PEPIN LE BREF
fut-il attribué au prince franc? Les documents nous laissent dans la plus complète incertitude. Sous Grégoire III , Taspect des choses est un peu plus saisissable : l'empereur de Constantinople et Texarque étaient devenus pour le pape et pour Tltalie de funestes maîtres, persécuteurs et faibles, exigeants et impuissants. La patience des peuples et celle plus grande des papes étaient lasses : Grégoire III, poussé à bout, entreprit, ce semble, de faire glisser sur la tète du prince franc les droits de l'empereur et d'ériger le duc des Francs en protecteur attitré de l'Eglise et du peuple romain.
Cette fois , en 751 , ce fut l'ami barbare de la papauté qui vint demander à celle-ci un service. Voici comment les choses se passèrent : sur l'avis d'une assemblée générale, d'un plaid (cum concilto et consensu omnium Francorum), Burchard, évêque de Wurzbourg et Foirad, prêtre chapelain, furent envoyés vers le pape Zacharie « pour le consulter au sujet des « rois qui existaient alors chez les Francs et qui ne l'étaient « que de nom , sans jouir en rien de l'autorité royale. Le pape (( chargea les envoyés de répondre qu'il valait mieux donner « le titre de roi à celui qui exerçait la puissance souveraine. Il « accorda son autorisation pour qi^e Pépin fût établi roi des « Francs. » Pépin fut donc fait roi des Francs, conformément
point : on sera tenté d*en conclure que les témoignages francs sont suspects ; mais est-il surprenant qa*une négociation aussi secrète et aussi grave que celle dont nous parlons ne soit pas relatée par tous les historiens et n*ait élé connue que d*un petit nombre?
On peut lire sur le patriciat des princes carolingiens : Le Febvre de Saint-Marc, Mémoire tur U pouvoir que la dignité de palrice donnait aux exarquet de Raoenne et tur la iorte d'autorité que le* Rotnains eurent intention de déférera Charles Martel, à Pépin, à Carloman, à Charlemagne, en Ui déclarant patricei de* Romaine dans Recueil depiècetenvert et en protêt luet dont let attembléet,,. de V Académie... de La Rochelle, 4763, p. 109 et suiv.; Wellmann, De Karoli Martelli patriciatu, 1863; Sickel, Acta regum et imperatorum Karolinorum, U* partie, Urkundenlehre , p. 258; Breyssig, Karl Martell, 1869, p. 91 et suiv.; Bayet, Remarques tur le caractère et les contéquencet du voyage d Etienne II l en France dans Revue hitt., t. XX, 1882, p. 90 et SUIT.; Gasquet, Le royaume Lombard, ibid.^ t. XXXHI, 1887, pp. 78-85; Gasqnet, De trantlatione knperii ab imperatoribut byzantinit ad reget Francorum (thèse); Maasten, Neun Capit., pp. 118-125; Martens, Neue ErUrterung ûber die rôm. Frage unter Pippin und Karl, 1882; OElsner, Jahrbûcher det frànk. Reicht vnter Kônig Pippin, p. 133, 137, note 1, 144, 145; 56, note 1 ; Diehl, Etudet sur Vadminittration Byzantine dont Vexarehat de Ravenne^ pp. 414, 415.
à la sanction du pontife de Rome (751) et en vertu de rélection de tous les Francs [elecHone iotius Frandâd) \
Ainsi TEglise qui^ à la fin du iv"" siècle, imposait déjà sa volonté à Tempereur, au milieu du vu% autorisait en France un changement de dynastie. Ici la papauté n'intervint pas d'ellemôme; on vint la solliciter. Elle sut dès lors qu'elle pouvait défaire et faire des rois.
