LES BÉNÉDICTINS
Benoît, avait déjà fondé, en Italie, la fameuse abbaye du Mont- Cassin et était mort en 543. Un de ses disciples, saint Maur, avait créé en Gaule, vers 544, le monastère qui fut connu sous le nom de Saint-Maur-sur-Loire; mais c'était une fondation isolée : Tefflorescence spontanée et variée du monachisme n'en avait, semble-t-il, souffert, dans le premier moment, aucune atteinte. Rapidement, les choses changèrent de face. En effet, au milieu du vu^ siècle, nous pouvons constater que la règle de saint Benoit s'est propagée silencieusement de monastère en monastère et qu'elle est maintenant la règle par excellence : tous les moines sont devenus des Bénédictins ^ Ce succès universel et incontesté de la règle bénédictine est dû non seulement à son caractère modéré, tempéré, éminemment pratique, mais aussi à l'approbation que lui donnèrent les papes ou qu'ils passèrent pour lui avoir donnée. La règle de saint Benoit, <c iden- « tiBée en quelque sorte avec Tautorité de Rome elle-même*, » devint, dans tout l'Occident, la loi commune du monde religieux.
Ces moines, à l'origine et encore au viii* siècle', étaient très souvent laïques; mais peu à peu le moine fut ordinairement fait clerc et la plupart des abbés furent prêtres. Toutefois, c'est seulement en 1078, que la prêtrise devint obligatoire pour tout abbé*.
Il nous est difficile aujourd'hui de nous rendre compte du rôle actif et de la grande influence exercée par les moines. Le mysticisme , cette poésie intérieure et divine de Tâme , Tintérêt, ce mobile universel (je dis l'intérêt, car les monastères étaient des lieux privilégiés, tranquilles et riches) poussaient
1 Toutefois Landeveoec , en Bretagne, ne prit la règle bénédictine qu'au ix« siècle ; il 7 eut probablement quelques autres retardataires.
3 Cf. de Montalembert, t. Il, pp. 175, 176, 633, 634. Il faut se défier ici de documents apocryphes ou suspects, Tun de 595, Tautre de 610. Joignez Hefele, Hitl. des cmiUs, trad. Delarc, t. III, pp. 606, 607; Jaffé-Wattenbacb , n» 1366 (998). On lrou?era les règles monastiques dans la Patrologie latine de Migne, t. 66; t. 103, p. 394 et sui?.; 1. 150, p. 1193 et suiv.
3 « Ut mouachus , si ad clericatum proveatur, propositum monachicœ professionis X non ammittat » (Cap. de 789, art. 27, dans Boretius, Cap., t. I•^ p. 56).
^ ff Ut abbates diaconi qui presbyteri non sunt, presbyteri fiaot aut pnelationes « amittant » [Conc. Piclav., aon. 1078, can. 7, dans Labbe et Cossart, t. X, col. 638). Cf. Rober, dans Theologitche QuartaUchrift , t. LVII , Tûbingen , 1875, p. 367.
dans les cloîtres une population démesurément nombreuse et composée d'éléments très divers. La vertu et près d'elle le vice', l'abnégation et au-dessus d'elle l'ambition et l'avidité', le travail incessant, mais aussi la molle oisiveté', y trouvaient un asile. Ces lieux de prières étaient la plupart des foyers d'activité agricole, commerciale, intellectuelle. C'est ce que Mignet a bien vu : « les monastères, dit-il, auxquels l'Europe du Nord dut en « grande partie le défrichement de ses forêts et la culture de « son sol, étaient de grandes républiques agricoles, indus-
w trielles et littéraires Le moine bénédictin était tour à tour
« un contemplateur religieux, un laboureur, un artisan, un « lettré*. » Les magnifiques résultats de ces exploitations agricoles contribuèrent, à mon sens, à la décadence morale du monachisme, car la richesse est le pire dissolvant d'une institution fondée sur la pénitence et sur le renoncement. Au vm* et au ix* siècle, « les grandes abbayes étaient extrêmement riches et « puissantes : on en jugera parce détail de l'abbaye de Saintce Germain-des-Prés. Le polyptyque, publié par M. Guérard, « constate qu'elle possédait 22,334 hectares de terres labou- « râbles , 429 hectares de vignes, 504 hectares de prés, 92 hec- « tares 1/2 de pâturages, 1 hectare 1/2 de marais, 197,927 « hectares de bois; en tout 221,187 hectares. Ces terres pro- « duisaient, d'après l'évaluation de M. Guérard, un revenu de « 666,564 fr. Mais ce n'est là que le relevé du polyptyque qui « est sous nos yeux : or le manuscrit est mutilé ; il en manque « une portion considérable. D'après des calculs qui sont proba- « blés, mais pourtant conjecturaux, les revenus des possessions « territoriales de l'abbaye montaient à environ 1,100,000 fr., « monnaie actuelle*. »
1 Voyez saint Jean Cbrjsostôme, Hcpi tcû rà; xavovtxà; [lti (tuvoixcîv àv^^aoïv, dans Opéra, édit. Ganme, Paris, 1839, t. lor, p. 304 et suiv. Capit. de 742, art. 6, dans Boretius, Cap,, t. I«', pp. 25, 26.
* Voyez capit. de 811, art. 6, 7, dans Pertz, Leget, t. Io^ p. 167.
3 Code de Théodose, XII, i, De decurionibut , 63.
^ Mignet, La Germanie au vnie et au ixf siècle, sa conversion au christianisme, dans Etudes histonques, 4e édit., 1885, p. 153.
^ Liltré, Etudes sur les Barbares et le moyen âge, p. 210. Ces évaluations ne sont toutes que des à peu près. Voyez Guérard, Polyptyque de l'abbé Irminon, 2 tomes en 3 vol. in-40.