Imtitutions
Nous nous proposons de donner ici quelque idée des institutions de la Gaule ethnographique ou plus exactement encore de la Celtique et de la Belgique.
Le peu que nous savons nous le devons presque exclusivement à César. Il semble tout d'abord évident que les renseignements transmis par le conquérant des Gaules se réfèrent à la dernière période de Thistoire du peuple gaulois : cependant il est fort possible qu'ils aient été, en grande partie, empruntés tout simplement par César à un auteur qui écrivait assez longtemps avant lui (100 avant J.-C), Posidonius : la critique moderne* soupçonne, en effet, César d'avoir utilisé ou copié Posidonius dans les chapitres du liv. VI de ses Commentaires, consacrés à Texposé des mœurs et des usages de la Gaule et de la Germanie. Nous suivrons César, sans approfondir davantage ce problème intéressant que nous devions du moins signaler.
Pas de chef suprême en Gaule. Les civitates, — Depuis longtemps les Gaulois n'avaient plus de chef suprême : ils étaient divisés en un certain nombre d'états que César appelle civitates. Dans les grandes circonstances, les Gaulois formaient une sorte de diète nationale : César mentionne, à plusieurs reprises, des assemblées de ce genre qu'il qualifie concilium totius Galliœ : il appelle les membres de ce concilium, principes civitatum : c'est dire qu'il était composé des Gaulois notables des civitates. César convoqua lui-même plusieurs fois le concilium Galliœ^. Ces assemblées se réunirent souvent chez les Arvernes : on a conjecturé avec beaucoup de vraisemblance qu'elles siégèrent près de Gergovia, au temple du Lugus arverne'.
L'assemblée générale des druides qui se tenait tous les ans dans le pays chartrain était, à coup sûr, la plus importante et
1 Conjecture de Mûllenhofr, Deutsche AUerthumskunde (Berlin, t. II, 1887), adoptée et appuyée d'arguments nouveaux par M. d'Arbois de Jubainville (séance de la société de TEcole des Chartes du 29 décembre 1887).
< César, 1,30; IV, 6;V, 24, 54; VI, 3, 44; V1I,1, 2, 63, 75. César mentionne aussi un commune Belgarum concilium (II, 4).
* Monceaux, dans Hev. hist., t. XXXVI, p. 26.
la plus régulière entre ces diètes gauloises; on y jugeait souverainement les contestations elles différends qui y étaient portés. Cette assemblée du pays chartrain doit être évidemment rapprochée des assemblées irlandaises annuelles de Uisnech^ ainsi que des réunions du sénat de Galatie dans un lieu appelé Drunemetori*. Civitas en république ou en monarchie, — Le gouvernement intérieur des civitates n'était pas parfaitement uniforme : ici, une république comme chez les Arvernes'; ailleurs, une royauté probablement élective* et, par conséquent, très voisine de la république. Chez les Eduens, le chef suprême annuel s'appelait vergobret^ : le vergobret, magistrat tout puissant, armé du droit
i D*Arboi8 de Jubaioville, Let astembléet politiques de l'Irlande, pp. 11, 12.
s D^Arbois de Jub&in ville, Introduction à l'étude de la littérature celtique, Paris, 1883, pp. 113-116. Le mot Drunemeton signifie temple de o Dru : » le sens de « Dru» est incoDDu. On a voulu traduire ce mot par chêne à cause du grec ^pOç, mais chêne se dit autrement en gaulois (d'Arbois de Jubain ville).
s César, De bello gallico, VII, 4. Antérieurement les Arvernes avaient eu des rois. (Cf. Valère Maxime, IX, vi, Deperfidia Romanorum, 3.) Pour Thistoire comparée de la royauté rapprochez ici Rome et plusieurs états helléniques qui ont eu des rois viagers avant d*avoir un préteur ou un prytane annuel. Voyez notamment Reinacb, Les origines de la vUle de Pergame dans Renue historique, t. XXXII, sept.-oct. 1886, pp. 79, 85.
^ Voyez notamment César, I, 3; II , 4 ; IV, 21 ; V, 23, 26, 54. Chez les Celtes , au moment de Tinvasion romaine, les pays de royauté paraissent en minorité.