Je me persuade que cette haute sanction ne sufQt pas à étoûËTer tous les scrupules : on voulut sans doute leur porter un dernier coup en faisant du roi , comme en Grande-Bretagne (?) et comme chez les Wisigoths, un personnage sacré', aussi saint
1 <i Burchardug Wirziburcgensis episcopns et Foiradas presbyter capeUaDos ndni « suDt Romam ad Zachariam papam ut consolèrent pontificem de causa regum, qui « illo tempore fuerunt in Francia , qui nomen tantum régis, sed nullam potestatem « regiam habuenint ; per quos prsdiclos pontifex mandavit, melius esse illum vocari « regem, apud quem samma potestalis consisteret; dataque aoctoritate soa, joant « Pippinum regem constitui » (Egmbard, An%akt, ad ann. 750, édit. Teulet, 1. 1*', p. 126). Cf. ànoée 751, ibid., pp. 126, 128. — « Quo tempore una cum consilio et « consensa omnium Francorom , missa relatiooe , a Sede Âpostolica auctoritate per- <! cepta, prscelsus Pippinas electione totius Francis in sedem regoi cum conted cratione episcoporum et subjectione principum una cum regina Bertradane, ut « antiquitus ordo deposcit, sublimatur in regno » (continuateur de Frédégaire, c. 117, apud D. Bouquet, t. II, p. 460). Dans le texte je fais porter les mots «c cum consilio «. et consensa omnium Francorum » sur a missa relatione » : il est possible qu'ils sa rapportent à « sublimatur in regno. » — « Pippimus autem per auctoritatem Romani « pontlAcis ex prsfecto palatii rex coDstitutus » (Eginhard, VUa KaroU, 3, édit. Teulet, t. l«r, p. 12). Cf. Pertx, Script., t. III, p. 35, ad ann. 750.
Sur la date de 751, voyez Th. Sickel dans Fortckungei^ tur deutsehem GetckiekU^ t. IV, pp. 445-453.
s Cf. Lingard, Les antiq, de V Eglise anglo-saxonne, trad. Cumberworth, Paris, 1828, pp. 598, 599; du Lac, L'Eglise et l'Etat, t. II, pp. 112, 113; Osanam, Etudes germaniques, t. II, 1861, pp. 341-347; Qnéant, Etude sur le sacre, Paris, 1868; Leber, Des cérémonies du sacre, 1825; Waitz, Deutsche Verfass., III, i, 2* édit., p. 64 et suiv.; Waitz, Die Formeln der deutsehen Kdn. und der rSmiseken Kaiser Kromsng wm X'XlUahrh.y Gôttingen, 1873, in-4o; Tabbé Duchesne, Le liber pontifealis, i» fasc, p. 38 (note importante). Les critiques les plus autorisés admettent que le sacre de Pépin fut une innovation ; je les suis non sans quelque hésitation. Cette hésitation m*est inspirée par certains textes que cite Waitz, Deutsche VerfassungsgeschiekU^ t. m, !'• part., 2« édit., pp. 64, 65. Si on admettait que le sacre existait déjà sous les derniers Mérovingiens, on arriverait à comprendre plus facilement encore la vm> leur politique et pratique du sacre conféré pour la première fois à un prince d*oiie famille nouvelle. Un texte sur lequel j'appelle Tattention des érudits , me laisse encore, malgré sa précision apparente, quelques doutes, car il peut signifier que le sacre fut inauguré avec Pépin le Bref ou qu'il le fut avec le dernier Mérovingien :
PÉPIN LE BRBF. 261
que Tévêqae. « Pépin reçut l'onction, écrit Eginhard, des mains « de Boniface, de sainte mémoire, archevêque et martyr, » Boniface, apôtre des Germains et protégé de la famille carolingienne ^ Boniface était anglo-saxon; aurait-il transporté chez nous les usages de son pays?
La cérémonie du sacre nous ramène aux influences hébraïques dont nous avons eu FocccLsion de parler en traitant du droit privé; le sacre n'est autre chose que Tonction des rois d'Israël. Ajoutons que le sacre des Hébreux n'est pas isolé dans l'antiquité; les rois de l'Inde' étaient sacrés comme les rois d'Israël.
Lorsque Pépin eut reçu le sacre, il fut, suivant la coutume des Francs , élevé sur le trône (m solium regnï) dans la ville de Soissons. Quant au dernier mérovingien, « quant à Childéric a qui portait sans droit le titre de roi , écrit Eginhard , on lui « coupa les cheveux et on le relégua dans un monastère ^. »
Ce Childéric qui porte sans droit le titre de roi, qui usurpe ce titre {qui faho régis nomine fungebatur), est vraisemblablement un prétendant : il a un parti autour de lui; il a des amis, et tous les Francs ne partagent pas les opinions exprimées par Eginhard. On sentait donc le besoin de consolider la dynastie nouvelle et voilà pourquoi le pape Etienne II*, étant
cr Mortao Tbeoderico Karlus Hildricum sibi regem fecit in Neustria et Austria. Hue « Qsqne absqoe unctione regali regnabant reges in Neaslria id est in Gallia et in « Austria id est Germania » (Notes de Wibald , abbé du monastère d'HautviUiers, Brit. Muséum, ms. 21109, fol. 183 r<>). Le plus probable, toutefois, c'est que Tauteur a Toulu affirmer que la cérémonie du sacre n'était pas usitée avant Pépin le Bref.
