L'ÉGLISE ET LA SOCIÉTÉ MODERNE
Messieurs,
Les grandes révolutions sociales ne sont pas l'œuvre d'un jour.
Ecloses dans les replis d'une pensée inconsciente ou conçues et préconisées Par quelque esprit novateur, elles germent lentement dans le sillon des siècles, et ce n'est d'ordinaire qu'après plusieurs générations humaines, à la faveur d'événements £raves et par le fait de circonstances décisives, qu'elles impriment à la société une forme nouvelle et exercent sur ses destinées une action souveraine.
La société moderne, issue immédiatement de la Révolution française, remonte Par un enchaînement de faits et des causes jusqu'au protestantisme du seizième siècle. Luther, en arborant contre l'Eglise l'étendard du libre examen, donna le signal de l'émancipation religieuse et de l’insubordination sociale dont les progrès caïactérisent notre époque.
Nous avons déjà rappelé les troubles ecclésiastiques et civils causés dès le début en Allemagne et en France (sans parler de l'Angleterre) par l'apparition de l’hérésie protestante, C'était dans les esprits, en attendant qu'elle s’effectuât dans les lois, la rupture de l'unité chrétienne qui avait fait pendant si longtemps la grandeur et la force des nations européennes.
Le paix d'Augsbourg, conclue en 1555, porta la première atteinte légale à l'ancien droit public et aux principes de solida. rité religieuse qui en étaient le fondement. On laissait aux
que liberté pleine de réglementer à leur leurs territoires respectifs, les choses y décrétait en même temps l'égalité juridique des Etats catholiques et des Etats luthérie de l'empire lui-même, su plus essentiels de la constitution impériale : l'Eglise catholique, 1 | En France, l'édit de Nantes, publié par Henri IV en 1598, fit À faire un pas de plus à la tolérance civile des faux cultes. Il fl permit aux huguenots de jeter les bases d’une organisation ay politico-religieuse puissante, d'établir ainsi un Etat dans l'Etat, et de plonger jusque dans les profondeurs du sol français des
siècle plus tard, être impuissant à détruire. L'arbuste peut |
aisément être arraché de terre; l'arbre qui a grandi défie les tempêtes.
phalie vint consacrer la rupture "Eglise et l'empire d'Allemagne par l'abogrande confédération catholique et de son h droit public. Le bénéfice de la paix d'Augsbourg, dont jouissaient { les luthériens, fut étendu aux calvinistes, et il fut, en outre, ,{:} stipulé que les cultes dissidents Pourraient dorénavant s'exercer
librement et avec les mêmes droits que le culte prédominant | dans les divers Etats, soit catholiques, soit protestants, de l'em-
| pire 2 L'égalité officielle des cultes devant la loi fédérale et : territoriale se trouvait reconnue.
1} Ce n'était pas encore l'athéisme d'Etat, mais on y marchait
par des voies diverses, Les principes de révolte prônés par la Réforme et flottant ça et là dans l'atmosphère sociale, le régaf} lisme jaloux se substituant dans les choses sacrées à l'autorité de
| 1— Philipps, ouv. cit, t. III, pp. 258.59.
| 2— Ibid. pp. 270-711.
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l'absolutisme de Louis XIV confisquant à son profit les libertés publiques et provoquant dans l'âme aigrie du peuple de sourdes colères, le Philosophisme voltairien soufflant sur tous ces éléments la flamme incendiaire : voilà autant de causes dont l'action Progressive allait bientôt produire cet immense bouleversement des lois, des institutions, des ordres et des classes dont la France fut le théâtre, mais dont le monde entier ne devait pas tarder à ressentir le fatal
La révolution éclata. Elle fut sanglante, terrifiante, et des ruines amoncelées par les démolisseurs on vit, comme au lendemain d’un violent orage, émerger ce qui, depuis, a porté le nom de société moderne, assemblage étrange d'idées nobles et de conceptions malsaines, mélange confus de tendances perverses et d’aspirations généreuses, nouveau corps dont les organes, trop souvent atrophiés par l'indifférence religieuse, manquent de vie surnaturelle, nouveau mécanisme dont les rouages, Sous une structure apparemment perfectionnée, dissimulent mal l'absence totale ou du moins l'insuffisance manifeste des principes chrétiens, les seuls qui funt les sociétés paisibles et heureuses,
Notre intention, dans cette leçon, est de mettre en lumière deux choses : premièrement, ce que l'Eglise pense et ce que nous devons penser avec elle de la société moderne et de l'attitude à prendre par la puissance religieuse et la puissance civile ; secondement, quels devoirs spéciaux, dans des conditions de vie si complexes et si différentes de l’ancien régime, incombent aux catholiques de tous les pays.
