L'ÉGLISE ET LA PÉDAGOGIE
Marchant de pair avec l'instruction du peuple, la science pédagogique, nous sommes heureux de le dire, a fait dans les temps modernes des progrès très appréciables, et qu’il serait injuste de ne pas reconnaître.
D’utiles expériences ont ‘té tentées ; la méthodologie a pris partout une importance plus grande; on s’est appliqué avec un zèle plus général que par le passé à l'étude de l'art d'enseigner. L'érection et la multiplication d'écoles normales de divers degrés ont permis en même temps à un nombre plus considérable
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de jeunes gens des deux sexes de recevoir, sous la direction de maitres et de maîtresses habiles, la formation et l'initiation professorales.
L'Eg'ise catholique est-elle restée étrangère à ce mouvement ? N'y at-elle pas plutôt été associée de façon très active, et ne peut-elle pas réclamer pour elle-même une large part des louanges qu'on se plaît À décerner à la pédagogie contemporaine ?
Cette question, on l’avouera, ne manque pas d’un certain intérêt. Et, pour y répondre, faisons d’abord remarquer que la pédagogie peut être envisagée de deux manières, soit dans ses principes et dans les maximes générales qui en découlent, soit dans les théories et les méthodes particulières qui se disputent le terrain de l’école.
[existe à coup sûr des vérités pédagogiques fondamentales. Etces vérités-principes, où faut-il aller les chercher, sinon dans
une science supérieure qui établisse avec autorité la vraie
nature de l'homme, la graudeur de ses destinées, le caractère propre et les rapports mutuels des puissances de son âme, l’attitude fonctionnelle de ses facultés, l’ardente mais répressible Cnergie de ses passions ? Et cette philosophie elle-même aux doctrines sûres et pleines de lumière, où la trouve-t-on si ce n'est dans les écoles catholiques, dans !:5 écrits des grands docteurs de l'Eglise, dans ces monuments de savoir profond, d'observation pénétrante, de psychologie éclairée, légués comme un tiès glorieux patrimoine aux générations futures ?
Nul n’a donné de l'enseignement une description plus juste et plus adéquate que l’immortel Thomas d'Aquin. Dans une question spéciale intitulée de Hagistro , l'angélique docteur étudie l'influence du maître sur l'esprit et les progrès intellectuels de l'élève. Pour lui, le maître en présence de celui qu'ilenseivne, ce n'est pas une source qui se déverse dans un récipient inerte: c'est un foyer où vient s’allumer le flambeau de l'âme, un moteur qui en ébranie et en stimule les énergies, un principe qui en alimente l'ardeur naturelle, qui en provoque le travail intime et le rayonnement spontané. Le maître parle; mais l'élève, en l'écoutant, agit. Par ses sens éveillés et attentifs s'introdui-ent en lui des données sur lesquelles son intelligence sollicitée opc: qu'elle reçoit eu elle même comme en un creuset, qu'elle élahore et qu'elle s'assimile par une mystérieuse transformation ?.
L'enseignement est une aide, mais cette aide n’est eflicice qu'autant que l'esprit de l'élève, sous l'influence excitatrict ile la parole enseignante, accomplit un acte et un effort personnel pour saisir ce qu’on lui propose et pour se hausser en queue sorte jusqu’à la pensée du maitre.
Un étndiant demandait un jour à l'Ange de l'Ecole quel étnt, selon lui, le meilleur moyen d'acquérir la science, et l'illusire
i. Cq disp., de l'eritate, Q. ACIE
# De méme, dit saint Thomas, que le médecin ne produit la santé ch malade qu'en venant en aide à la nature, ainsi le maitre n'engendre la sci chez son élève que moyennant l'opération propre de l'esprit sur lequx
autorité s'exerce." (Q,. cif., art. 1).
théologien, après quelques conseils empreints de la plus haute sagesse, résumait sa réponse en ces mots: « Tâchez de bien comprendre ce que vous faites et ce que vous entendez, assurez-vous de ce qui est douteux, et remplissez votre esprit de tout ce qui peut l’enrichir !.»
