LA FAMILLE CAROLINGIENNE
Irasie. Dans celte partie de Tempire franc, la charge de maire du palais avait été très fréquemment occupée par les membres d une puissante famille qui a pris , dans l'histoire , le nom de son plus illustre représentant , je veux parler de la famille cafolingienne. Non seulement l'ambition, mais l'exercice même au pouvoir était héréditaire dans cette race; quand, à la fin, Pépin le Bref mit la main sur la dignité royale (751), sa maison éta.it ancienne : elle avait ses titres, ses traditions, sa chancellerie, sa législation déjà commencée, et mieux que tout cela, ^^s exploits et sa gloire; par elle l'empire des Francs avait été '^établi, consolidé ou étendu sur les vassaux barbares, les S^varois et les Alamans, ainsi que ^ur les Aquitains rebelles; r elle l'Europe entière avait été sauvée de l'invasion musulane dans la glorieuse journée de Poitiers (732) et les Gerains à demi conquis au christianisme. Déjà ces forts se consentaient de leur force propre et négligeaient volontiers le titre ^€ maire du palais* : « ducs », « ducs des Francs, » ils s'étaient îîait en Austrasie une sorte de principauté non sans analogie ^vec certains duchés qui surgissaient alors dans l'empire franc affaibli'; car ces temps-là virent éclore une première féodalité politique, de premiers grands vassaux; le courant qui devait, deux siècles plus tard, submerger presque entièrement la royauté, se manifestait clairement sur plusieurs points; mais il était inégal et ne se faisait pas encore équilibre à lui-même. En effet, c'est précisément de cette féodalité naissante qu'émergea, au VIII* siècle, la race vigoureuse qui, concentrant
1 Martin et Pépin (fin du vii« siècle) ne semblent pas avoir pris ce titre : « Mar- « tinos et Pippinus junior, fliius Ansigiseli, quondam, decedentibus regibus, domi- «I nabantur in Âuster » {Gesta regum Francorum, c. 46, dans D. Bouquet, t. II, p. 570) Cf. Waitz, Deutsche Verfattungsgeschichte , t. II, 2« partie, pp. 408, 409, 418, note 2. Si Pépin , dit d'Héristal , ne prend pas dans les sources le titre de maire du palais, son fils Charles Martel le prend, au contraire, régulièrement. Voyez Waitz, ibid,, U III, ir« partie, p. 10, note 4. Carloman et Pépin le Bref, fils de Charles Martel, slntituleot, dans les capitolaires : q Duz et princeps Francorum. » Le dernier méro- Tingîen du nom de Childéric qualifie ainsi Carloman : « vlro inclito Karolomanno « majori domus, rectori palatio nostro, qui nobis in solium regni instituit, » et ce titre de maire du palais figure dans les diplômes de ces deux princes. Cf. Boretius, Cttpit., t. Iw, pp. 24, 29; Waitz, ibid., t. III, 1" part., p. 53, note 1, pp. 54, 55.
« Voyez WaiU, ibid., pp. 412, 413, 414.
toutes les influences, toutes les forces qui pouvaient servir à son dessein, s'empara du trône; puis, poussant plus avant, restaura à son profit Tempire romain d'Occident et sut arrêter un moment le mouvement général de désagrégation dont elle était issue elle-même.
Endiguer cette féodalité naissante et rétablir l'empire romain, c'était une pensée politique; c'était une de ces œuvres grandioses telles que les conçoit un homme de génie; ce n'était pas un de ces faits engendrés d'eux-mêmes par les nécessités nouvelles et les besoins nouveaux, nécessités et besoins plus puissants que les plus puissants cerveaux. En ces temps de fécondation et de germination universelle, les peuples et les nations apparaissaient comme sortant de terre; l'Occident chré- , tien voyait naître des langues nouvelles, des mœurs nouvelles, des combinaisons et des richesses nouvelles. Il ressemblait à un immense laboratoire, « où les choses abandonnées à leur « tendance s'arrangeaient suivant leurs lois propres ^ » Ce mouvement général qui effrayait les sages était une aurore; c'était la semence des nations et des civilisations modernes. L'Occident heureusement et définitivement fractionné, n'ayant plus d'autre lien incontesté qu'une communauté de croyances religieuses et philosophiques, d'autres institutions similaires que des institutions nées, pour ainsi dire spontanément, de besoins semblables, allait bientôt donner le spectacle admirable d'une diversité mille fois plus riche, plus féconde et plus harmonique que la plus savante unité.
Mais ce que nous percevons après coup si facilement et si nettement, les contemporains ne le soupçonnaient point. De telles vues dépassaient forcément les conceptions des plus hauts génies du ix* siècle : ils ne pouvaient lire l'avenir, ils songeaient au passé; ils songeaient à cette puissance, a cette paix romaine, à cet empire dont la grandeur s'illuminait à leurs yeux d'une auréole nouvelle, à mesure qu'elle reculait dans le temps. Le type cherché n'était donc point à créer; il avait existé; il existait : c'était l'empire. On le restaura; mais, dans
' Littré, Etudes tur Ut Barbaret et le moyen âge, pp. 220-221.