Deux fortes passions dominent la société actuelle et en forment, pour ainsi dire, l’âme, le souci du progrès et l'amour de la liberté : passions grandes et fécondes, tant qu'elles se meuvent et qu'elles prennent leur essor dans les limites tracées par Dieu et par sa loi; passions périlleuses et funestes, dès que, brisant ces cadres, elles s'élancent, sans règle et sans frein, au gré de leur orgueil et de leur fougue insoumise, poussant la science à s'élever contre les
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“mêmes sont forcés ses deux premières OPpements variés de Quant au progrès sciences naturelles, ue l'Eglise y met
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Obstacle. “Comme tout ce qui est vrai, dit Léon XIII, 1 vient nécessairement de Dieu, en tout fragment de vérité dû aux recherches de l'esprit humain l'Eglise reconnaît comme des traces de l'intelligence divine. 11 n'y à aucune des vérités naturelles qui soit en contradiction avec les enseignements de la foi révélée ; beaucoup d’entre elles la confirment : et comme toute découverte de la vérité provoque l'homme à connaître et à louer Dieu, l'Eglise accueillera toujours volontiers et avec joie tout ce qui peut contribuer à augmenter les conquêtes de la science : et, ainsi qu'elle l'a toujours fait pour les autres sciences, elle ne cessera de favoriser et d'encourager celles qui ont pour objet l'étude de la nature. ”
Conséquemment, ce que l'Eglise réprouve, ce ne sont pas les études elles-mêmes auxquelles nos contemporains se livrent avec tant d'ardeur; c'est simplement, c’est uniquement l'abus qu'on en faitet la direction trop souvent fausse qu'on leur donne.
Ce qu'elle réprouve, c'est le schisme qu'on veut créer entre la foi chrétienne et la science ; c'est Je mépris que l'on professe pour les questions de principes et la philosophie catholique 2; c'est l’évolution à laquelle des espri{s inconsidérés osent soumettre
- les dogmes, comme si ces vérités, fondées sur la parole divine,
étaient susceptibles de changements essentiels et de transforma.tions progressives 8; c'est encore l'audace croissante avec laquelle
1— Encyclique. Immortale Dei, 2— Voir à ce sujet, appendice B, quelques considérations sur les Principes, leur rôle et leur valeur. .
3— Pie IX a condamné la proposition suivante : « La révélation divine est imparfaite, et par conséquent sujette à un progrès continuel et indéfini, qui réponde au développement de la raison humaine ”. (Syllabus, prop. 5e).—Pie X, de son côté, par le décret Lamentabili sane du Saint-Office (3 juillet 1907), a proscrit une série de Propositions sur la doctrine de l'évolution appliquée à l'Eglise, à l’Ecriture sainte et aux dogmes. Voir la magistrale Encyclique du même Pape sur le modernisme.
des demi-savants, au nom d’une critique oublieuse des principes. qui la doivent régir, font des doctrines les mieux établies et des traditions les plus vénérables de l'Eglise.
La nouveauté, inséparable des études positives et des découvertes physiques, n'a rien qui alarme le sens catholique. Ce qui est moins rassurant, c’est l'esprit d'innovation appliqué au patrimoine théologique et philosbphique consacré par l'autorité de Dieu ou par le génie des docteurs chrétiens. Cet esprit, l'Eglisele redoute, parce qu’elle y voit un dissolvant de ses dogmes et un ennemi de sa foi.
Pas plus que le progrès scientifique moderne, le progrès matériel, qui en résulte, n’a contre le catholicisme de légitimes sujets. de plainte.
L'Eglise (c'est encore Léon XIII qui parle 1) “ voit sans déplaisir toutes les recherches qui ont pour but d’embellir la vie et de la rendre plus commode. Ennemie née de l’inertie et de la paresse, elle souhaite grandement que l'exercice et la culture fassent porter au génie de l'homme des fruits plus abondants : elle a des encouragements pour tous les arts et pour toutes les industries.” De même que la grâce ne détruit pas la nature, mais la présuppose, ainsi l'Eglise, gardienne vigilante des trésors surnaturels, ne méprise cependant pas les biens naturels, la richesse privée et publique, les sources d'où elle jaillit et le travail qui l'alimente, la santé, l’aisance, les agréments de la vie. Ces biens viennent de Dieu, et si l’on en fait l'usage convenable auquel ils sont destinés, ce sont comme autant d’échelons par lesquels. l'homme sage et clairvoyant peut s'élever jusqu'à Dieu.
