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son sujet, mais que le peuple, ne pouvant l'exercer par lui-même, est obligé par droit de nature de la concentrer sur une tête ou dans un groupe d'hommes capables d'en faire usage. Ce sentiment est encore partagé par un grand nombre de catholiques, et quelques-uns, plusieurs même d’entre eux, sous l'influence des idées libérales, l'interprètent et l'exagèrent dans le sens d'une véritable souveraineté populaire 1,
Mon intention n'est pas de renouveler aujourd’hui la démonstration faite ici même il y a quelques années ?, pour prouver combien cette théorie de la souveraineté du peuple contredit les principes philosophiques les mieux établis. Je me contenterai de rappeler les enseignements si clairs et si précis du suprême Docteur de l'Eglise : “ I] importe, écrit Léon XIII 3, de remarquer que ceux qui président au gouvernement de la société peuvent en certains cas, sans que l'enseignement catholique s'y oppose, être choisis de par la volonté et le jugement du peuple. Mais par ce choix on désigne le prince, on ne lui confère pus le droit de commander ; on ne délèque pas la souveraineté, mais on délermine qui devra l'exercer”. Ailleurs le Saint-Père signale, pour le réprouver, le sentiment contraire: “ L'opinion prévaut, dit-il #, que les chefs de gouvernement ne sont plus que des délégués chargés d'exécuter la volonté populaire ; d'où cette conséquence nécessaire que tout peut également changer au gré du peuple et qu'il y a toujours à craindre des troubles ”.
1— Témoin cette phrase caractéristique, tombée de lèvres épiscopales en pleine cathédrale américaine : # C'est le siècle de la démocratie, où les peuples fatigués du pouvoir illimité des souverains deviennent souverains à leur tour et exercent plus ou moins directement le pouvoir qui leur a toujours appartenu en principe de par la volonté de Dieu," Ogr Ireland, L'Eylise et le Siècle, p. 41,)
2— Conférence sur Léon ‘XIII et la souveraineté populaire. —Nous avons cru utile de reproduire en appendice toute cette dissertation.
3— Encycl. Diuturnum.
4— Encycl, Immortale Dei.
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Pour nous, quoi qu'en disent quelques auteurs du reste fort recommandables 1, ce jugement pontitical clôt définitivement le débat ; et si jadis certains théologiens, préoccupés qu'ils étaient de combattre l'opinion régalienne, d'ailleurs insoutenable, sur les monarchies de droit divin, ont outré le rôle du peuple dans l'institntion du pouvoir social et fourni le thème d'honnêtes diseussions, l'incertitude là-dessus ne nous semble plus permise 2,
Résumons cette controverse en trois mots.— L'autorité est inséparable du concept de société. Or, la société, tout en se formant par le concours de certains faits, de certaines éventualités historiques, procède néanmoins immédiatement de la nature et par conséquent de Dieu qui en est l’auteur. Done l'autorité ellemême, tout en restant soumise aux diverses conditions qui en déterminent ou en modifient l'actualisation, tient ses droits, non de la volonté populaire, mais de la nature et de Dieu.
La question, en vérité, n’est pas oiseuse; car c'est au nom de la souveraineté du peuple que les meneurs révolutionnaires de tous les temps et de tous les pays ont cherché à légitimer leurs plus cruels attentats, C'a été le principe menteur invoqué par Cavour et par Victor Emmanuel dans leur guerre sacrilège contre le Pape-Roi ; c’est encore le prétexte commode de tous les semeurs de désordre, de tous les fauteurs de sédition, de tous les Oppresseurs du droit par la force brutale du nombre. Aux yeux de ces ambitieux, de ces affamés de pouvoir, le dernier mot de la
justice n’est pas dans la loi de Dieu ; il repose au fond de l’urne électorale, et toute la grandeur, toute la sagesse politique consiste à faire sortir de cette urne, Par ce qu'on appelle des moyens habiles, l'oracle vainqueur d’une majorité aveugle et inconsciente.
C'est, en réalité, la négation même du droit et la ruine de la morale sociale.
