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CHAPITRE PREMIER

L'ENSEIGNEMENT RELIGIEUX ET LA FORMATION MORALE DANS L'ŒUVRE ÉDUCATRICE

L'histoire du rôle glorieux joué, pendant dix-neuf siècles, par l'Eglise catholique dans l'œuvre de l'éducation de l'enfance et de la jeunesse est si pleine, si suggestive, qu'il en jaillit, comme d'un vaste réflecteur, les plus utiles et les plus lumineux enseignements.

Faisant de cette œuvre capitale l’une des premières fonctions de son auguste ministère, l'Eglise s’y est dévouée avec toutes les énergies de sa foi, toutes les ressources de son zèle, toutes les influences de sa doctrine. Elle y a mis également et sa tête et son cœur. Les principes catholiques sur l'éducation sont donc 1, dans cette action bienfaisante, comme la théorie est dans la pratique, comme la cause est dans les effets, comme la pluie et la chaleur sont dans les gerbes d'une moisson opulente.

De nos jours, toutefois, si important est le problème de l'école, si nombreuses et si graves, si complexes et si périlleuses sont les erreurs qui l'enveloppent, qu'on ne saurait avec trop de soin eu aborder l'étude, ni l'exposer trop clairement aux esprits sincères, ni présenter avec trop d’ampleur et sous une forme tro) détaillée la vraie et sûre doctrine en inatière d'éducation.

L'entreprise est délicate, mais son opportunité, je dirai même

: nécessité, nous justifie de la tenter.

Après avoir, dans une série de tableaux historiques, retracé bien somimairement sans donte ce que l'Eglise a fait pour l'in. struction du peuple, nous allons maintenant essayer de faire voir

sur quels principes son œuvre se base et quelles doctrines elle oppose aux opinions fallacieuses de ses contradicteurs.

Nous nous trouvons ici en face d’une double question: question de droit et question de moyen.

A qui, d’après le droit chrétien, appartient l’œuvre nécessaire et fondamentale de l'éducation, et quel est, dans la réalisation multiforme de cette œuvre, le rôle véritable qui incombe soit aux parents, soit à l'Eglise, soit à la puissance civile?

Quels sont, en outre, au regard de l’enseignement catholique, les procédés et les moyens d'action les plus aptes à faire de j'en. fant et du jeune homme, en même temps qu'un citoyen conve. nablement instruit, un chrétien ferme dans sa foi, de principes sûrs et de bonnes mœurs ?

C'est à résoudre ces deux questions que sera consacrée cette seconde partie, toute doctrinale, du présent volume.

Nous y préluderons par quelques considérations préalables dont l'importance ne saurait échapper à quiconque veut se donuer la peine d'étudier et d'approfondir le concept essentie! de l'éducation.

L'œuvre éducatrice, envisagée dans les éléments qui la composent, embrasse-t-elle comme une partie constituante d'elle même l’enseignement religieux et la formation morale? Au contraire, peut-on librement et impunément faire fi de ces influences et fermer l'âme de l’enfant à tout ce qui n’entre pas dans les cadres de l'instruction profane? Peut-on, par une sorte de cloison étanche, isoler l'éducation purement intellectuelle de cette autre éducation qui s'applique à former le caractère et à moraliser le cœur ?

Jusqu'à l'époque de Jean-Jacques Rousseau, et jusqu'aux jours néfastes de la Révolution qui mit en actes et traduisit en décrets les théories radicales du philosophe de Genève, il n'était pas venu à la pensée des éducateurs de l'enfance et de la jeunesse de laisser hors de l'école l'enseignement moral et religieux.

Loin de là: c'est sur cette base réputée indispensable à toute saine éducation que les pères de famille, les ministres de l'Eglise

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et les chefs de l'Etat faisaient, d’un commun accord, reposer tout l'édifice scolaire. La synthèse historique, que nous avons tracée, des œuvres et des institutions pédagogiques et littéraires créées par les siècles chrétiens, en est l'irréfutable preuve. Non seulement dans les écoles dirigées par le clergé régulier ou séculier, mais dans toutes celles qui étaient aux mains de simples laïques, la religion et la morale avaient leur place, ordinairement la place d'honneur, On y enseignait le catéchisme et les dogmes les plus essentiels de la foi; on appuyait sur ces données les préceptes de la moraie ; on ne croyait point faire violence à la liberté de l'enfant en lui inspirant de bonne heure, avec l'amour de la religion, des sentiments d'une piété sincère, et en imprimant dans tout son être des habitudes de moralité, de discipline et de devoir.