Mais, parce que l'abus est bien près de l'usage, et que trop souvent les richesses, loin d'aider l’homme à pratiquer le bien, Jui ouvrent toutes grandes les voies et les pentes du mal, l’acheminent vers les plaisirs faciles et les corruptions raffinées, lui
1— Encycl. cit,
ncipes.
mettent au cœur la soif insatiable de l'or et, pour la satisfaire, lies et
l'improbité capable de toutes les opérations véreuses, l'Eglise, dans son zèle pour les âmes, se voit obligée de dénoncer énergilécou- quement le péril que créent à la conscience chrétienne les convoi-
Je qui tises fiévreuses de notre époque et le matérialisme abject qui patri- forme une plaie si monstrueuse au flanc de la société contempoté de raine.
Eglise En le faisant, elle s’acquitte d’un devoir grave, et, en remplis. etun sant ce devoir, elle favorise le premier et le plus essentiel de tous les progrès, celui sans lequel les biens de l'esprit et du corps maté- l'éclat de la science et l'influence de la for tune perdent presque sujets. tout leur prix, je veux dire le progrès et le perfectionnement moral. On a beau parler de civilisation : ce mot, prononcé par des splai- lèvres qui blasphèment Dieu, n'est qu'une ironie et un menet de songe de la Aussi l'Eglise, qui a tout fait pour Purger la societé des mœurs lture Païennes et assurer, parmi les peuples régénérés, le triomphe de ants : la loi naturelle et de la morale évangélique, n'envisage-t-elle pas 8 les sans effroi ce qui se Passe actuellement sous ges Jeux. Peut-elle mais considérer comme un Progrès l'indifférence religieuse, l'impiété sur- même, dont certains ROuvernements font parade, les atteintes 1esse portées par le divorce à 1 honneur et à la stabilité des familles l qui l'école neutre versant dans l'âme des générations nouvelles Je iens poison de l'athéisme, la littérature flétrie et ravalée à un rôle el ils immonde, la presse transformée en instrument de perversion, les quels. théâtres vomissant par mille bouches Impures la lave brûlante de l'immoralité ?
trop De tout temps, il est vrai, même aux jours où l'Eglise exerçait bien, sans conteste la plus haute magistrature sociale, on put voir les che- Passions irritées s'insurger contre les lois de Dieu ; dans tous les , lui
comme aujourd'hui, couverts du manteau de la loi. Il était réservé à notre époque, éprise de tolérance et infatuée de l'excès même de ses fautes, de légaliser le mal et de le consacrer en quelque manière par des mesures et des institutions permanentes, 1
Loin d'être un progrès, ce triste état de choses accuse un retour eux mœurs et aux pratiques du Paganisme, mouvement rétrograde né d’une conception fausse et d'un abus monstrueux de la liberté.
Certes, disons-le très haut, la liberté est un don du ciel. “ Bien excellent de la nature et apanage exclusif des êtres doués d'intelligence et de raison, ” 2 Dieu l'a conférée à l’homme pour lui permettre de se faire en quelque sorte lui-même, par des actes responsables et une coopération réfléchie aux desseins de la Provi-
* dence, l'ouvrier de sa fortune et l'artisan de son bonheur.
Cette faculté précieuse, qui plus vaillamment que l'Eglise en a soutenu les droits et revendiqué la puissance contre les fatalistes de tous les âges ? Qui, mieux et plus qu'elle, en a réglé et favorisé les applications diverses à la vie individuelle, domestique et sociale ? à
N'est-ce pas l'Eglise qui, la première, interprète fidèle des enseignements du Maître et de ses apôtres, a brisé la double servitude dont le joug, fait de mépris et de cruauté, opprimait l'homme et dans son âme et dans son corps ? N'est-ce pas elle qui, répétant ces admirables paroles: Vous étes tous frères dans le Christ, 3 lui à appris à prendre conscience de lui-même, de sa dignité d'être créé à l'image de Dieu, de créature rachetée par la
1— On comprend pourquoi l'Eglise ait cru devoir condamner la proposition suivante : “ Le Souverain Pontife peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne, ” (Syllabus, prop. 80e).