Saint Thomas, par ces brèves paroles, indique nettement les deux fonctions principales de la faculté de connaître. Apprendre et comprendre; faire provision de faits, de notions, d'observations diverses, mais surtout coordonner et mettre en valeur tous ces matériaux, tels sont les rôles respectifs de la mémoire et de l'intelligence. Dans sa mémoire l'homie recueille, comine en un riche grenier, les formes imagées où se reflète la vature, et avec elles, les gerbes d'immatérie! froment que lui fournit le champ varié de l’érudition et de l’histoire. Mais ce froment, il faut le battre; il faut le vanner et le triturer, pour en extraire la fine substance qui fait l'aliment sain, nourrissant et fortifiant. À ce travail s'applique l'intelligence. C’est par l'intelligence que l’homme conçoit des idées, qu’il les dégage de leur enveloppe sensible, qu'il réfléchit, qu’il raisonne, qu’il dissipe les doutes qu'il porte jugement sur les rapports des choses, bref, qu’il entre en possession de la vérité.
FE, voilà pourquoi tous les grands éducateurs chrétiens, tous les édagogues les plus célèbres que le catholicisme a produits, n'ot : qu’une voix pour recommander la culture intensive de la facuité de comprenüre. Le Aatin stuciorusn d’Ignace de Loyola veut «qu’on s'attache aux choses plus qu'aux mots *.» Jean- Baptiste de la Salle enjoint au maître de catéchisme d'interroger plusieurs écoliers de suite sur une même question, «afin de leur faire comprendre ce qu’il leur enseignera #.» M# Dupanloup
Opusc, XIX, éd, Vivès, 1837.
Passard, La pratique du Ratio Studioriun, p, 24, (nouv. éd.).
Conduite des Ecoles chrétiennes, D. 0) (éd. 1720).—La même direction se tre dans un ancien manuel pédagogique, Essai d'une école chrétienne, il est dit (VIe part., ch. 7) : “Un excellent moyen pour former l'esprit et
s'élève avec éloquence contre les «éducations de serre chaude !,, et il demande que l’œuvre éducatrice soit à la fois une œuvre de développement, de progrès et de force *. Au cours de deux instructions très remarquables sur l’enseignement de la religion et de la morale dans les écoles primaires, les évêques de Beluique du siècle dernier donnaient avis aux maîtres d’insister sur les explications du véritable sens des mots, d’inculquer aux enfants des notions approfondies de catéchisme et de leur en faire rendre compte avec précision *.
C'est là du reste une recommandation habituelle sur les lèvres de tous nos évêques, comme sous la plume de tous nos éducateurs. L'esclavage de la lettre est un mal que tous déplorent, et une tyrannie dont tous voudraient que l’enseignement sût secouer le joug.
Est-ce à dire que la mémoire doive être négligée? Evidemment nou. Cette faculté venue de Dieu constitue pour l'intel. ligence une collaboratrice trop utile, souvent même trop nécescessaire {, pour qu’il soit permis à l’houime d’en refuser délai gneusement les services. Comment donc la cultiver?
Suint Thomas d'Aquin nous enseigne que la mémoire consiste sans doute dans une disposition naturelle, mais que cette aptitude, comme l'expérience le prouve, peut se développer à ur degré remarquable par des exercices sagement réglés 5. It le prince des théologiens, se transformant en pédagogue, signale lüimême en passant quatre moyens principaux d'assurer un (éve-
le jugement des enfants, serait de ne leur rien dire ni faire lire, dou leur donnät en méme temps l'intelligence, en leur faisant bien enter qu'ils lisent: ils liraient mieux et pronteraient davantage.” (Pan Allain, L'instruction prünaire en France avant la Révolution, p. 108).