Rousseau le premier eut l'andace de s'élever contre ce système consacré par la sagesse des siècles. Conscient de sa témérité, dans la préface de son livre sur l'éducation intitulé Emile, i] écrivait: « On croira moins lire un traité d'éducation que les rêveries d’un visionnaire sur l'éducation. Qu'y faire? Ce n'est pas sur les idées d'autrui que j'écris; c’est sur les miennes. » Langage de novateur. Que prétendait ce cuistre aussi orgueilleux que disert?—Que l’homme naît sans mauvais instincts ! : — que ia nature n'offrant rien que de bon, l'éducateur ne doit ni en gêner la liberté ni en violenter les penchants 2;—qu'il faut donner pour ressort à l'éducation non des motifs de devoir et d'obéissance *, mais des raisons d'intérêt ;—bref,qu'il fant instruire l’enfant sans former sa conscience et sans lui parler de Dieu #,

i. “Quand la volonté des enfants n'est point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement". (Æmile, 5. 128: (Œuvres, te \ 1, nouv, éd., 1822)

2. “Il ne faut point contraindre un enfai.4 de rester quand il veut aller, ni d'aller quand il veut rester en place” (ibid. ). 3. “ Connaitre le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas l'affaire d'un enfant” (ibid. p. 130). 4 “Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. A quinze ans, il ne u—

Rousseau niait donc le péché originel, vérité primordiale enseignée par la foi, confirmée par l'expérience, et liée indissolublement à l'œuvre du Christ rédempteur. Le Play ! voyait dns cette négation l'erreur mère d'où ont jailli tant de conséquences funestes pour l’homme et pour la société. Il la condamnait au noru des faits; l'Eglise la condamne au nom de Dieu qui nous a, en termes formels, révélé notre déchéance primitive, et les blessures profondes faites par l'orgueil d'Adam à notre nature dégénérée.

L'homme apporte en naissant ces stigimates héréditaires. Deux forces ennemies se disputent l'empire de son âme. I! se sent tiré en sens opposés. Si sa tête regarde le ciel, ses pieds trainent dans la fange; si de nobles élans l’emportent vers le bien, d'inavouables instincts l’inclinent vers le mal. Son esprit est lourd, sa volonté fragile; dans ses sens fermente la révolte. Concoit-on une éducation vraiment digne de ce nom qui, tout entière aux soins du corps ou à la culture de l'esprit, dédaigne la culture du cœur, ne témoigne aucun souci de l’unique formation par laquelle l’homme, averti, et mis en garde contre lui-même, pourra triompher de ses instincts pervers, et mener une vie conforme aux directions de sa foi et aux prescriptions de sa raison ?

Elevons plus haut le regard, et rappelons-nous les grandeurs de notre destinée.

L'enfant, au sortir des eaux du baptême, porte sur son front la marque d’une vocation divine. Cette vocation spéciale entraîne des obligations et des besoins: eile nécessite des connais. sances qui lui soient proportionnées ; elle est pour l'âme le principe d'aspirations supérieures; elle lui imprime un essor nouveau; elle lui crée soit dans l'ordre religieux, soit daus l'ordre civil, des conditions et des exigences particulières.

savan Si avait une àme, et peut-ctre à dix-huit n'est-il pas encore Qui Papprenne: car, Si apprend plus tot qu'il ne faut, il court risque der le savoir jamais" (Ou, cit, t NII, p. 119)

1, Voir Baunard, La foi et ses victoires, t. L1, pp. 412-417 (2e éd.)