1 Toutefois , le silence de plusieurs sources importantes a fait douter de la présence de Boniface au premier sacre de Pépin. Cf. Hefele, Elit, des conciles, trad. Delarc, t. iV, p. 478. Boniface a-t-il joué un rôle dans Taffaire de ravènement de Pépin? C'est là aussi un point très discuté. On peut lire notamment : G. Phillips, dans VermischU Schriften, Wien, 1856, t. I», p. 178-187 ; Pfahler, St Bonifatius tmd dit Erhebung Pippins auf den frànk. Kônigsthron, dans Tkeologische QuartaUchrift, U LXI, erster Quartalheft, Tùbingen, 1879, p. 82 et suiv.; Rettberg, Kirchengeschichte . t. I"r, p. 396 ; QElsner, Jahrbûcher des frankùchen Reiches unter Kœnig Pippin, 1871, pp. 33 et suiv.
> Senart, Etsai sur la légende du buddha, 2* édit., pp. 50-64. Cf. Abel Rémusat, Obtervalians sur Vhisfoire des Mongols orientaux de Sanang-Setsen, Paris, 1832, p. 67.
s Eginhard, Annales, année 75], édit. Teulet, t. !«', pp. 126, 128.
* Eginhard, édit. Teulet, t. I*'' p. 128. On appelle souvent ce pape Etienne III ; il paraît plus régulier de dire : Etienne II. Voyez Bulletin critique, 1888, p. 199.
venu implorer le secours des Francs contre Astolphe, roi des Lombards^ fut prié de conférer encore une fois à Pépin la sainte onction. Le 28 juillet 754, dans Téglise de Saint-Denis, le pape sacra de nouveau Pépin et sa femme; il sacra, en même temps, les deux fils de Pépin, Charles, âgé de douze ans et Carloman, âgé de trois ans. Il bénit les grands [Francorum proceres) et leur interdit, sous peine d'excommunication, d'élire jamais an roi issu des reins d*un autre que Pépin. A Pépin et à ses fils, il conféra le titre de patrices des Romains * .
Préparée de longue main , autorisée et deux fois ratifiée par le pouvoir religieux, cette révolution ne rallia pas d'emblée tous les esprits. Il se trouva des légitimistes qui cherchèrent à se donner satisfaction à eux-mêmes, en édifiant à la nouvelle famille royale une généalogie mérovingienne; tout en acceptant les Carolingiens, ils tenaient à affirmer que la nation était restée fidèle à la règle antique , qui voulait que le roi fût toujours choisi dans la famille de Mérovée '.
Un scrupule d'une nature bien différente s'empara plus tard, bien plus tard , des consciences : il vint un moment où la décision du pape Zacharie choqua vivement tous ceux qui adhéraient au principe de la séparation de TEglise et de l'Etat ; c'est sous cette impression qu'au xiv" siècle, Charles V fit corriger, sur son exemplaire des Grandes chroniques de Saint-Denis, le passage troublant^; c'est sous la même impression que certains critiques s'acharnent à combattre les témoignages les plus
» Di unctione Pippini régit, dansPertz, Script,, t. XV, !'• partie, p. 1-3. Dehaianés. Fragments (Tune chronique inédite à La suite des Annalet de Saint-Bertin et de Saint'Vaast, p. 386. Cette seconde concession du titre de patrice semble k de bons critiques ne pas avoir été faite à Tinsu de l'empereur de Conslantinople (Diehl , Etudet sur V administration byzantine dans f exarchat de Ravenne, p. 222). Cf. Boonel, Die Anfànge det KaroUngischen Hauses, Berlin, 1866; GElsoer, JahrbUcher des frànklieiches unter Kônig Pippin, p. 133, avec la note 8.
« Textes dans Pertz, Script., t. Il, pp. 308-314.