2— Léon XIII, Encycl. Libertas Præstantissimum.
3— Gal III, 28;—Coloss. III, 11.
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vertu de la croix, et qui, de saint Paul 1 à Léon XIII, 2 de Grégoire le Grand au cardinal Lavigerie, tantôt par des principes et des formules de charité, tantôt par des exemples et par des i œuvres antiesclavagistes, a peu à peu fait tomber les chaînes que ‘+ portait dans la souffrance et l'opprobre une si large portion du |
genre humain ? 3
Dans l’ordre domestique, quel n'a pas été le rôle salutaire et 1} émancipateur de l'Eglise? La tyrannie du père de famille, que ? ne gênait ni la religion ni la loi, écrasait de tout son poids les / deux êtres faibles souinis à sa puissance : elle trafiquait de l'honneur de la femme, elle jouait avec }1 vie de l'enfant. L'Eglise,
té du mariage, a rétabli et
t, et va jusqu’à présenter comme une conquête arrachée malgré l'Eglise au despotisme de l’ancien ) régime, les libertés civiles et politiques. Ces libertés, réelles en
quelques pays, ne sont, à vrai dire, qu'apparentes en certains
Quoi qu’il en soit, dénoncer l'Eglise comme une ennemie des franchises civiles et des libertés politiques constitue tout à la fois
feste qui ait paru en faveur de l'abolition de l'esclavage,
2— Lettre In plurimis aux évêques du Brésil vur l'abolition de l’escla.
vage, 5 mai 1888 ;lettre Catholicæ Ecclesiæ au card, Lavigerie, 20 nov. 1890.
3— Voir ce que nous avons dit plus haut, leçon douzième, | ; 4—La France républicaine actuelle no:
typique,
1— L'épitre à Philémon Peut être considérée comme le premier mani- |
us offre de cela un exemple
Un mensonge historique et une erreur doctrinale. Léon XIII en ce dans deux de ses encycliques : “ En vérité, dit-il,
pouvait, sans obstacle, pénétrer toutes les social, ” 2
nière générale, les zélés
mais dans le rres, ces deux fléaux si
{ 1— Encycl, Immortale Dei, | 2— Encycl. Libertas Præstantissimum.
3— Voir Constant, Le Pape et+la liberté, Civile.—Parlant de l’état des vi Guizot a dit: “Dans la
it du bouclier de la religion ”. (Hist, de la dans la seconde
contraires au libre exercice d'une saine et féconde indépendance, | trouvèrent dans les lois ecclésiastiques d'une part, et de l'autre ‘| dans la trève de Dieu et dans le droit d'asile des églises, un frein 14 salutaire. C'est, de plus, sous l'influence de l'esprit chrétien que 11)
la liberté d'association Put, au moyen âge, s'épanouir en sociétés florissantes, “Nos ancêtres, dit Léon XIII, 1 éprouvèrent long- | ] temps la bienfaisante influence des corporations ouvrières ; car,
les arts, ainsi qu'une foule de monuments le proclament, y ; puisaient un nouveau lustre et une nouvelle vie. ” f Quant à la liberté politique, le régime &ouvernemental basé sur l’action prépondérante des Papes et la forme hiérarchique du nouvel empire romain, permit maintes fois à l'Eglise d'apporter au despotisme des princes un puissant contrepoids et de protéger le peuple chrétien contre la tyrannie des lois injustes. La Papauté d'alors nous apparaît comme un suprême tribunal ayant en main la balance du droit et-tenant en équilibre, d'un côté l'autorité légitime des rois, de l'autre les légitimes libertés de leurs \ sujets. Il convient en même temps de rappeler que, si l'Europe, j menacée par l'audace envahissante du Croissant, fut sauvée de ! l'immense péril d'une nouvelle invasion tarbare beaucoup plus redoutable que Ja première, c'est à la clairvoyance religieuse et à l'énergie patriotique des Papes qu’elle le doit, 2 | | Ce n’est done pas la liberté elle-même, qu'on l'appelle religieuse, civile, politique, que l'Eglise catholique condamne ; ce sont ses l défaillances, ses défectuosités, ses abus : végétation parasite qui ! en épuise la sève et en déshonore le tronc. La liberté, comme la 1:34 volonté, est. faite pour le bien ; et la faculté de choisir le mal 11 v'appartient pas plus à son essence, n'est pas plus nécessaire à sa \ | }
1—Encycl. Rerum novarum.— Cf. Pastor, Histoire des Papes depuis | Î la fin du moyen âge, t. V, pp. 35 et suiv,
2— Constant, ouv. cit., ch. VI: Le Pape et la liberté politique.
