Préliminaires
Les éléments en présence. — Il y a quelque chose de plus grand que le spectacle d'une civilisatioa faite : c'est le spectacle d'une civilisation qui se fait. Le monde occidental va commencer sous nos yeux ce long et douloureux travail.
Les invasions et les luttes qui précédèrent et qui amenèrent rétablissement définitif des Barbares déchirèrent l'Occident; bien des auteurs ont décrit l'affreux spectacle qu'offraient des provinces dévastées, des villes saccagées. Et pourtant les populations gallo-romaines s'orientaient d'elles-mêmes vers l'envahisseur barbare; entre deux maîtres elles préféraient le plus fort, parce qu'il pourrait les protéger, le plus barbare et le plus pauvre, parce qu'il pourrait cultiver leurs terres abandonnées et parce que l'écrasante machine administrative qui étouffait le monde romain n'existait pas chez lui. Un instinct secret et profondément juste poussedt donc les peuples vers une solution radicale et nécessaire.
Bien des souffrances accompagnèrent ce grand changement; il ne s'effectua pas sans violences, sans spoliations iniques^ L'historien qui prête Toreille aux bruits confus de cet immense ébranlement, entend des cris de douleur et de misère; mais il est un. cri qui n'arrive pas jusqu'à lui , c'est l'appel aux armes de patriotes, de citoyens, se groupant autour des aigles romaines, des aigles vaincues. Les Gallo-Romains ne se levèrent pas, comme jadis les Gaulois, pour chasser l'envahisseur : j'aperçois des individus qui regrettent un état de choses disparu; je cherche en vain les enfants d'une même patrie, qui veulent mourir pour elle. En effet, Rome avait eu des administrés qu'elle avait su s'assimiler avec un art vraiment merveilleux; mais il n'est pas au pouvoir des admistrations de faire des citoyens, au sens profond du mot; il n'est pas en leur pouvoir d'engendrer le patriotisme.
Et, d'ailleurs, on conçoit facilement les révoltes, les insurrections d'un peuple barbare qu'une nation plus cultivée et plus forte veut tout à la fois exploiter et civiliser violemment, mais il reste un moindre rôle aux soulèvements populaires à une époque comme celle où nous entrons; elle me représente le mélange intime de la civilisation vaincue et de la barbarie victorieuse. Ne nous abusons pas ici sur cette défaite et sur cette victoire : l'attraction du barbare vers la civilisation, attraction presque fatale que je signalais au début du chapitre consacré aux progrès de l'influence romaine en Gaule, se manifeste encore une fois au proBt de l'esprit latin, au profit du Gallo- Romain civilisé : la civilisation n'a plus maintenant aucune force coërcitive à mon service; elle agit par le seul attrait du beau, de l'utile et du vrai , car une civilisation en décadence garde toujours le dépôt précieux de richesses accumulées. Cette influence romaine est donc ici toute pacifique. Pourquoi le vaincu se révolterait-il? Le vainqueur s'est mis volontairement à son école. Tout indique que ce même vainqueur, au lieu de faire peser sur les peuples des charges nouvelles, allégea les impôts,
1 Voyez ootammeol un passage forl curieux de la vie ancieoae de saint VÎTieo , qui a trail à l'histoire des Wisigotbs et à leur conduite à Saintes (Lécrivain dans AnMUi du Midi, janv. 1889, pp. 49, 50).
LA NATION BT LE ROI. i99
ne traînait pas après lui les rouages coûteux et inutiles imoncellent de siècle en siècle sur le corps appauvri d'une î vieillie. Nous revenons ici à une organisation éminemsimple et primitive; nous nous trouvons en présence de
naturelles bien plutôt que d'un savant mécanisme admitif.
n de plus instructif et de plus attrayant que l'étude de ce )s forces naturelles auxquelles le monde occidental est, e moment, abandonné; nous pouvons ici, en pleine pé-historique, saisir sur le vif une société en formation. Au de vue du droit constitutionnel, trois moteurs sont en ice : la royauté, la nation, l'Eglise. La royauté est barl'origine. La nation se compose d'éléments gallo-romains lenses, très nombreux, d'éléments barbares beaucoup
nombreux, mais singulièrement énergiques. L'Eglise, lent constituée , en possession du legs scientifique de la è disparue, représentant une doctrine philosophique très î , une morale très pure, est appelée à jouer un rôle conble ; elle est la tète et la pensée.
forces créatrices sont, pour ainsi dire, à nu dans les es naissantes : rien ne les dissimule à nos regards; mais, à 'e que l'on descend la chaîne des siècles, les sociétés vieilles se recouvrent d'une enveloppe épaisse qui en cache et ne les organes profonds et qui peut nous faire illusion sur ands courants en mouvement et sur les véritables forces 3s. Ces difficultés n'existent, pour ainsi dire pas, au début listoire ; or c'est la société française à son berceau que allons ici étudier. Nous passerons en revue ces trois
: la nation; le roi et ses agents; l'Eglise.