1— Mgr Sauvé, le chan. Duballet et autres, 2— Voir Taparelli, Essai théorique de Droit naturel ;—M°°eB°e, Institutes de Droit naturel Privé et public,
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Nous l'avons d'ailleurs déjà insinué, la thèse catholique sur l'origine du pouvoir est indépendante des formes de gouvernement ou du mode d'organisation de l'autorité civile. “ La souveraineté, dit encore Léon XIII 1, n’est en soi nécessairement liée à aucune forme politique ; elle peut fort bien s'adapter à celle-ci ou à celle-là, pourvu qu'elle soit, de fait, apte à l'utilité et au bien commun”. Et ailleurs 2: “ Rien n'empêche que l'Eglise n'approuve le gouvernement d'un seul ou celui de plusieurs, pourvu que ce gouvernement soit juste et s'emploie au bien commun. Aussi, réserve faite des droits de la justice, il n'est point interdit aux peuples de se donner telle forme politique qui s’adaptera mieux ou à leur génie propre ou à leurs traditions et à leurs coutumes”. C’est en s'appuyant sur ces principes que le Chef de l'Eglise, dans sa suprême sagesse, demandait naguère aux catholiques’de France 3 de mettre de côté, pour le présent du moins, leurs préférences politiques et de se rallier unanimement autour du drapean républicain pour s’en emparer et en faire le symbole d’un gouvernement honnête et chrétien. Nous n'irons pas jusqu'à dire, avec un haut personnage ecclésiastique, que Léon XIII, en donnant cette direction politico-religieuse, a canonisé la République 4; le procès des vertus et des miracles eût peut-être été long à instruire. Mais aucun Pape n’a plus souvent mis en lumière cette vérité professée par tous ses prédécesseurs, et que les circonstances rendent de plus en plus opportune, à savoir que l'Eglise, faite pour tous les âges et tous les peuples, n'est par elle-même inféodée à aucune forme et à aucune organisation politique. é Vous ne vous attendez pas sans doute, Messieurs, à ce que je recherche ici avec vous quelle est, aux yeux de la philosophie
1— Encycl. Immortale Dei.
2— Encyol. Diuturnum.
3— Voir Lettre encycl. de Léon XIII aux Français, 16 fév. 1892. 4— Mgr Ireland, L'Eglise et le Siècle, p. 149.
catholique, la meilleure forme de gouvernement. Outre que ce problème n'entre qu'indirectement dans le plan que nous nous sommes tracé, sa solution entraînerait de trop longues et de trop subtiles considérations. Je me bornerai à rappeler, sur ce point très controversé et abandonné par l'Eglise à la libre discussion des hommes 1, l'opinion d’un penseur chrétien dont les enseignements, même quand ils n’ont pas reçu l'infaillible sanction du Saint-Siège, jouissent partout d’une incontestable autorité : je veux parler de saint Thomas d'Aquin. L'angélique Docteur, dans son beau traité du gouvernement des princes ?, apporte plusieurs arguments pour démontrer la supériorité de la forme monarchique, qu’il croit plus Propre à maintenir l'unité et la paix dans la société, plus conforme aux lois du monde physique lequel n'est pas sans analogie avec le monde moral, moins sujette aussi aux abus de pouvoir et aux représailles de toutes sortes dont se rendent si gravement coupables les desputes issus de majorités démocratiques. Mais cette monarchie pour laquelle il opine, saint Thomas la veut entourée de sages tempéraments: “La meilleure combinaison, écrit-il dans sa Somme théologique 3, serait celle qui placerait à la tête de la nation un prince vertueux, qui grouperait sous sa direction un certain nombre de grands chargés de gouverner selon les règles de l'équité, et qui, choisissant ces têtes dirigeantes dans toutes les classes par l'entremise du suffrage populaire, associerait ainsi la société entière aux responsabilités du gouvernement, Une pareille organisation serait tout à la fois une monarchie par le chef suprême, une aristocratie par le concours administratif des meilleurs citoyens, une démocratie par le droit électoral et la faculté qu'aurait le peuple de choisir ces gouvernants dans ses rangs”.
