LA FAMILLE CAROLINGIENNE
moule consacré, entrèrent les hommes duix° siècle, c'est- ^ — dire le monde nouveau , le monde vivant. On vit alors dans '^ cadre antique se dessiner une image incomparable dont rien ^^squ'alors n'avait donné l'idée; ce fut Charlemagne. Il fut ^rand, mais son œuvre éphémère. Il passa comme un de ces sfeâtres irréguliers dont l'apparition imprévue vient éclairer L nopinément le firmament et y laisse une longue traînée de Lumière. L'œuvre échoua; la pensée inspiratrice empruntée iprobablement par Charlemagne à un certain idéal populaire subsista. En d'autres termes, la chose disparut; l'idée et le Tiom demeurèrent. Le saint empire romain de la nation germanique, legs posthume de Rome la conquérante, se peut définir une prétention à la monarchie universelle : et cette pensée ambitieuse ne resta pas toujours une théorie en l'air; elle fut souvent agissante, souvent active. Au moyen âge, la théorie de la monarchie universelle à laquelle la renaisssmce des études de droit romain était venue donner un point d'appui scientifique, embarrassait certains esprits, en enchsutnait d'autres. Honoré Bonet, jurisconsulte du xiv* siècle, consacre plusieurs pages à l'étude de ce problème délicat : « Comment l'on pourra soutenir « que le roi de France ne soit sujet à l'empereur*. » Au xvi* siècle, Alciat enseigne la subordination du roi ie France à l'empereur ^ Cette idée funeste de monarchie universelle a duré plus de mille ans : encore, au commencement de ce siècle, Napoléon s'en empara ; à son tour, il copia l'empire de Charlemagne'.
Mais il est temps d'examiner de près le brillant édifice carolingien.
Pépin le Bref. — C'est Pépin le Bref qui fit le premier pas ;
* Honoré Bonet, L'arbre des balailUê, ch. 83, édit. Nys, Paris et Bruxelles,
> Cf. Nys, Le droit de la guerre et les précuneurs de Grotius, 1882, p. 22.
' L*idée de copier Charlemagne n*a rien de génial ni de très original dans Napoléon : il s'est emparé d'une sorte de légende et de detideratum politique qui était en circulation dès avant 1789; c'est ce qu'a parfaitement montré M. Ouméril dans un article fort remarquable , intitulé : Lu légende politique de Charlemagne et ion in- Ihumee à l'époque de la Hétolution française {Mémoires de l'Académie des sciences,., de TûuUmse, T série, t. X, 1878, pp. 145-186).
il prit le titre de roi. Ce fut une entreprise délicate. Les Francs, depuis Clovis , étaient restés fidèles à la famille de Mérovée et Grimoald, au vn* siècle, avait chèrement expié une tentative prématurée. Pépin profila de l'expérience acquise ; il sut trouver le levier qui seul pouvait Taider à entraîner les consciences encore fidèles à la famille royale : il s'adressa à TEglise, au pape.
Entre les ducs des Francs qui dominaient en Austrasie et la papauté, les relations étaient alors excellentes. Dès Tan 724*, le pape Grégoire II appelait Charles Martel son très excellent fils : il le qualifiait joa/nce; plus tard, un autre souverain pontife ; Grégoire III , avait demandé à Charles Martel aide et protection ; peut-être avait-il , en même temps , entrepris des négociations qui tendaient à substituer l'autorité de Charles Martel à celle de l'empereur de Constantinople'. Je viens de faire allusion au patriciat de Charles Martel. Qu'est-ce donc que le patriciat et que signifie ce titre de patrice? La réponse est bien simple. Le patrice dont il s'agit ici n'est pas autre chose que l'exarque de Ravenne, c'est-à-dire le représentant de Tempereur de Constantinople en Italie. Mais comment un pareil titre
1 Jaffé, Bibl., III, 85. JafTé-WaUenbacb, n» 2168 (1661). On n*a guère que ce tezle sur le patriciat de Charles Martel. Il n'est peut-être pas indifférent de remarquer qu'une chronique postérieure appelle Charles Martel exarque; c'est le titre qu'elle lui attribue au lieu de dux (D. Bouquet, 1. II, pp. 659 1>, 661 •).
s (T Eo etenim tempore, bis a Roma, sede sancti Pétri apostoli, beatus papa Grego- « rius claves venerandi sepulcri cum vincula sancti Pétri et muneribus magnis et « infinitis, legationem quod antea nullis auditis aut visis temporibus fuit, memorato « principi destioavit, eo pacto patrato, ut apartibus imperatoris recederet et Ro- « mano consulto prsfato principe Carlo sanciret » (continuateur de Frédégaire, c. 110, dans D. Bouquet, t. II, p. 457; c. 22, édit. Krusch, p. 179). Cf. Chronic. Moitt., dans Pertz, ScripL, t. !•', p. 292; Annales Mettemes, ann. 741, ibid,, p. 326; Chronicon Nemautente, dans Pertz, Script, t. III, p. 2i9; Liber jtontificaUi, édit. Duchesne, p. 420 (joignez Introduction, pp. cczxni, ccxziv); Zonaras, ilmui^at, XV, 13, édit. du Cange, t. II, 1687, p. 120.
«PapaGregorius minor claves sepulchri sancti Pétri et vincula ejusdem misit Kmiolo « Martello principi cum epistola in qua eum Romanum imperatorem fieri desiderau bat » (Notes de Wibaldus, abbé du monastère d'Haatvilliers, dans le ms. 21, 109, fol. 181-184. —Brit. Muséum). L'important témoignage que je viens de citer ajoute le poids d'une inteprétation assez ancienne au texte du continuateur de Frédé^aire, qui semble parler seulement du consulat. Les sources italiennes sont muettes aur oe