3 Le texte des Grandes chroniques de Saint'Denis porte : « Et lors fa eslea à roy « de France , par l'autorité de l'églyse de Home , et par les barons du royaume de « France, Pépin. » Dans Texemplaire de Charles V, les mots que je souligne ont été biffés et remplacés par ceux-ci : par le conseil du pappe de Rome, Cf. Paulin Paris, Les grandes chroniques de France, t. IV, 1838, p. 213, note 1.
l'bmpirb. 263
authentiques et prétendent rejeter comme apocryphe l'histoire de l'ambassade envoyée au pape Zacharie ^
L'empire. — J'arrive à l'empire carolingien , au second empire d'Occident. En voici l'acte de naissance ofQciel ; je qualifie de la sorte le récit d'Eginhard.
A la fin de Tannée 800, Charlemagne se trouvait à Rome où il
était venu pour examiner de graves accusations portées contre
le souverain pontife, Léon III et pour surveiller une expédition
dirigée contre les Lombards de Bénévent. Le jour de Noël, il se
rendit à la basilique de Saint- Pierre , et, placé devant l'autel, il
v'enait de s'incliner pour prier, lorsque le pape Léon III, s'ap-
pwchant, plaça une couronne sur sa tête. Tout le peuple des
Romains qui se trouvait présent — les rois ne prient guère dans
J^ solitude — poussa cette acclamation : « A Charles Auguste ,
« couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains,
^^ vie et victoire ! » Un peu après, Charles fut « adoré » par le
pontife suivant la coutume ancienne. Depuis lors , il quitta le
^om de palrice et fut appelé « Empereur et Auguste*. »
C'est ainsi que, pour exécuter un plan préconçu et dont la preïïiière pensée remontait peut-être au pape Grégoire III, on aurait sioQulé un mouvement spontané, un couronnement improvisé. M^ais ce coup de théâtre avait été habilement ménagé; et on P^ut être assuré que cette restauration de l'empire romain était '^ fruit d'une politique profonde et avisée. Elle était préparée
^ Lecointe, AnnoUt BccUtiatiici Francwrum, t V, année 752, p. 320 et suiv... Gail-
'Oo , Pépin le Bref et le Pape Zacharie ou la connUtalUm.,. démontrée fausse, Paris ,
^^7. Uhrigf Bedenken gegen die Àechtheit der mUtelaUerlichen Sage ton der Entthro-
des merovingisckmi Kônigshauses durch den Papst Zacharias, 1873, etc. La biblio-
phie de celte question est considérable ; on trouvera toutes les indications biblio-
iphiques dans Sybel, Hist. Zeitschrift, 1881, p. 336, et dans JafTé, Regesta, édit.
attenbach, p. 268 ; d*ezcelientes conclusions critiques par Gabriel Monod , dans
critique, du 27 avril 1872, p. 272.
^ Eginbard, Annales, année 801, édit. Teulet, t. !•', p. 248. i^ couronnement de Cbarlemagne, placé en Tan 801 par Eginbard parce qu'il mmence Tannée 801 avec le jour de Noël, doit, en style moderne, être reporté à ^''^n 800.
Remarques- aussi que , suivant des récits très autorisés , ce premier empereur ^^Occident fut élu comme tous ses successeurs. Voyez les textes cités par Sigurd ^^1, JahrbUcher des fràak, Reiches unter Karl dem Grossen, t. II, 1883, p. 238, ^olc l; et ci-après, p. 264, note 3.
non seulemeat par les acteurs principaux de cette grande scène, mais aussi, je n'en doute pas, par TopiDion publique : en Italie, le peuple rêvait d'ua empereur; déjà au viu" siècle, il avait proclamé un certain Tiberius dit Petasius^ La conception politique du pape Léon IIl et de Charlemagne avait donc pour le moment une certaine valeur, une certaine puissance, parce qu^elle répondait à l'un des courants de la pensée populaire. Il est évident que ces projets avaient transpiré, que l'opinion publique s'y était faite' et que la scène du couronnement fut, plusieurs jours à l'avance , le secret de tous. Ce n'est qu'à cette condition d'une conspiration tacite et universelle qu'elle put avoir ce caractère de grandeur qui frappa si vivement les contemporains. J'incline même à rejeter purement et simplement tout imprévu, tout mystère dans la cérémonie du jour de Noël de Tan 800. Eginhard aurait, suivant moi, dramatisé les faits, en même temps qu'il les aurait rendus fort peu vraisemblables ; je m'en tiendrais donc volontiers au récit d'un autre chroniqueur très autorisé, suivant lequel Charlemagne fut proclamé empereur dans une grande assemblée tout à la fois religieuse et civile , présidée à Rome par le pape Léon , puis couronné solennellement en l'église Saint-Pierre*.