Ces paroles remarquables renferment comme une formule d'équilibre entre deux grandes grandes forces trop souvent en
1— Lettre aux Frangais déjà citée, 2—L I, ch. 2-5, 3— I-Ilæ, Q. CV, art. 1.
conflit, l'autorité et la liberté ; et elles prouvent en même temps que si la pondération démocratique des pouvoirs, dégagée de tout faux principe et sagement mise en pratique, peut offrir des avantages réels, ces avantages, qu'il ne faut ni contester sans raison ni exalter sans mesure, n’ont pas échappé au regard pénétrant de l’Ange de l'Ecole.
L'autorité, avons-nous dit, est comme le principe extérieur qui préside à la formation et au fonctionnement de l'organisme social. Mais, dans toute société fortement constituée, sous le réseau organique des lois et des pouvoirs publics, il y a quelque chose de plus intime et de plus profor:d d'où dépend la puissance nationale, un lien secret des âmes, une union étroite des citoyens dans une même pensée, une même aspiration, un même souci du bien commun, union que les anciens appelaient du beuu nom d'amitié civique 1 et que nous désignons, nous, par un terme non moins significatif : patriotisme,
Ce principe intérieur, c'est la sève qui cireule à travers toutes les artères du corps social, le souffle fécondant qui anime toutes les volontés, c'est l’âme et la vie d’une nation. Sans ce lien puissant des cœurs, sans cette sympathie naturelle, sans un amour éclairé et effectif de la patrie, les empires en apparence les mieux affermis ne sont que de vastes mécanismes, des rouages artificiels plus ou moins compliqués sous lesquels se dissimulent des divisions et des haïnes, menace d’une ruine prochaine. Le patriotisme, au contraire, rend forts et redoutables les plus petits Etats et leur inspire, avec le souci de leur honneur et l'intuition de leur avenir, cette confiance en eux-mêmes, cette ardeur généreuse, cet esprit de lutte et de sacritice, ces dévouements et ces audaces qui excitent l'admiration, quand ils ne peuvent tenir en échec les invasions de la force et du nombre.
Or, la religion, loin d’amoindrir l'attachement à la patrie ou de le noyer dans le flot vague d’une philanthropie universelle, se
1— Cf. 8. Thom., De regimine principum, 1. IV, ch. 4,
plait à consacrer ce sentiment par l'exemple de peuples choisis, fidèles à leur traditions, fermés au cosmopolitisme, dans la vie desquels éclate la protection divine 1; elle le cultive, l'élève, le fortifie, en faisant du patriotisme et de la loyauté non pas seulement un devoir d'honneur, mais encore et surtout un devoir de conscience, Elle peut mé
Jusqu'à l’héroïsme.
la conduite des prem
XIII, 2 “ nous ont d
païens, ils n'ont ja respect, à ce point de uns et la soumi
eurer au début et qui se ra
matière principale de ces leçons :
question de tin, dans l'étude que nous poursuivons, est capitale ; et, selon qu’elle sera bien ou mal comprise, l'esprit s’orientera ou s'égarcra dans le domaine du droit public et des rapports de l'Eglise avec l'Etat.— Evidemment, nous ne parlons pas ici de la fin dernière de la société, de cette fin éloignée qui se confond avec les destinées de tout être, de tout individu, de toute association, et qui consiste à procurer la plus grande gloire de Dieu ; ce dont il s'agit, c'est la fin prochaine et immédiate, cette fin particulière qui caractérise chaque groupement social et le distingue essentiellement de toute autre société.
La question à débattre nous met en présence de deux théories diamétralement opposées. Les uns, étendant la fin de l'Etat au delà de ses justes limites, confèrent à l'autorité civile des pouvoirs excessifs qui vont jusqu'à l'empiétement sur les droits de la —————
1—Tel jadis le peuple juif, 2— Encycl. Diuturnum.
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conscience, de l'individu et de la famille : c’est le concept régalien et socialiste. D'autres, restreignant outre mesure l'activité du pouvoir social, la réduisent à un rôle négatif ou du moins insuffsant ; ils font de l’Etat une sorte de gendarme dépourvu d’iitiative, ou un simple pourvoyeur tout entier aux soins des intérêts matériels : c'est le concept mécanique et naturaliste. Entre ces deux systèmes il y a place pour une notion plus vraie de ja fin et du rôle de toute société politique, et cetie notion nous est fournie par la philosophie chrétienne.
