V. III. Il
boucliers de fer. La sollicitude des chefs de corporation et jurés semble avoir été souvent très sérieuse. Dans cette même corporation des boucliers de fer^ chaque nouvel apprenti doit cinq sous aux gardes jurés. Cette cotisation fait les fonds d'une caisse spéciale affectée aux besoins des « pouvres enfans du mestier, » destinée même, chose bien remarquable, à défendre les droits des apprentis contre les maîtres : « à guarder les droitures des aprentis envers leur mestres *. » Un autre statut prévoit que les jurés pourront faire donner caution au patron de remplir les engagements pris envers l'apprenti, car il importe que celuici ne perde pas son temps, ni son père son argent ^ Le môme règlement nous montre le chef du métier, mandant devant lui le patron coupable, le réprimandant et, au besoin, colloquant l'apprenti chez un autre maître *.
Au XIII* siècle, l'apprenti, devenu homme, peut arriver à la maîtrise, en acquittant toutefois suivant la loi de beaucoup de métiers certains droits dont nous parlerons plus loin. Mais, la plupart du temps, avant de s'élever jusqu'au patronat, il se louera, comme ouvrier ou, pour employer l'expression du temps, comme valet (on a dit plus lard compagnon). Il y a même à Paris trois corporations où ce stage de valet est nécessaire pour arriver à la maîtrise. A la fin du xiv* siècle et au^ XV', ce stage obligatoire aura une grande tendance à se généraliser'.
On peut dire que, dans certains métiers, le valet, est, au xiii*' siècle, membre de la corporation. Chez les foulons de Paris, deux des quatre jurés du métier sont pris parmi les valets. Le mode de recrutement de ces jurés est fort remarquable : les deux valets jurés sortants conseillent le prévôt pour le choix des nouveaux maîtres jurés et les deux maîtres sortants le conseillent pour le choix des deux nouveaux valets jurés*.
> Ibid,, Ut. L, p. 117. Cr. Martin Sainl-Léoo, ouvrage cité, pp. 71, 72.
« ibid., lit. L, p. 116.
s Mais je ne dis pas qu'elle parviendiaà se généraliser. Cf. Martin Saint-Léon, p. 84 et surtout Hauser, Ouvriers du temps passée pp. 49-52.
^ Etienne Boileau, Le livre des métiersj i'* partie, lit. LIH, 18, édit. Deppiog, p. 134 ; édit. Lespinasseet Bonnardot, p. 110. Joignez une ordonnance de 1270 sur
En thèse générale, le valet est beaucoup plus rapproché du maître quefouvrier du xix' siècle : le spectacle que nous offrent très exceptionnellement aujourd'hui quelques humbles métiers est ordinaire au moyen âge. Des conditions économiques bien différentes des nôtres, certaines habitudes religieuses et sociales, contribuent à ce rapprochement : l'ouvrier et le patron font souvent partie de la même confrérie^
Il nous faut dire un mot de ces confréries qui sont Tâme de la corporation. Ici que d'œuvres charmantes! Les orfèvres de Paris ont comme sanctiGé le travail exceptionnel, auquel ils sont quelquefois obligés de se livrer le jour du Seigneur : un atelier spécial a été consacré à ce labeur du dimanche. Mais ce que gagne ce jour-là Torfèvre obligé de travailler ne lui profite pas. L argent est déposé dans la caisse de la confrérie et réservé à un pieux usage : avec ces deniers on offre un dîner le jour de Pâques aux pauvres de THôtel-Dieu*. Les cuisiniers de Paris ont leur caisse de prévoyance : le tiers des amendes prélevées sur les maîtres sert à « soustenir les povres vieilles gens dudit meslier qui seront decheuz par fait de marchandise ou de vieillesce'. » Au xiv* siècle, les fourreurs de vair de Paris créent une société de secours mutuels pour assister ceux que la maladie empêche de travaillera
Dans le même siècle (1362), la confrérie des drapiers de Paris nourrit, le jour de son assemblée générale, tous les malheureux et tous les pauvres de la ville : pauvres de THôtel- Dieu el toute accouchée en THôlel-Dieu, prisonniers du Châlelet, Jacobins et Cordeliers, tous pauvres mendiants, tous lépreux et malades des maladreries et Hôtels-Dieu de la banlieue. En même temps que ces riches commerçants font Taumône à pleines mains, ils envoient courtoisement au roi son « mez entier, » son
les oubliera de Paris, édit. Deppiog, p. 351. Pirenoe, Histoire de la constitution de la viUe de Binant, p. 108.
> Hauser, Outriers du temps passé, p. 44.
* Et. Boileau, t6td., Ire partie, lit. XI, édit. Deppiog, p. 93.
3 Ibid , 1" partie, tit. LXIX, p. 177.
^ Fagniez, Etude sur l'industrie et la classe industrielle à Partf, p. 290, pièce n« XII.
repas complet*. Ainsi, les malades, les prisonniers, les pauvres et le roi boivent et mangent, un jour par an^ aux frais des drapiers : c'est la France entière qu'ils invitent à leur table; car le roi, c'est la France.
Je ne puis mentionner celte puissante corporation des drapiers, sans noter une transformation très intéressante. Elle avait déjà, en 1362, de fort belles relations, comme le prouve sa politesse annuelle au roi. Nous la trouvons transformée au commencement du xv* siècle : ce n'est plus alors une confrérie étroite de drapiers, c'est une confrérie très large, où peuvent entrer tous les bourgeois de Paris*. Il y a beaucoup d'autres exemples de transformations analogues ou de transformations plus notables encore : c'est ainsi qu'autrefois, à Paris même, à Saint-Omer et dans d'autres villes, la ghilde ou la hanse primitive, élargie, fortifiée, s'était confondue avec l'administration municipale. C'est ainsi encore qu^évolueront un peu plus tard les maçons anglais : ils étaient à l'origine association de métier; ils seront asssocialion politique et, comme tels, se répandront par le monde'.