Pour restaurer l'empire, le moment était bien choisi : J'Occi-
1 Liber ponti/icalis , édU. Duchesne, 1. 1«', p. 408.
2 A Tappui de cette cocyectare , je citerai ces vers d'Âlcuin qai sont de l'an 799 :
«c Det Ubl perpetuam clemeiu la ssecla salutem « Et docos imper ii^ David amate, decus. »
(Àlcuin, EpUL, 110, dans Jaffé-Duemmler, JrMttm. Aie,, p. 44S). Cf. ilnd.^ pp. 459, 538, 546.
A lire : Bayet, L'éUciion de Léon lU, La révoUe det Romams en 799, dans i4finuaire de la faculté des lettres de Lyon, fasc. 1, 1883, pp. 173-197; Laviase, Etuias sur l'histoire d^ Allemagne, La fondation du saint empire, dans Rivue des Deuis Momda, du 15 mai 1888, pp. 357-392.
< « Nanti! delati sont ad eam, dicentes quod apud Grascos nomen imperatoris ces- 41 sasset et femineum imperiam apod se haberant... visum Leoni et unirereis aanetia « patribus, etc. » {Annales Moiss., apud Pertz, Script., t. !«', p. 305). Cf. Annêkt Lmtresh,, ibid., p. 38 ; Léo Grammaticus , Chronographia (édit. Bekker, 1842, p. 196 et suiv.); Zonaras , ilfiiMJe^ XV, 13 (édit. du Gange, t. II, 1687, pp. 119-121); Abel et Simson, Jahrbiicher.,. unier Karl dm Grossen, t. II, p. 240, note 2; Monnier, Aicmim et Charlemagne, pp. 17, 18.
l'empire. 265
deDt obéissait à Charlemagae ; TOrient — chose inouïe et absolument nouvelle — était aux mains d'une femme et Ton pouvait se demander s'il y avait encore à Byzance un pouvoir légitime.
On songea un moment à faire revivre l'antique unité de l'empire romain. Ne sufflsait-il pas, pour opérer ce miracle, de marier l'Occident à l'Orient, d'unir Irène à Charlemagne*? Ce rêve politique ne se réalisa pas et il y eut deux empires.
Constantinople sentit le coup qui était rude, mais dut faire la paix et dévorer l'humiliation*. Plus tard, au temps de l'empereur Basile, la question sembla reprendre de l'actualité et l'empire d'Occident parut même un instant compromis. En effet, au moment où Charles le Gros aspira à l'empire, Jean VIII, maintenu à Rome par les seuls bienfaits de Basile, n'osait décerner l'empire à un Carolingien; il fallut l'éclatante rupture de Photius pour que le pontife, n'ayant plus rien à ménager, couronnât enfin Charles le Gros (881 }\
Cet empire d'Occident était vraiment l'œuvre des papes ; c'est sur la force morale de la papauté que la famille carolingienne avait édifié sa fortune. L'histoire du saint empire romain de la nation germanique, [histoire que nous n'avons pas à tracer ici,
1 Zonaras, Annales, XV, 13, édit da Gange, t. II, p. 120. Cf. Gasquet, dans Revue hUtùrigue, t. XXVI, p. 282.
s « Propter sosceptum a se imperatoris nomen et ob boc [eis], quasi qui impe- « rium eis eripere yellet, valde susceptum» (Ëginhard, Vita Karoli, 16, édit. Teulet , t. I«', p. 52). Cf. Sigurd Abel et Simson , Jahrbûcher des frànk. Reiches unter Karl dem Grotsen, t. II, 1883, p. 239, avec la note 2.
Cbarlemagne D*ezigea qu^en Tan 802 le serment de fidélité , en qualité d'empereur (Boretius, Cap,, I, p. 92). Y aurait-il eu, entre 800 et 802, des négociations avec Byzance? Voyez & Tappui de ces vues, Eginbard, Annales, ad. ann. 802, 803, édit Teulet, 1. 1», pp. 254, 256; Zonaras, XV, 13 (loc, cit.). Sur les relations de Cbarlemagne avec Nicépbore, successeur d'Irène et sur le titre de ^iXiuç qui ne lui fut accordé, semble-t-il, qu*en 812 par Michel, voyez Eginbard, Annales , ad annum 806, 811, 812, édit. Teulet, t. I»', pp. 266, 292, 298; il résulte du témoignage d'Egingard quMl y eut un état de guerre entre les deux empires.