B César, I, 16. Cf. VII, 32, 33. On se méprend étrangement, en rappelant, à Toccasion du vergobret des Eduens, que, jusqu*au siècle dernier, le premier magistrat d*Autun 8*est appelé vierg ou verg (A. Legouëz , C. Julii Csesaris De bello gallico, Paris, Gamier, 1874, p. 13, note 3) : le nom du premier magistrat d*Autun n'a absolument rien de commun avec le vergobret gaulois : c^est tout simplement Tancien vicarius du moyen Age. Voyez ici A. de Charmasse, Les origines du régime municipal à Âutun, Paris et Autun, 1879.
Une monnaie gauloise nous apprend qu*il y avait aussi un vergobret chez les Lizoviens. Voyez Charles Robert, Dissémination et centralisation alternatives de la fabrication monétaire depuis les Gaulois jusqu'au commencement de la domination carolingienne, pp. 5, 13 (Extrait de la Revue archéologique, 1886).
Un savant épigraphiste, M. Mowat, a soutenu qu'il y avait deux verg obrets chez les Eduens : il s'appuie sur les manuscrits de César, qui portent prxerant et non prmerat dans cette phrase : « Convocatis eorum principibus quorum magnam copiam in cas- « tris habebat, in his Divitiaco et Lisco qui summo magistratui praeerant quem Ver- <c gobretum appellant Aedui qui creatur annuus... » (César, 1, 16) ; mais les ch. 32 et 33 du liv. VII des Commentaires excluent formellement Tezistence simultanée de deux vergobrets. M. Ch. Robert a donné de très fortes raisons en faveur d'un seul vergobret. Voyez Mowat dans Revue celtique, t. V, pp. 121, 124; Ch. Robert, loc. cit., pp. 13-15.
SENATS GAULOIS. 9
de vie et de mort, était désigné par les prêtres, avec l'intervention des « magistrats » {tntermissis maçistratibus)^; Strabon nous apprend, de son côté, en termes généraux, que le premier magistrat était élu annuellement : il le distingue du chef militaire qui était aussi élu : c'est le peuple tout entier qui désignait le général en chef.
César, conformément à une politique qui est devenue classique chez les conquérants, fit, en Gaule, plusieurs rois, espérant s'assurer ainsi des clients et des alliés fidèles^.
Les états républicains (j'aimerais mieux dire sans roi) semblent avoir eu quelquefois plusieurs chefs suprêmes : César (parlant des Helvètes) appelle leurs chefs les magistrats^ : le même auteur se sert aussi du mot magistratus pour désigner le roi'.
Si nous cherchons à pénétrer plus avant dans la constitution de l'état gaulois, nous rencontrons un organisme intérieur qui ne di£fère pas sensiblement d'une civitas à une autre civitas; ce qui accuse un développement sensiblement égal : chaque civitas ' semble bien, en effet, avoir possédé un corps politique que César appelle senatus; ce sénat a une existence propre assez accusée et est parfaitement distinct du peuple proprement dit, de la plèbe*. Chez les Nerviens, le sénat se compose de six cents
f X.e sens de ce mot magittratihut est très embarrassant. César voudrait-il parler ici du sénat des Eduens? Non; car, dans le langage romain, les sénateurs ne sont pas magistrats et, nulle part ailleurs, dans le De bello gallico. César n'appelle magit' tratt les membres du sénat : il qualifie de la sorte le roi investi de la magistrature suprême; peut-être aussi, s*il n*y a pas de roi, les chefs du gouvernement (I* 4, à propos des Helvètes). Ici, nous sommes en présence d*un peuple qui n*a qu*un magistrat suprême, et cependant César emploie le pluriel magUlratibus : à mon sens, il veut désigner soit les hauts fonctionnaires inférieurs au roi , soit les rois ou chefs des années passées : ce qu*il dit un peu plus haut à propos de Cotus et de son frère est peat-être favorable à ce dernier sens; «... docereturque, paucis clam convocatis, « alio loco, alio tempore atque oportuerit , fratrem a fratre renuntiatum » (VII , 33). Ce mot oportuêHt paraît , en effet, indiquer qu*en soi le rêle du roi ou magistrat , suprême sortant est nécessaire.