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Dans l’ordre religieux, n'est-il pas évident que l’homme ne saurait répondre à l'appel de son Créateur ni remplir tous les devoirs imposés À sa conscience, si des leçons appropriées, en lui ouvrant les mystères de la vie future, ne l'instruisent des vérités qu'il faut croire et des préceptes qu’il faut observer?

Dans l'ordre civil lui-même, l'éducation à forme chrétienne est nécessaire !; c'est elle qui donne au citoyen l'intelligence complète de son rôle, qui lui inculque le respect de l'autorité et le dévouement à la chose publique, qui lui montre par quels principes de foi, de moralité et de justice, les sociétés se soutiennent, et comment, lorsqu'elles méprisent Dieu et ses lois, les puissances les imieux établies se font les ouvrières de leur propre déchéance.

Voilà pourquoi, — et de tout temps ce fut le sentiment des sages, — l'enseignement religieux et la discipline morale consti. tuent deux éléments précieux, et deux facteurs indispensables dans l'œuvre éducatrice.

Et puisque, dès le berceau, l'enfant chrétien est né à la vie surnaturelle et que l'éveil précoce des passions ne tarde pas à menacer cette vie de son âme, il importe que de bonne heure la main d’un éducateur éclairé s'étende bénévolement vers lui, qu'elle le fixe dans la voie du bien, qu’elle l'y maintienne à la lumière des vérités de la religion, et qu'elle lui assure un appui généreux et vigilant à travers toutes les séductions du monde et tous les écueils des sens. « Vénérables Frères, disait Léon XIIT en s'adressant aux évêques de Hongrie *, formez la jeu. nesse, dès la plus tendre enfance, aux mœurs et à la sagesse chrétiennes ; il y a là une question qui intéresse aujourd’hui plus que toute autre, non seulement l'Eglise, mais l'Etat? C'est ce que comprennent parfaitement tous ceux qui ont de saines idées ; aussi voit-on, en beaucoup d'endroits, un grand nombre de catholiques se préoccuper vivement de bien élever la jeunesse

L Voir l'encyel, Officio sanctissimo de Léon XIIT, 22 déc. 1887. 2 Encycl Quod muitum, 22 août 1888.

et consacrer à cette œuvre la meilleure part de leur activité, sans se laisser effrayer par la grandeur des sacrifices et le poids du travail.»

Saint Thomas d'Aquin, dont le puissant génie a scruté tant de graves questions, ne s'est pas désintéressé du problème de l'éducation. Il y a même consacré un traité particulier'. Vou. lant faire voir comment l'enfance est l'âge le plus docile aux enseignements de la science et aux inspirations de la vertu, il se sert des comparaisons à la fois les plus justes et les plus sracieuses. «Une cire molle, dit-il ?, reçoit très bien l'impression qu'on veut lui donner. On ploie et on dirige plus aisément une jeune branche qu’une poutre. On dompte, on dresse et on ren propres aux usages domestiques les jeunes animaux.» L'enfant est cette cire très souple que <a plasticité rend susceptib'e {te toutes les formes, cet arbuste flexible que l'horticulteur pluie, émonde, dirige à son gré, ce jeune fauve que l'habile 'resseur subjugue et assujettit à toutes ses volontés.

Veut-on que l’homme blasé par les excès de la vie, battu par le flot du doute, et succombant peut-être sous le poids moral qui l’accable, puisse un jour, en se retournant vers le passé, puiser dans ses souvenirs d'enfance, dans ses impressions de jeunese, dans le spectacle d'années heureuses et pieuses, un renouveau de foi, d’ardeur virile, de force et de courage pour ie bien? Qu'on fasse luire, au seuil même de sa vie, le flambeau des doctrines religieuses ; qu’on verse dans son Âme encore neuve, comme une coulée de riche métal, les notions élevées, les suggestions saiutaires, les persuasions moralisatrices, par lesquelles se forment les habitudes saines, se trempent les caractères généreux, se préparent les fières et triomphantes résistances aux assauts répétés de l’erreuret du mal. «Le jeune homimne, a dit l'Esprit: Saint ?, suit sa voie; même lorsqu'il aura vieilli, il ne la quittera

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