a faite, lui qui l'a constamment et inviolablement maintenue.
Saint Thomas, toujours si soucieux de remonter des faits aux causes et aux raisons qui les éclairent, explique ainsi le caractère monarchique du gouvernement de l'Eglise. L'Eglise, dit-il, 1 est de création divine : elle doit donc reproduire en elle-même, dans sa nature, dans sa forme Bouvernementale, tous les traits et toutes les perfections d'une société sagement et divinement constituée,
dans sa suprême Sagesse, ait fait de son Vicaire sur la terre un véritable monarque spirituel.
Sans doute, nous dira-t-on.— Mais cette monarchie où, sous le commandement du Pape, les évêques, de par le droit divin, jouent un si grand rôle, ne faut-il pas, du moins, reconnaître qu'elle participe aux formes mixtes, qu’elle diffère en beaucoup de choses
1— Somme contre les Gentils, IV, 76,
ppeler non une monarchie
Pure, mais une monarchie en quelque sorte composite et tempérée? | Bellarmin et, après lui, d'illustres théologiens catholiques l'ont l pensé ; et l'abbé Bougaud, faisant sien ce sentiment, l'a exprimé î dans une de ces Pages qu'on ne peut se défendre d'admirer, même 4! quand on ne partage pas toutes les idées de l'auteur Voici les -
“ Le génie antique avait inspiré de plus haut, pouvait prendre à la fois ces trois formes sociales (monarchie, aristocratie, 4}: démocratie) et les fondre ensemble, il arriverait enfin à la per- 3 fection. C'est à ce parti que Jésus-Christ s'arrête, Il prend d'abord la forme monarchique, la forme divine ; il y joint, dans
une certaine mesure, les deux formes humaines, la forme aristo-
cratique et la forme démocratique ; il les fond ensemble ; il les
! corrige l’une par l’autre, et il les mêle avec un tel art, dans des !| Proportions si parfaites, que chacune d'elles Y perd ses défauts, | ses lacunes, et y trouve des beautés qu'on ne lui avait jamais vues, } La forme monarchique y perd son absolutisme ; ] fi cratique son orgueil, son exclusivisme H fl turbulence et ses excès anarchiques.
tion inconnue jusque-là : une et imm active et ardente comme une démoc résistante ;
œ = S œ 2e S - ES o = Ê ë = +
siècles.”
Néanmoins, bon nombre de th anciens que modernes, ne v monarchie pure et simple, “monarchie tempérée ”
éologiens, de canonistes tant eulent voir dans la Papauté qu'une et rejettent sans hésiter le terme de employé avec complaisance par d'autres
1=Le Christianisme et les temps Présents, t, IV, p. 32.
auteurs. Au fond le débat porte moins sur la manière de concevoir le gouvernement de l'Eglise lui-même que sur l'exacte notion d'une monarchie absolue,
Dès lors, en effet, qu'on entend par ce mot toute forme sociale où la souveraineté, résidant en un seul sujet, n'est contrebalancée Par aucun pouvoir créé, force nous est bien de reconnaître dans la personne du Pontife romain un monarque absolu et indépendant. Sans doute, d'après la constitution même de l'Eglise, il existe un autre pouvoir, celui des évêques, que le Pape n'a pas établi et qu'il ne saurait, non plus, supprimer. Mais ce pouvoir, quelque nécessaire qu'il soit, demeure cependant assujetti à la Puissance papale : il lui est subordonné et par sa nature propre, puisque c'est une juridiction essentiellement inférieure, et par l'exercice de ses fonctions, que remplissent légitimement ceux-là seuls qui ont reçu l'investiture épiscopale des mains du Vicaire de Jésus-Christ.
Au reste, si dans les sociétés Purement humaines l’autocratie peut présenter des inconvénients sérieux, si elle n'offre que peu de garanties contre les excès de la cruauté, de l'orgueil, de l'ambition, si elle donne trop souvent lieu à des abus de pouvoir, à des exactions et à des tyrannies qui aboutissent à la ruine des peuples OU au renversement des trônes, il n’en est Pas ainsi du pouvoir suprême dans une société que Dieu lui-même a fondée, sur laquelle il veille d’un œil jaloux, à laquelle il dispense, dans la Personne de son Chef, le secours spécial de ses lumières et les soins les plus assidus de sa providence. Les rois de la terre, dans l'ivresse de l'absolutisme qui les grise, affecteut cette formule où éclate toute leur arrogance : “ L'Etat, c'est moi”. Les princes spirituels, qu'on appelle les Papes, malgré toute la puissance dont ils disposent et dans leurs actes les plus solennels, se nomment très humblement: “Leg serviteurs des serviteurs de Dieu; servi servorum Dei ”. Sous l'autorité fière et absorbante des premiers, la vie sociale reflue des membres vers la tête, et les corps inférieurs, familles, corporations, municipalités,
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Provinces, perdent en liberté, en vitalité, en prospérité, ce que le monarque ambitieux gagne en richesse et en Puissance. Sous le sceptre bienfaisant des seconds, la vie afflue de la tête aux membres avec d'autant plus de sève, de fécondité et de chaleur qu'elle se trouve plus fortement concentrée à son foyer.