Léon XIII, dans son encyclique Zmmortale Dei, pour démontrer que la -ciété est nécessaire, fait appel aux avantages qu'on y trouve et à la fin qu’il lui assigne en ces termes: “ L'homme, dit-il, est né pour vivre en société ; car ne pouvant dans l'isolement ni se procurer ce qui est nécessaire et utile à la vie, ni acquérir le perfectionnement de l'esprit et du cœur, la Providence l'a fait pour s'unir à ses semblables en une société domestique d’abord et aussi en une société civile seule capable de fournir ce qu'il faut à la perfection de l'existence, quæ suppeditare vitæ sufficientiam perfectam sola potest.”
Cette terminologie est empruntée à saint Thomas d'Aquin. L'angélique Docteur, en effet, dans divers endroits de ses écrits 1, enseigne que l'Etat, tout en muintenant la paix, a pour mission d'assurer aux hommes la sufisunce des biens corporels et de leur faciliter les jouissances d'une vie éclairée et vertueuse, #1 d'autres termes de conserver et de multiplier les avantages matériels et spirituels qui constituent le bonheur de la vie présente. Analysons et développons la pensée du Maître.
C'est l'impuissance des individus et l'insuffisance des familles à subvenir aux besoins si multipliés de la vie qui ont fait naître et grandir la société civile — Or, le premier besoin qui pousse l'homme vers cet état social, est un besoin de sécurité: “ À quoi
1— De regim. principum, 1. I, c. 15; — cf. Burri, Le teorie politiche di san Tommaso:e il moderno diritto pubblico, c, 2.
lui servirait, écrit à ce sujet le Père Sortais 1, d d'immenses domaines, si ces biens sont à la merci d'un coup de main ? A quoi lui servirait d'être doué de facultés intellectuelles brillantes, voire même de génie, s'il vit au milieu du trouble, sans cesse inquiet du côté de l'avenir, n'ayant de sa fortune qu'un usage précaire, traînant une existence toujours plus ou moins menacée ? On ne songe à se perfectionner, on ne peut déployer une activité puissante et ordonnée, on ne saurait vaquer aux travaux de la haute culture intellectuelle que si l’on est sûr du lendemain: c’est la condition préalable de tout progrès et de | toute civilisation. Autrement toutes les forces vives seront dépensées à sauvegarder le moment présent, C'est pourquoi le | devoir primaire, indispensable de l'Etat, c'est de procurer à ses | sujets la possession tranquille et le libre exercice de leurs droits. Comment remplira-t-il efficacement ce devoir de protection ? En garantissant la sécurité tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ”. | La sécurité extérieure s'obtient par trois grands moyens : la | diplomatie, l’armée et la marine. Quant à la sécurité intérieure, elle peut être menacée soit par des causes de l’ordre matériel, soit par des causes de l’ordre moral. C'est donc une des fonctions de l'Etat de protéger les citoyens contre l'assassinat et le brigandage, de les prémunir contre divers fléaux, épidémies, inondations, incendies, qui peuvent compromettre la santé publique et le bienêtre général, C'est encore et bien pius le devoir de l'Etat de garantir l’ordre et la sécurité morale, en précisant, lorsqu'il le faut, les droits de chacun Par une sage législation, en maintenant par ses actes judiciaires et exéeutifs Je respect mutuel de ces droits, enfin en réprimant par une active vigilance les atteintes portées à la morale publique 2, Tel est le but primaire de la société civile et le rôle fondamental de l'Etat : c'est une mission de justice. Mais, outre ce rôle
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1— Etudes publiées 2— Ibid,
par des Pères de la Compagnie de Jésus, 20 juin 1897.