' Strabon, IV, iv, 3. Dans mon sentiment, le premier magistrat devait être armé du droit de vie et de mort dans les autres cités, comme chez les Eduens.
^ Voyez César, De beUo gallUo, IV, 21 ; V, 25, 54 ; VII, 32, 33.
^ César, De beUo galHco, I, 4.
« « Oratione magistratus » (VII, 37). Cf. VII, 33; 1, 17, 19; II, 3.
« César, De heUo gallico, I, 31; II, 5, 28; III, 16, 17; IV, 11; V, 54; VII, 32, 33; VIII, 21. a. Braumann, Die Mncipee der Gallier, pp. 17, 20, 21.
membres*; chez les Eduens, deux parents n'y peuvent siéger ensemble*. La division des fonctions et du travail joue, dans les Gaules, un bien faible rôle, car ces sages de TEtat, ces sénateurs forment, en même temps, une élite militaire : sur les champs de bataille, ils se font tuer jusqu'au dernier, et tout indique qu'ils occupent à l'armée un rang et une place à part'.
Dans les circonstances graves, le peuple délibère et prend des décisions politiques; certaines affaires ne peuvent être traitées sans lui. César appelle cette assemblée générale du peuple concilium^ ; ailleurs, il identifie le concilium avec la civitas^. L'assemblée du peuple peut être appelée à statuer sur les crimes d'Etat. Elle élit, en cas de guerre, le général en chef*. Les Celtes, traitant des affaires publiques, se réunissent tout armés \
Les pagi. — Chaque état ou civitas paraît avoir été divisé en circonscriptions appelées pagi : on comptait dans l'état des Helvètes quatre pagi^. Quelques érudits pensent qu'il en fut de même dans les autres états gaulois; je répéterai, après M. Deloche, que cette conjecture paraît très hasardée*.
i César, II , 28.
« César, VII , 33.
« César, I. 31; II, 28. Cf. III, 16.
^ César, VI, 20 : le sens d'assemblée générale que j'attribue à concilixÊm résulte de la comparaison avec VI, 23 (il s'agit des Germains); VII, 45; V, 56. Cf. IV, 19 (il s'agit des Suèves); V, 6 (concilium Hœduorum; Hœdui); Tite-Live, Hitt,, XXI, 20. Bien entendu , concilium , terme vague , est loin d'avoir toujours dans César ce sens d'assemblée générale ; cf. Menge et Preuss, au mot Concilium.
« César, I, 19; V, 27; I, 2 (civitatl pcrsuasit).
« César, I, 19. Strabon, IV, iv, 3.
"^ KiXtoi m^vipc^popcûvTtc rà xxTa iroXiv iràvra irpoérro'jvi (Nicolas de Damas dans Stobée, XLIV, 41, apud Cougny, Extraits des auteurs grecs concernant la géographie et l'histoire des Gaules, t. II, p. 499). Cf. César, V, 56; Tite-Live, XXI, 20. Même usage chez les Germains (Tacite, Germ,, 11, 13).
* « Nam omnis civitas Helvetiœ in quatuor pagos divisa est » (César, I, 12).
' A. de Courson , Hist. des origines et des instit. des peuples de la Gaule armoricaine, 1. 1", p. 191. Robiou, Hist. des Gaulois d'Orient, 1868, p. 159. Mommsen, Schweizer Nachstudien dans Hermès, t. XVI, p. 449 et suiv. Mommsen, Die Keltischen pagi dans Hermès, t. XIX, Berlin, 1884, pp. 316-321. Deloche, Etudes sur la géogr. hist. delà Gaule dans Mém. dei sav. étrangers, 2« série, t. IV, 1" part., p. 352. Strabon écrit que les Galales d'Asie étaient groupés en quatre tétrarchies (Strabon, XII, 5) ; mais la critique moderne élève sur ce point des doutes très graves; elle n'est pas con-