perfection, que la faculté d’errer n'appartient à l'essence et à la perfection de l'intelligence, que la maladie n’entre dans la nature et le fonctionnement de la vie. 1
C'est à la lumière de ces principes qu'il faut juger les fameuses libertés modernes inscrites pompeusement dans la déclaration des droits de l'homme de 1789 et de 1793: 2 déclaration basée sur le mépris des droits de Dieu, à qui on a voulu substituer l'homme et ses droits, vrais ou prétendus, dans l'établi sement d’un nouvel ordre social.
Ces libertés tant prônées,et qui ont comme leur épanouissement dans le régime moderne de Ja séparation de l'Eglise et de l'Etat, peuvent se réduire à trois principales : la liberté de la pensée, la liberté des cultes, la liberté de la presse ; et, si on les prend dans leur sens absolu et illimité, elles ne tendent à rien moins qu'à fonder et à perpétuer le règne social de l'erreur, de l'impiété et de l'anarchie.
Certes, nous ne contestons pas à la pensée humaine le droit de se mouvoir librement dans la sphère des connaissances naturelles, de discuter à son gré les opinions qui s'y font jour, d'embrasser
1— Saint Thomas d'Aquin est très explicite sur ce point : “ Que le libre arbitre, dit-il, puisse faire un choix entre divers moyens sans jamais dévier de la fin qui lui est assignée, cela appartient à la perfection de la liberté ; mais que son choix se porte sur des objets qui l'éloignent de sa fin, cela est mal et constitue un défaut de la liberté, Voilà pourquoi la liberté des Anges qui ne peuvent pécher est plus parfaite que la nôtre. ” (Sum. theols I, Q. LXII, a. 8 ad 3).—Léon XII, dans l'Encycl. Libertas, développe cette pensée en s'appuyant sur le Docteur angélique.
2— Nul ne doit être inquiété pourses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.” Décl. de 1789, art, 10).—4 Le droit de manifester sa pensée etses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité d'énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme, (Décl. de 1793, art. 7).
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les conclusions qui lui semblent les plus vraisemblables, pourvu toutefois, que rien dans ces conclusions ne heurte les vérités et les certitudes supérieures garanties par l'autorité de Dieu et de l'Eglise. Cette liberté d'opinion est même permise, —et, aujourd’hui surtout, on en use largement, — dans les questions ecclésiastiques où ni l’enseignement des Papes et des Conciles, ni le jugement des Congrégations romaines, ni la voix traditionnelle et autorisée des Docteurs n’imposent de solution définitive.
Pareille solution, du reste, quand elle est donnée, loin d’étouffer la vraie liberté, l'éclaire, la dirige, lui trace le chemin des initiatives sûres et fécondes. Qui voudrait soutenir que l'autorité ecclésiastique enseignante a paralysé le génie d'un Augustin, d'un Thomas d'Aquin, d'un Bossuet, d'un Pasteur? D'autre part, parmi les gens non prévenus, qui ne constate avec douleur l'immense désarroi et l'anarchie intellectuelle profonde où l'esprit humain, affranchi de toute direction et de toute tutelle, a été précipité par la libre pensée ?
La liberté cultuelle, dite aussi liberté de conscience, liberté religieuse, peut être considérée en ce sens que l’homme ne soit pas contraint par la force d'embrasser la vraie religion, mais qu’il se convertisse librement, et aue, une fois devenu croyant, il puisse sans entraves de la part des autorités sociales rendre à Dieu le culte, soit privé, soit public, qui lui est dû. Cette liberté, l'Eglise l'admet : elle la respecte dans la personne des infidèles, 1 elle la requiert, elle la revendique en faveur de ses enfants.
Mais, d'après une acception plus conforme à l'esprit moderne, la liberté religieuse signifie bien autre chose : elle repose “ sur ce principe qu'il est loisible à chacun de professer telle religion qu'il lui plait, ou même de n'en professer aucune ”, 2 et que l'Etat, de son côté, ne doit rendre à Dieu aucun culte, ne doit manifester
1— Voir plus haut, leçon douzième, 2— Léon XIII, Encycl. Libertas Præstantissimum.