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défensif et tutélaire, l'Etat a encore une autre mission à remplir: il lui faut, pour répondre au besoin de progrès et de perfectionnement qu'éprouvent tous les peuples, travailler efficacement à la prospérité générale, Une nation est prospère quand elle jouit de l'affluence des biens extérieurs dont l’ensemble constitue un état de perfection pour la vie et l’activité humaine. Ces biens sont de diverses sortes: au point de vue matériel, les produits de l’agriculture, du commerce, de l'industrie dont se compose la richesse commune, et les moyens si nombreux d'en procurer l'accroissement ; au point de vue intellectuel, les institutions et les œuvres d'enseignement, les progrès des sciences et des arts, la littérature nationale ; au point de vue moral, l'esprit de religion, la pureté des mœurs publiques, les maisons de bienfaisance, les asiles de charité. Or, ces biens précieux, qui contribuent si puissamment à la prospérité, au bien-être, à la civilisation d’un peuple, ne peuvent ordinairement s’obtenir, au moins dans leur plénitude, sans l'aide et le concours de la puissance civile. Que d'entreprises, nécessaires au développement matériel d’un pays, ne verraient jamais le jour, si l'Etat n’y mettait la main! Que d'œuvres intellectuelles demeureraient éternellement en germe sans ses encouragements et son secours! Saint Thomas a écrit 1 qu’il faut dans la société des lois repressives pour sauvegarder la morale et porter les hommes, sinon par inclination naturelle, au moins par motif de crainte, à pratiquer la vertu. Aristote lui-même, avec ce bons sens qui le place bien au-dessus de nos réformateurs modernes, disait : “ La vertu doit être le premier souci d’un Etat qui mérite vraiment ce nom ” 2,
Néanmoins, hâtons-nous d'en faire la remarque, le rôle de l'Etat en ce qui regarde l'avancement national n’est qu’indirect, secondaire et supplétif. Les biens et les travaux, d'où ce progrès
1— Sum. theolog., I-Ile, Q. XCV, art. 1.
2— Paroles citées d'après saint Thomas, Commentaires (Polit. 1. I, ce. 7).
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résulte, étant du ressort immédiat des particuliers et des familles, l'action sociale ne peut être légitime que là où l'action privée, individuelle ou collective, devient insuffisante 1,
Ceci nous amène à considérer les diverses limites imposées à l'autorité civile dans l'exercice de ses fonctions. Car il est des bornes qu'aucune puissance politique ne peut légitimement franchir, et Pie IX a justement condamné la proposition suivante 2: “ L'Etat, étant l'o1 igine et la source de tous les droits, jouit d’un droit qui n’est circonscrit par aucune limite ”.— Pour bien déterminer la nature de ces limites, il convient d'envisager l'Etat dans ses rapports avec Dieu, avec l'individu, avec la famille, avec les associations libres qui vivent dans son sein, enfin avec l'Eglise, divinement constituée.
L'Etat, par le fait même qu’il est une réunion d'hommes essentiellement soumis à Dieu, se trouve lui aussi assujetti à l'Etre supréme par des liens nécessaires de soumission et de dépendance. Or, la suprématie divine à l'égard des créatures raisonnables se manifeste et s'exerce par la loi naturelle d'abord, laquelle n’est qu'une émanation de la loi éternelle, puis par les lois positives qu'il a plu à Dieu d’édicter dans le cours des âges. Conséquemment l'autorité civile, loi de pouvoir prétendre à une puissance absolue et indépendante de tout frein moral, est subordonnée au droit naturel et divin : elle ne peut, sans prévariquer, fouler aux pieds ces lois essentielles qu'un écrivain a justement appelées “ les fondements augustes des choses”, qui doivent être à Ja base de toutes les législatio.s, comme elles sont au fond de toutes les consciences, et qui forment le code immuable des droits sociaux. Sur sa tête plane sans cesse cette redoutable menace, dont Lacordaire 3 a si bien rendu toute la vérité: « De même qu’une maison
1— Voir sur cette matière des fonctions de l'Etat l'excellent ouvrage de Ch. Antoine, Cours d'Economie sociale, lère P., ch. 3.
2— Syllabus, prop. 39,
3— Pensées ehoisies (5e éd.), t. LI, p, 199,
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croule quand l'architecte y a violé la loi mathématique, de même tombent les empires quand la loi éternelle de justice s’est retirée d'eux”.
