SIÈCLES OBSCURS
L’'élan scolaire et l'essor littéraire imprimés, vers la fin du huitième siècle et au début du neuvième, À la société européenne par les soins de Charlemagne eurent, certes, d’heureux effets. Ce fut un réveil: les esprits secouèrent leur torpeur; l’ardeur lassée des moines, le zèle refroidi des Pasteurs se ranimèrent : d'innombrables écoles couvrirent d’un vaste et salutaire résean le territoire immense soumis À la juridiction impériale,
Avouons-le toutefois : ce mouvement si digne d’éloges n'était ni assez profond pour faire jaillir du sol des œuvres de haut mérite, ni assez efficace pour triompher de tous les obstacles que le bruit et le ravage des armes, l’agitation des peuples, l'état chaotique de sociétés en ruines et de royaumes en formation, allaient opposer aux travaux réfléchis de l'esprit et À l’intense culture des sciences et des lettres.
Ces obstacles ressemblaient, partiellement du moins, À ceux qui déjà, dans les siècles précédents, avaient entravé le progrès des études. Les courses des Sarrasins, jointes à celles des Normands, jetaient le trouble et l’effroi dans toutes les classes sociales. Que d’évêchés pillés, et de monastères saccagés! Que de riches bibliothèques et de manuscrits précieux livrés aux flammes! Les dissensions des princes, les haines et les luttes, en plein régime féodal, des seigneurs, ajoutaient encore aux conditions lamentables de Ja société,
À la faveur de ces misères, le désordre s'était introduit dans le sanctuaire. Plusieurs des monastères demeurés debout étaient passés en bénéfices dans les mains des laïques; la discipline S'y relâchait, et avec elle l'amour du travail, de la science et de l'étude. La papauté elle-même subissait une éclipse.
Ce sont ces circonstances réunies, amplifiées peut-être par la malice des uns et par l’inconscience des autres, qui ont fait à la période historique dont nous parlons, une triste réputation d’inculture grossière et de superstitieuse ignorance,
Ce reproche est-il universellement mérité? Nous ne le pensons pas. Et si la littérature de cette époque est restée à peu près stationnaire, si l'esprit n’y a pas franchi les limites du cercle resserré où ou l’a vu précédemment se mouvoir, si aucune production géniale ou même simplement originale n’est venue marquer quelque grand progrès littéraire, quelque éclosion féconde de la pensée humaine, c’est déjà, CTOYONS-nous, aux yeux de la postérité, un mérite très appréciable que des hommes d'énergie et de savoir aient pu, malgré tant d'obstacles, disputer à la barbarie et sauver d’une ruine certaine l'héritage des lettres anciennes et le trésor même amoindri des traditions intellectuelles.
Ces sauveurs providentiels, nous les connaissons: ils n’ont pas changé de noms; ils n'ont pas, non plus, changé de fonctions. Ce sont encore les évêques dociles à la parole du Maître : «Allez, enseignez toutes les nations; » ce sont toujours les moines versant dans l'esprit des peuples les lumières de leur propre esprit et dans le cœur des pauvres la charité de leur Propre cœur; ce sont les missionnaires, ce sont les apôtres établissant des écoles partout où ils fondent des églises, convaincus que ces institutions vont de pair, et que l’école est comme le vestibule de la maison de Dieu.
Nous n'énonçons là rien que l’histoire n’atteste et que les faits ne démontrent. Par la voix de ses chefs, par le zèle de ses ministres, l'Eglise des temps carlovingiens ne cesse de favoriser l'œuvre de l'éducation et de soutenir la cause chancelante des lettres.
Eîle se préoccupe avant tout de l'instruction populaire, si intimement liée à la formation religieuse, et ce souci lui inspire plusieurs ordonnances. (C’est ainsi que dans un synode tenu à Attigny en 822 les évêques, après avoir recommandé aux
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clercs l'étude des lettres sacrées, ajoutent: « Nous voulons apporter tout notre soin à améliorer les écoles. Il faut que quiconque veut s’instruire y trouve des maîtres savants; quant aux frais, ils seront supportés par les parents ou par les maîtres. On fondera plusieurs écoles dans les grands diocèses. Si les évêques ne sont pas en mesure d'établir de pareilles écoles, les plus puissants de l'endroit devront y pourvoir»1, I] existait déjà des écoles, mais l'Eglise, toujours ouverte aux idées sagement progressives, vent les améliorer et en créer de nouvelles. Elle est prête, pour cela, à s'imposer tous les sacrifices ; et 1à © ses propres ressources seront insuffisantes, elle attend des laiques qui ont de la fortune, les secours et les libéralités uécessaires À la réalisation de ses vœux.
Le capitulaire d'Hérard de Tours (858) prescrit aux prêtres d’avoir, autant que possible, des écoles et de bons livres. * L'ordonnance de Vautier d'Orléans (860) rappelle la même obligation. Celle d'Hincmar de Reims enjoint aux visiteurs des paroisses de s’enquérir si chaque prêtre a chez lui un clerc qui puisse tenir école. Il est vrai, dit l’abbé Allain, ® que certains critiques ont affirmé que les écoles dont il est question dans ces textes étaient uniquement destinées au recrutement du clergé; mais, outre qu'ils restreignent sans preuves évidentes le sens d'expressions générales, on peut leur opposer un texte contemporain: c’est la constitution de Riculfe, évêque de Soissons (889), rappelant aux prêtres la modestie dont ils ue se doivent jamais départir en Souvernant leurs écoles, et leur défendant d'y recevoir des filles avec les garçons * Eût-il été besoin d’une ordonnance spéciale pour interdire aux filles l'accès d'écoles exclusivement destinées aux clercs?
Il est marqné dans la vie de Dadon, évêque de Verdun, qu'il
1. Mgr Héfélé, Hist. des conciles d’apr PP. 227-228 (trad, Delarc).