Résumé général
La fin du monde ancien. — Le jour où l'empire s'effrondra, en 843, et dans les temps qui suivirent, au ix' et au x' siècle, les peuples éprouvèrent le sentiment poignant, l'angoisse d'un effroyable effondrement. Plus d'un pensa que le monde allait Gnir et ceux qui le crurent' ne se trompaient pas tout à fait. Le monde ancien unissait ; le monde nouveau commençait.
Que restait-il, en effet, de ce qu'on appelle aujourd'hui l'antiquité? Pendant les mille ans que nous venons de parcourir, le monde ancien tout entier s'est effacé, s'est comme fondu peu à peu. On a essayé de restaurer l'empire; cette tentative suprême vient d'échouer sous les yeux des contemporains. Ils en demeurent effrayés , épouvantés , car dans leur cerveau n'entre guère la pensée qu'il puisse exister une autre paix, une autre grandeur que celle que leurs ancêtres ont connue et qu'eux-
^ A. de Barthélémy, ibid,, t. XIII, p. 143. Voyez ci-dessas, p. 440, airec la note 4.
^ Le rôle politique et militaire des abbés D*est-il pas déjà attesté, pour le yiii« siècle, par ce texte? « Ordinavit aotem per totam Aqoitaniam comités, abbates necnon alios « plarimos quos vassos Tolgo vocaat, ex gente FraDoorum, quorum prudenti» et « fortitudiui nulli calliditate, nulli vi ob?iare faerit tutum eisque commisit cnram regai, a prout utile judicavit, fioium tutameo , yillarumque regiarum ruralem proTisiooem » {YUa HludovDici, 3, apud PerU, Scriptoret, t. II, p. 608).
> Les modernes ont souvent parlé en termes trop généraux et trop absolus de la croyance à la fin du monde qui eut cours au x« siècle ; mais ce serait une non moins grave erreur de nier Texistence de cette croyance. Telle est la conclusion qui se dégage, pour un esprit non prévenu, de Tétude des textes et de la lecture de plusieurs dissertations récentes. Voyez D. Plaine dans Revue des quettiont AittonçiiM, janvier 1873, p. 145 et suiv.; Hoy, L'an mille, Paris, 1885; Flach, Les originee de Vaneienne France, Le régime seigneurial, I, p. 139; Orsi, Vanno mille. Je me suis appliqué à trouver une expression mesurée et vraie pour faire allusion dans le texte à la croyance à la fin du monde. Sur Tangoisse qui s*empara des esprits en 843, voyez les textes cités par Flach, p. 138, note 1 (je lui emprunte quelques expressions).
mêmes odI vainement voulu rétablir '. C'en est fait de la société romaine : croyance et religion, langue et poésie, gouvernement et administration, tout est englouti, évanoui, absorbé ou brisé à jamais. Sans doute, au xii* siècle et dans les siècles suivants, des infiltrations nouvelles, dues à Tétude des recueils de Justinien, pénétreront le droit privé; mais cette seconde couche romaine ressemblera trop souvent à une importation artificielle. Elle insinuera dans notre droit des corps étrangers; elle laissera intact Tensemble de la société moderne. En France, la dislocation définitive de cette puissance barbare qu'on avait nommée Tempire romain , dissipa les dernières illusions. On le vit avec douleur s'amoindrir et s'éloigner, cet empereur, ce ressuscité, fantôme agissant et vivant, qui, depuis Tan 800, jouait dans l'Occident les César et les Auguste. Les hommes sont toujours plus sensibles aux noms et aux formes qu'aux choses et aux substances.
Nous pouvons aujourd'hui apprécier après coup la situation plus sûrement que les contemporains. Sans nul doute, le monde ancien finissait : il était pulvérisé. Mais une société nouvelle, plus active, plus féconde, plus riche et plus généreuse, était enfantée de l'ancienne, enfantée dans la douleur et dans l'angoisse. Tout était nouveau, tout était rajeuni. A la religion romaine officielle qui était devenue l'adoration de l'Etat représenté par l'empereur, c'est-à-dire Tadoration de la force visible a succédé depuis longtemps l'adoration d'un dieu, pur esprit et invisible. L'ancienne société était, par bien des côtés, matérialiste^; la nouvelle est spiritualiste : elle a des élans, des aspirations inconnues à l'ancienne. L'Etat n'existe presque plus : il est sans force, sans crédit. Il ne commande plus par la voix
1 J'estime qu'il se prodaisit à Tégard de Tempire romain ud phénomène qui n^est pas sans analogie avec celui qui s'est produit, en ce siècle , à Tégard de Napoléon I**. En 1814 et 1815, la France était excédée de Napoléon; elle en avait horreur; en 1840-1850, le souvenir glorieux surnageait presque seul : la légende napoléonienne tromphait. De môme, au v« siècle , l'Occident semble presque conspirer contre l'empire romain qui l'écrase; mais plus tard le souvenir glorieux et grandiose survit seul. De là la restauration de l'empire, en l'an 800, dans les circonstances que l'on sait.
^ Je n'entends marquer ici que certaines orientations des âmes , opposées Tane à l'autre : je ne prétends nullement résumer d'une manière complète l'état des esprits