En second lieu, la puissance de l'Etat est limitée par les droits et les libertés de l'individu. Ce fut l'erreur capitale des sociétés païennes de méconnaître ou de mépriser ces droits et ces libertés, d'absorber l'individu dans le grand tout social, de l'immoler en quelque sorte sur l'autel idolâtrique et parfois sanglant de l'Etat. Nous savons tous, par exemple, qu'en Grèce le célèbre législateur de Sparte, Lycurgue, poussait le cynisme légal jusqu'à ordonner un choix entre les enfants mal faits et les enfants bien formés, et n'hésitait pas à autoriser la mise à mort des premiers, remettant les seconds aux mains de la patrie. Le christianisme, dès l'origine, s'est dressé comme un rempart en face de se honteux despotisme : fièrement, énergiquement, il a revendiqué les droits imprescriptibles de la personnalité humaine, et en relevant la dignité et la grandeur de l’homme, il a restauré la liberté et l'indépendance du citoyen.
De fait, quoique dans l’ordre social l'intérêt public prime avec raison l'intérêt privé, cependant, d'une manière absolue et en dernière analyse, les biens et les droits de l'individu l'emportent sur le bien et les droits de l'Etat Pourquoi cela ? le raisonnement suivant, emprunté au Docteur angélique 1, va répondre à cette question : la supériorité relative de l'individu ou de l'Etat doit se juger d’après la fin que l’un et l'autre poursuivent. Or, la fin propre, directe et adéquate assignée à l’activité individuelle, c'est le bonheur céleste résultant de la possession immédiate de Dieu ; d'autre part, la fin propre, directe et spéciale de l'Etat n’est qu'un bonheur purement temporel, une condition de vie dont l’homme peut et doit se servir comme d’un moyen pour atteindre aux choses éternelles. Il s'en suit donc que la fin de l'Etat est subordonnée à la fin de l'individu, que l'Etat lui-même n’a d'autre.
1— Cf, Burri, op. cit,
mission que de nous aider dans l'usage personnel de nos facultés et de nos ressources, que l'ordre moral et social tout entier est comme un système de forces dont la personne humaine est le centre et où tout gravite autour de ce foyer d'attraction. C’est pourquoi la puissance civile ne doit ni porter atteinte aux droits sacrés de la vie et de la conscience, ni absorber ou annihiler l'initiative individuelle, ni l'entraver ni la limiter sans motifs, ni exiger des individus quoi que ce soit que ne réclame l'intérêt public et le bien véritable de la société 1,
Une troisième limite est imposée à l'action de l'Etat par les droits de la famille. Léon XIII, dans son encyclique sur la condition des ouvriers, le déclare en ces termes: “La société domestique a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle, auxquelles participent nécessairement ses droits et ses devoirs. Que si les individus et les familles entrant dans la société y trouvaient, au lieu d'un soutien, un obstacle, au lieu d'une protection, une diminution de leurs droits, la société serait bientôt plus à fuir qu’à rechercher. Vouloir donc que le pouvoir civil envahisse arbitrairement jusqu’au sanctuaire de la famille, c'est une erreur grave et funeste ” ?,
En effet, nous avons vu que l'Etat se compose de différentes familles associées entre elles, et que ces familles sont autant d'organismes spéciaux, doués d'énergie propre, et ordonnés par la nature elle-même à un but prochain en rapport avec leur constitution. Eh bien, s'il est essentiel à la perfection et au bien-être d’un corps vivant quelconque que les organes dont il est formé jouissent de leur intégrité et fonctionnent librement, il n'importe pas moins au bonheur et à la prospérité du corps social que les familles qui en sont les parties constituantes et les éléments
1—4 L'organ:sat'rn de la société est parfaite, lorsque chacun jouit de sa liberté et de son r. .. selon sa condition ”, (S. Thom., De regim. prine. L 1V, c. 23).
2— Encycl. Rerum novarum, 16 mai 1891,
organiques conservent leur autonomie, leur liberté naturelle, et se meuvent sans obstacle dans la sphère propre de leurs attributions. En conséquence, devons-nous conclure avec les juristes chrétiens 1, le pouvoir civil ne peut rien faire ni rien exiger qui soit contraire à la fin, aux propriétés et au caractère de la société conjugale ; il ne peut pareillement rien statuer qui soit en opposition avec la nature et la fin de la société filiale. Son devoir, au contraire, est de protéger ces sociétés, et de n’intervenir que pour affermir leurs droits, consolider leur existence, garantir le libre jeu de leur organisme et de leur action. Là est la clef de tant de questions souverainement importantes et de plus en plus actuelles, surtout en ce qui concerne l'éducation.