C'est la libérale, doctrine, g fois antireligieuse
L'Eglise, en principe, la condamne, de mêm la liberté absolue et illimitée de la presse.
La presse, assurément, est chose en elle-même très louable : c'est la puissance de la parole décuplée, centuplée, sous une variété de formes et aveg une énergie d'expansion et de rayonnement qui va croissant tous les jours. Rien n'échappe à son influence. Et si ce moderne véhicule des
La discussion libre, sans loi et sans mesure, est fille du libre examen, et l'esprit qui l'inspire, Prompt à tout discuter, à tout
1— Jbid, 2— Leçon onzième.
3— Encycl. Libertas Præsiantissimum.
Premières, ces grands principes naturels que l'on doit considérer comme un noble patri-
C'est donc très justement que le même Pontife, dans son admirable encyclique sur la liberté humaine et les libertés modernes, } après de longues et pénétrantes considérations, formule ce grave | } jugement : 1 “I] n’est aucunement permis de demander, de : défendre ou d'accorder sans discernement la liberté de la pensée, : de la presse, de l'enseignement, des religions, comme autant de 14 droits que la nature a conférés à l’homme, ” |
Suit-il de là que, dans l'état actuel de la société, l'Eglise | réprouve et considère comme un mal toute tolérance des libertés dont nous venons de parler ? Nullement. « Ces diverses sortes de libertés peuvent, pour de justes causes, être tolérées, pourvu qu'un sage tempérament les empêche de dégénérer jusqu'à la licence et au désordre.” 2
Remarquons bien ces paroles du grand Pape dont nous suivons pas à pas les enseignements : elles
prare vis-à-vis des libertés modernes, d onuaître à l'erreur comme à
la vérité, ni au mal comme au bien, un droit quelconque à la liberté et à la protection des pouvoirs publics. Ce serait la tolé ni rance dogmatique, et, nous l'avons démontré dans une précédente | leçon, 3 cette sorte de tolérance n’est jamais permise.
Il ne s'agit pas non plus de préconiser le régime de la tolérance politique, par laquelle tous les cultes sont admis à jouir d’une } commune liberté d'organisation et d'action, comme un bien
1— Ibid.
2— Ibid. — Voir surcette question l'ouvrage de Mgr Benjamin Pâquet, intitulé: Le libéralisme. Leçons données à l Université Laval. 3— Leçon onzième Cp. 253).
absolu répondant à 1
constituée d'après les Principes chrétiens, garde avec un soin jaloux son unité religieuse, de laquelle dépendent les biens les plus précieux, 1
Il ne s'agit pas davantage de présenter cette tolérance civile
comme un bien relatif et hypothétique d'une telle portée qu'il soit désirable de le voir désormai
C'est la thèse des catholiques libéraux condam
se montrent fidèles,
Déjà, dès le treizième siècle, l'Ange de l'Ecole justifiait cette modification apportée au droit chrétien par le raisonnement suivant : “ Les £Souvernements humains, dit-il, # doivent prendre modèle sur le Bouvernement divin, d'où ils dérivent. Or Dieu, quoique d’une Puissance et d'une bonté infinies, permet dans le monde certains maux qu'il pourrait empêck-- parce que leur ns plus précieux, ou serait me, dans les Souvernements humains, Ja sagesse demande que les souverains tolèrent ausai mpêcher certains biens, ou même Pour ne pas donner lieu à des maux plus regrettableg, ”
Dans quelques contrées, jadis toutes catholiques, le protestantisme, la franc-maçonnerie et l'infidélité tiennent une si large
1—Leçon treizième.
2— Prop. 77.
3— Sum. heol., IL.IIe, Q. X, a. 11.
société, in soin ens les
civile e qu'il jours.
Je projortun ultes,
itions Lys et + les iques
cette ment ndre Dieu, 18 le leur rait ents usai ême
anrge
— 99t — place qu'un chef d'Etat, e
rait rétablir le catholici
pose d'éléments très variés; et, sl y a des choses, telles que l'influence d’une religion surnaturelle, néces-
saires sans doute à sa perfection, mais non à son essence, il en 1— Moulart, our. cit., p. 376.