8 Gasquet, L'empire byzantin et la monarchie franque, Paris, 1888, pp. 471-482. Joignez un incident remarquable de la dixième session du concile de Constantinople, en 870 (Hefele, Hist, des conciles, trad. Delarc, t. V, pp. 653, 654). Déjà l'empereur Louis II, fila de Lotbaire, avait eu à justifier près de Basile son titre d' « empe- « reur des Romains, o qui lui était contesté. Cf. Guyon, Essai critique sur l'établissement et la transmission de Vempire d'Occident, Paris, 1752, pp. 247-249, 263, 264.
est toute entière en germe dans ces origines : l'empereur restera, comme Charlemagne fondateur de l'empire , le défenseur né de l'église de Rome ; à ce titre , il reprendra souvent cette qualification de patrice que Charlemagne, au contraire, quitta le jour où il devint Auguste; ou, encore, ne pouvant exercer lui-même cette fonction , il désignera un patrice , chargé de « protéger » le pape et l'église de Rome. C'est le pape qui a fait le premier empereur; le pape maintiendra et développera ce droit essentiel : avant le couronnement par le pape, il y aura bien un roi des Romains; il n'y aura pas d'empereur; seul, le couronnement par le souverain pontife vaudra au prince la « plenitudo imperii, » la <« plenitudo imperatorix dignitaiis^. » Le couronnement de l'empereur aura lieu, comme celui de Charlemagne, devant l'autel de saint Pierre; on ne s'en tiendra pas à cette cérémonie d'apparat et le moyen âge verra l'empereur prêter serment au pape'.
Ainsi il n'y a pas d'empereur sans l'intervention du pape; il n'y a pas davantage de pape sans l'intervention de l'empereur, car, de son côté, celui-ci ratifie l'élection du pape. Ce droit si remarquable de l'empereur se laisse apercevoir déjà sous Louis-le-Débonnaire ' ; il n'est que la continuation ou,
f Cf. WaiU, BeuUch» Verfattungsgeschichte, t. VI, pp. 175, 195, 196; Delarc, Un pape alsacien, p. 70. Texte important dans Bonitho, ad amicum, V, ann. 1046, apud Jaflé, Monumenta Grtgoriana, pp. 629, 630.
Le secoDd empereur d'Occideot, Louis le Débonnaire, fut fait empereur, sans Tintervention du pape, par Charlemagne lui-môme : « Et tandem imperiali eum diade- « mate coronavit » (L* Astronome , 20, apud Pertz, Script., U II, p. 617); mais, on peu plus tard, il fut couronné aussi par le pape : « Imperator imperiali diademate a coronatus » (UAslronome , 26, ibid., p. 621).
« Voyez Wailz, Deutsche Verfassungsgeschichte, t. VI, 1875, pp. 179-182, 192; Maï, Spicilegium Bomanum, t. VI, Roms, 1841, pp. 228, 229; PerU, Leges, t. II, pp. 232, 233; Raynaldi, Annales, t. III, 1748, pp. 384, 385.
s L'Astronome, 41, dans Pertz, Script., t. II, p. 631. Cf. décret d*Etienne IV pour les élections pontificales en 816-817; ce décret nous est parvenu par la PanormU d'Ives de Chartres : on Ta souvent attribué à Tannée 898; son authenticité longtemps contestée ne paraît plus douteuse. Voyez Funk, dans Hist. Jahrbueh, 1888; BulUtin critique du 15 mû 1888, p. 199; Weiland, dans Dove, ZeiUchrifl fur Kirchenrecht, t. XIX, p. 85 etsuiv.; Niehues, dans Goerres-GeseUschaft , Hist. Jakrbuck, t. Iw, 1" part., pp. 141-153.
On a prétendu, au moyen âge, que le pape Adrien I«r avait concédé à Charlemagne le droit de nommer le souverain pontife ; c'est une légende historique. Voyez Sigeb., Auctarium Aquicinense , dans Pertz, Script., t. VI, p. 393 et note 2; Rad. de Diceto,