En vertu des principes déjà établis, le pouvoir del'Etat se trouve encore limité par diverses ussociations spontanément écloses sous le souffle de la liberté. Telles sont les sociétés humanitaires, scientifiques, industrielles, les compagnies financières, les corporations ouvrières et autres, “ De ce que, écrit Léon XIII 2, les sociétés privées n'ont d'existence qu’au sein de la société civile, dont elles sont comme autant de parties, il ne suit pas, à ne parler qu’en général et à ne considérer que leur nature, qu'il soit au pouvoir de l'Etat de leur dénier l'existence. Le droit à l'existence leur a été octroyé par la nature elle-même, et la société civile a été instituée pour protéger le droit naturel, non pour l'anéantir. C'est pourquoi un Etat qui interdirait les associations privées s'attaquerait lui-même, puisque toutes les sociétés, publiques et privées, tirent leur origine d’un même principe, la naturelle sociabilité de l’homme. . .Que l'Etat protège ces sociétés fondées selon lé droit ; que toutefois il ne s'immisce point dans leur gouvernement intérieur, et ne touche point aux ressorts intimes qui lui donnent la vie : car le mouvement vital procède essentiellement d’un principe intérieur et s'éteint très facilement
1— Duballet, t. Il, p. 41.
2— Encycl. cit.
sous l'action d'une cause externe”. On le voit, quand il s'agit. d'associations privées, le rôle de l'Etat consiste à protéger, à favoriser, ou encore, —ce que le Pape reconnaît volontiers 1 —ù prévenir et à réprimer les abus qui seraient un obstacle au bien commun ; mais ce rôle doit s'arrêter là.
Enfin, s'il y a une société —et nous savons que semblable institution existe —chargée par Dieu de gouverner les âmes, de leur enseigner la vérité, de leur tracer le chemin de la vertu, de les purifier, de les sanctifier, et, par là, de les conduire directement au bonheur du ciel, cette société religieuse, bien supérieure par son but aux associations purement humaines, aura des droits intangibles que celles-ci ne pourront violer et qui seront une nouvelle barrière élevée en regard de l'autorité civile. C'est, nous le verrons, la haute et péremptoire raison de la suprématie sociale de l'Eglise.
Ici, se présente une équivoque qui a été l'occasion de bien des conflits, le prétexte de bien des empiétements, et que nous tenons. à dissiper dès maintenant. Le pouvoir civil, avons-nous dit, en travaillant à la prospérité publique, ne doit pas seulement se préoccuper des biens matériels, mais aussi des intérêts intellectuels et moraux de la nation ; il doit, comme le veut saint Thomas, faire en sorte que les hommes s'exercent dans la pratique de la vertu. N'est-ce pas là une mission semblable à celle de la société religieuse et qui autorise l'intervention du pouvoir civil dans le domaine spirituel ?
Une remarque suffira pour faire disparaître ce doute et maintenir entre deux ordres de choses tout à fait distincts, le domaine religieux et le domaine civil, leurs frontières naturelles.
Le bien moral, l'honnêteté ou la vertu, peuvent être considérés de deux manières, dans un sens relatif et dans un sens absolu : dans un sens relatif, c'est-à-dire quant aux devoirs civiques, aux pratiques et aux manifestations extérieures qui marquent de leur-
1— Ibid.
empreinte la vie sociale et apparaissent aux yeux des hommes comme la note distinctive du bon chrétien ; dans up sens absolu, c'est-à-dire au point de vue des dispositions intimes, des vrais sentiments religieux qui seuls font le bon chrétien, parce que seuls ils peuvent donner aux pratiques extérieures leur vrai mérite et le prix intrinsèque qui les rehausse aux Yeux du souverain Juge. Or, quand saint Thomas attribue à l'Etat la mission de moraliser le peuple et de rendre les hommes vertueux, la vertu dont il parle ne doit pas être prise dans son sens absolu, mais bien dans un sens relatif : en d’autres termes, le propre de la loi civile, son but direct et immédiat en cette matière, c'est de proscrire le vice et de commander la vertu, non dans leur connexité avec Dieu et avec la conscience, mais dans leurs rapports avec le bien publie et selon que la paix, l'ordre, l'union des citoyens et l'honnêteté sociale en dépendent. Tel est le sens ve -i-
table des paroles du saint docteur : et pour mieux nous en con-
vaincre, nous pourrions citer un grand nombre de textes absolu-
ment décisifs 1, Un seu! suffira : “ La fin de la loi humaine, lisons-
nous dans la Somme théologique 2, c'est la paix temporelle de
l'Etat ; et le législateur atteint cette fin en réprimant, dans les actes extérieurs du citoyen, ce qui est de nature à troubler l'ordre social ”.