2— Léon XIII, Lettre aux catholiques français, 16 fév. 1892. 3— Id, Encycl. Libertas Præstantissimum,
est d’autres sans lesquelles l'ordre social tels sont les premiers fondem l'âme, la liberté, et les l'unité du mariage, propriété. “ Aucun vérité, de justice.” 2 public, empêcher les sectes à idées subversives de propager l'athéisme, ; il doit, par tous les les pratiques perverses me et de l'anarchie. En
plus grande des impiétés, la plus inhu-
ypothèse d’une société chré- 8 hommes d'Etat, tout en recon-
de leur culte, protéger et favoriser la seule vraie religion, celle que Dieu a enseignée aux hommes, celle
que son Fils a implantée dans le monde, celle que professe (dans la supposition où nous nous plaçons) la majorité de la nation :
1 — Cf, saint Thomas d'Aquin, 2— Léon XIII, id, 3— Ibid.
Sum. theol., LIT, Q. XOVI, a. 2.
en ce qui touche Léon XIII, 3 s'en ti
lis pren-
‘honnêteté
Ils se rappelleront de quelles procédés elles doivent un peu ès. L'expérience a déjà fait sociétés peuvent en attendre, spirent aux hommes sages et
1— Jbid.
2— Nul, mieux que l'illustre cardinal Pie, évêque de Poitiers, honoré
une si haute estime par Pie IX et par Léon XII, n'a traité toutes ces &raves questions de droit social chrétien, Nous recommandons particuièrement au lecteur l'histoire de ce grand évêque écrite, d’une façon si pondérée et si consciencieuse, par Mgr Baunard. Ë
3— Encycl. Immortale Dei,
triomphé ? Ou bien faudra.
tique moderne, élevé par ses vieilles monarchies,
une sève vivifiarte la sagesse et la vertu de la religion catl Puis le Pape ajoute 3: “ Qu'ils travaillent à ce que l’usage de la liberté ne franchisse pas les limites posées par la loi naturelle et par la loi
hardie de la religion” remi apostolatus Cathedra, 4 oct. 1903).—c irection pontificale si for. melle que Sa G: evêque de Québec, par une lettre pastorale établissait dans son diocèse d'Action sociale c!
Par un bref, 2— Encyc 3— Ibid.
ses profondes, une grande force d'âme ferme des esprits et des volontés,
La conviction naît de l'étude, question. C'est en étudiant leur re
, lune en Particulier, l'autre en publie, de telle sorte que comme individu on se soumette à l'autorité de l'Eglise, en la rejetant comme citoyen. ” 1
La certitude de l'intelligence s'a
avant le succès, la probité soit pour eux, non un instrument de richesse, ni ni un tremplin, mais une arme honnête Pour soutenir, à la tribune ou dans la pre droits de Dieu et de l'Eglise,
des concessions faciles, par un
Concerteront acquitté leu
tyranni d'autan
déconcerins. De plus, les chré-
1— Erit opus ju 2— Léon XINI, Encycl, Sa
stitiæ paz (Is. XXXII, 17).
ipientiæ Christiane s civiques des chré
3— Enoycl.
dans l Eglise,
intérêts du catholicisme. Dès qu'on les voit menacés, tout dissentiment doit cesser entre catholiques, afin que, unis dans les mêmes pensées et les mêmes conseils, ils se portent au secours de la religion, bien général et suprême auquel tout le reste doit être rapporté.” 1
S'agit-il de choisir ceux qui doivent présider aux destinées sociales, la parole papale est là pour diriger le vote des électeurs :
nage ni sa faveur aux hommes qu'elle sait lui être hostiles, qui refusent ouvertement de respecter ses droits, qui cherchent à briser l'alliance établie par la nature même des choses entre les intérêts religieux et les intérêts de l’ordre civil.
L'action catholique ainsi réglée opèrera des merveilles. Là est le salut.
Terminons cette leçon sur la société actuelle, et tout cet exposé des principes généraux du droit public de l'Eglise, en commentant l’une des maximes favorites de l’école libérale. — Pour justifier leur conduite, leur largeur de vues, leur esprit de tolérance et de concession, leur zèle dévoué jusqu'à l'enthousiasme au régime des
libertés modernes, les libéraux ne cessent de répéter qu'il faut être de son temps.
1— Léon XIII, Encyel. cit.
2— Ibtd.
Cette S
C'est inquiète, travaillée par un christianisme et avec Dieu,
» en s’efforçant de la guérir, er jusqu’à cette hauteur où Puissance ecclésias
‘hui, dans notre Pays comme dans
hommes de doctrine et aux hommes gne de tous les talents, de tous les dévouements et de tous les Courages.
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