C'est l'image, la reproduction la plus fidèle que nous ayons sous les yeux du Bouvernement de Dieu dans le monde, de cette vaste monarchie par laquelle le Créateur, maître absolu de tout ce qui est, fait partout sentir son irrésistible influence, sans cependant que cette action détruise ou a ‘13 des causes secondes. A l'instar de la vertu
rares
centralisation, la plus forte qu'on puisse concev la vraie liberté ni aux sages initiatives ni
En résumé, le Bouvernement de l'Eglise est essentiellement monarchique dans le sens strict mais le plus Disons mieux: c'est un Souvernement à part aux pouvoirs humains, et qui par l'admirable complexion de son Organisme, par sa force, sa majesté, son éclat, les domine et les éclipse tous.
Toutefois, — pour nous conforme voudri
mes Cardinaux, ces princes de sang royal qui entourent immédiatement la Personne du Pape et constituent
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son conseil souverain. Ce sont les distingués personnages dont se composent les Congrégations romaines et qui, par leur science, leur prudence, leur dévouement, donnent à ces institutions une si haute valeur administrative. Ce sont encore, et plus nécessai. rement, les pasteurs inférieurs chargés de gouverner, sous la houlette du Pasteur suprême, les Eglises particulières confiées à leur sollicitude. Mais, nous le répétons, ces éléments aristocratiques ne partagent pas la souveraineté ; ils Ja servent, la soutiennent, en font rayonner l'influence.
Ajoutons avec l'abbé Moulart 1 que la démocratie n’est pas totalement exclue de la constitution de l'Eglise,
“ Le Christ, dit-il, n'a point confié au peuple la souveraineté de son royaume sur la terre, c'est vrai; mais il a donné à chaque fidèle le droit d'aspirer à franchir le seuil de ln hiérarchie sainte, et d'en monter tous les degrés, sans excepter le suprême pontificat lui-même. Sous ce rapport la plus parfaite égalité règne entre tous les membres de l'Eglise ; il n’y à parmi eux ni distinction
de caste, ni privilège du sang. L'Eglise ne connaît que la seule génération spirituelle qui procède du baptême et de l'ordre. Cette génération donne à tous les mêmes droits.”
Dante Alighieri, dans son ouvrage de Monarchia, où à travers les fictions utopiques du poète perce le génie incontestable du philosophe, développe l'idée, qu'il avait conçue au milieu des troubles politiques de son époque, d'une monarchie unique, parfaite, universelle : monarchie assez Vaste pour commander à toutes les nations; assez puissante pour dirimer toutes leurs querelles ; assez sage et assez prudente pour garder à chacune sa liberté, sa vie propre ; assez genéreuse et assez désintéressée pour ne travailler qu’au bien général.
Cette idée, appliquée à l'ordre civil, n’était sans doute qu'un rêve ; mais le rêve du grand poète florentin trouve dans le gouvernement ecclésiastique sa complète réalisation. L'Eglise
1—L'Eglise et V Etat, 4° éd., pp. 54-55.
du Christ est cette Monarchie où l'autorité, quelqu'absolue qu’elle soit, n'existe que pour le bien Commun ; qui a des lumières pour tous les problèmes, des lois pour tous les besoins, des remèdes Pour tous les maux ; où tous les pouvoirs nécessaires au progrès religieux s’harmonisent et se Coordonnent dans l'ordre hiérarchique le plus parfait ; où le sceptre qui gouverne respecte tous les droits, Sauvegarde toutes les vraies libertés ; où le Pape est un monarque, non un despote ; où les ministres sont des coopérateurs, non des valets; où les sujets sont des hommes libres, non des esclaves. Monarchie incomparable, faite de force et d'amour, de Puissance et de grâce, d'unité et de variété, de majesté et de grandeur ; s'adaptant à tous les siècles, survivant à toutes les ruines, présidant aux destinées morales de tous les peuples !
Dieu seul pouvait Ja créer, l'organiser dans sa forme constitutive. Lui seul aussi à pu la tenir debout sur tous les champs de bataille de l'erreur et de la Passion, la conserver immuable à travers toutes les révolutions de l'épée et de la pensée,