Du reste, en surveillant ainsi les intérêts de la religion et de la morale publique, en prohibant et en châtiant les fautes extérieures qui sont à la fois un scandale et un danger pour la société, le pouvoir civil, comme c’est son devoir, contribue d'une manière indirecte au soutien et à l'avancement de la cause religieuse ; il y contribue encore (d’après une doctrine que nous établirons plus tard) en couvrant de l'égide de ses lois et de son autorité la vraie foi et la vraie Eglise, cette Eglise sainte et auguste à qui Dieu a confié le gouvernement des choses spirituelles et de la conscience
1— Cf. Burri, op. cit. pp. 36-37.
2—I-1læ, Q. XCVIL, a. 1.
humaine. Voilà pourquoi saint Thomas dit parfois d’une manière générale que “ la vie vertueuse est la fin de la société humaine 1”.
Ces considérations nous font voir quelle haute et noble mission est dévolue aux dépositaires de la puissance civile: mission de justice et de liberté, d'ordre et d'amélioration, de conservation et de progrès, de tutelle des droits préexistants et d'accroissement des ressources les plus nécessaires comme aussi des biens les plus sacrés de toute une nation.—Sous l'influence des idées païennes, la société, déchue de sa grandeur naturelle et n'ayant en vue que la richesse et la jouissance, subordonnait à ce double but toutes ses ambitions et toutes ses lois. Il fallait une réforme ; et l'évangile, prêché par Jésus-Christ, en Proposant pour fin sociale le perfectionnement de l'homme tout entier, donna au monde politique une orientation nouvelle vraiment digne des destinées humaines.
Aujourd'hui, en certains pays, il semble que les &ouvernements, refoulant vers le passé toutes les traditions chrétiennes, aient entrepris de faire revivre les théories sociales les plus méprisées du paganisme et de modeler sur ces théories leur législation et leur conduite,
Quelle amère dérision ! Ils ont proclamé la liberté, et la liberté n'est qu’un vain mot dont ils masquent l'intolérable tyrannie sous laquelle gémissent les individus et les familles frappés dans leurs intérêts les plus chers. Ils ont proclamé l'égalité, et par deé lois d'exception aussi hypocrites qu'odieuses ils violent le droit commun d'association ; ils nient aux communautés d'hommes et de femmes, où Dieu est adoré, le premier des droits sociaux, ce droit à l'existence qu’ils octroient si libéralement aux convents maçonniques où l'impiété conspire et triomphe à l'ombre du sceptre de Satan. Ils ont proclamé la fraternité, et de leurs haines sectaires
ils poursuivent, ils pourchassent comme de vils malfaiteurs ceux de leurs frères qui leur prodiguent le plus d'amour, le plus de
1— De regim. Principum, 1. I, c. 14,
zèle, le plus de dévouement. Voilà où mènent les passions humaines, lorsque dans une société on tente d'effacer les droits de Dieu pour y substituer les‘droits de l’homme.
Fasse le ciel que bientôt les peuples éclairés, sinon par les lumières surnaturelles de la foi auxquelles ils persistent à fermer les yeux, au moins pour les lueurs sinistres qui s'échappent des ruines fumantes de tant d'institutions consacrées par la religion, par la science, par la charité, par l'abnégation, par le patriotisme le plus pur, fasse le ciel, dis-je, que les peuples, comprenant le danger qu'ils courent, sortent enfin de l'indiftérence où ils dorment depuis trop longtemps, et chassent sans pitié du pouvoir les hommes néfastes qui ont pris à tâche de déchristianiser le monde, de bouleverser la société, d'avilir l'humanité elle-même !