LE CULTE DES EMPEREURS
Les anciens croyaient à la survivance de Tâme; ils rendaient des honneurs aux âmes des morts et ces honneurs rendus aux mânes des personnes notables devenaient facilement des honneurs divins, car il n'existait pas alors, dans Topinion commune, de barrière infranchissable entre l'homme et la divinité ' : un diea n'était, au moins à Tépoque qui nous occupe, qu'un être puissant, a Chacun doit regarder comme des dieux, dit Cicéron, « les parents qu'il à perdus. »
« Les nations de TOrient allèrent plus loin ; il ne leur suffit « pas de réserver les honneurs divins à leurs anciens héros , « elles les accordèrent indistinctement à tous leurs rois : en < Egypte , le Pharaon s'appelle lui-même le dieu bon et le dieu « grand ; » les Ptolémées n'eurent garde de laisser perdre ces traditions des Pharaons.
« Les Grecs n'échappèrent pas à la contagion de l'Orient. « Dès l'époque de la guerre du Péloponèse, le Spartiate Lysan- « dre , vainqueur des Athéniens , s'était fait adorer en Asie-Mi- « neure. Quand la Grèce eut perdu sa liberté, tous les tyrans « qui l'asservirent reçurent tour à tour les honneurs divins*. » Quant aux Romains, ils savaient bien d'un mort faire un dieu : Cicéron, notamment, par piété pour sa fille Tullia, veut que la défunte regrettée prenne place dans l'assemblée des dieux immortels et songe à lui ériger un temple : néanmoins, jusqu'à César et à Auguste, ce sentiment n'a pas joué un grand rôle dans l'histoire romaine : l'apothéose de Tatius et de Romulus, cofondateurs de Rome est, pour la période antérieure à César, le seul exemple d'apothéose politique à peu près réussie. C'est avec l'empire que cette faculté de transformer les morts en dieux s'exerça pour la première fois sur une grande échelle. Jules César, Auguste, Claude, Vespasien et un grand nombre d'autres empereurs et personnages de la famille des empereurs,
^ Je me place au temps d* Auguste et je songe au peuple; mais je n'oublie pas qa*!! y a de très graves indices d'une croyance primitire à un dieu unique : la plupart des savants modernes rejettent beaucoup trop facilement ces symptômes.
> Boissier, ibid., pp. 124-126. Cf. Robiou, QuesHont de droit attique, p. 30; Fustel de Coulaoges, La ciié antique ^ il« édit., pp. 16, 169; Herbert Spencer, Principes de sociologie , t. IV, pp. 6, 33 ; Guiraud , Les assemblées prov, dans l'empire ropp. 11 et suiv.
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furent divinisés après leur mort : il paraît établi que les Romains, en divinisant les deux fondateurs de Tempire, Jules César et Auguste, s'inspirèrent de la légende sacrée de leur archégète éponyme; car Tâme d'Auguste, s'élevant au-dessus des flammes du bûcher, apparut à un ingénieux sénateur, tout comme Tâme de Romulus s'était montrée autrefois à Julius Proculus*.
Au reste , ces apothéoses ne furent bientôt qu'un perfectionnement assez difficile à justifier en bonne logique, qu'une seconde et dernière consécration , venant après coup confirmer et ratifier une consécration antérieure : en eflTet, en vertu d'un privilège spécial, l'empereur défunt avait déjà été dieu de son vivant et adoré comme tel dans tout l'empire : c'est avec César et avec Auguste que commença cette idolâtrie de l'empereur.
"César, après avoir traversé et épuisé toutes les dignités humaines, se vit, dans les dernières années de sa vie, décerner tout d'abord des honneurs quasi-divins, enfin l'apothéose : « Le « sénat décréta qu'il était un dieu et l'égal des plus grands « dieux, qu'on lui bâtirait un temple et qu'on l'adorerait sous le « nom de Jupiter Julius, » En réalité , le dictateur dut son apothéose à l'enthousiasme du peuple qui l'aimait, qui l'adorait, plus encore qu'à la servilité du sénat*. Sans être contemporain de César, nous savons , par expérience , que le peuple exalte et divinise ses héros.
L'élan était donné : depuis lors, tout ambitieux hors ligne songea à l'apothéose : Sextus Pompée et Antoine se firent dieux, à leurs jours, dès que la fortune parut leur accorder définitivement ses faveurs. Enfin Octave, à son tour, joua du dieu; mais avec tout le tact et la prudente mesure qui faisaient de lui mieux qu'un dieu, un homme supérieur : après la bataille d'Actium, il traversa « ces pays d'Orient où l'adoration du souverain était «une des formes ordinaires de l'obéissance'. Les populations
1 Tite-Live, I, 16. Voyez Mowat, La domus divina ei les divi dans Bulletin épigraphique, 1885, pp. 226, 227 et suiv.
• Cf. Dion, XLIII, 14; XLIV, 6, 7. Je suis ici Boissier, t. I", p. 136.
3 Voyez DotammeDt ici Clermoat-Gaoneau , Les noms royaux nabaléens employés comme noms divins dans Recueil d'archéologie orientale, fascicule i, Paris, 1885, pp. 39 et suiv.