INTRODUCTION. VIJ
II me reste à justifier la méthode adoptée et à m'expliquer sur les dimensions restreintes que j*ai données à cet ouvrage.
Je m'adresse à tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, travailleurs ou simples lecteurs : j'ai pensé aux travailleurs, en n'épargnant pas les notes et les références et en donnant^ à la fin de chaque chapitre, des indications bibliographiques qui permettront de pousser plus loin les investigations personnelles et aideront à faire mieux que moi avec moins de peine; quant aux simples lecteurs, s'ils veulent bien garder leur mauvaise habitude de négliger les notes, j'aime à croire que ce livre ne les rebutera pas : j'y ai mis tous mes soins, sans cesse préoccupé de leur épargner les discussions techniques et de les conduire par une voie facile sur les terrains conquis, sans les faire passer par les sentiers difficiles qu'ont dû se frayer les premiers investigateurs.
Celui qui possède déjà quelque connaissance des sources et des documents, celui qui a entrevu la masse confuse des textes, sera peut-être surpris que nous ayons songé à condenser en un ouvrage de dimension moyenne l'histoire du droit public français. Une observation de Leibnitz me paraît de nature à atténuer ces inquiétudes : « On peut dire, » écrit ce grand homme, « que les sciences s'abrègent en s'augmentant, qui est un para- ( doxe très véritable; car, plus on découvre de vérités, et plus t< on est en état d*y remarquer une suite réglée et de se faire f< des propositions toujours plus universelles, dont les autres ne « sont que des exemples ou corollaires, de sorte qu'il se pourra « faire qu'un grand volume de ceux qui nous ont précédé se ré- « duira avec le temps à deux ou trois thèses générales*. »
L'histoire du droit public s'est singulièrement augmentée depuis une centaine d'années; elle s'est donc, si ces nombreux travaux ne sont pas vains et inutiles, abrégée, suivant l'expression du grand philosophe; la présente réduction pourra, je l'espère, acheminer légitimement les esprits vers les deux ou trois thèses générales dont parle Leibnitz. Dans les sciences
* Leibailz , Discourt touchant la méthode de la certitude et de l'art d'inventer, dans LeihuïiZyCEuvres philosophiques, Amslerdam, 1763, p. 529.
VllJ INTRODUCTION.
historiques comme dans les sciences physiques el naturelles, les faits sont souverains. Toute proposition générale, tout corollaire de proposition générale doit dériver de l'ensemble des faits et perdre toute valeur, en face de faits qui lui seraient contraires. En d'autres termes, la théorie ne saurait jamais, dans ces sciences, être autre chose qu'une hypothèse basée sur les faits étudiés sans parti pris. C'est à ces proportions modestes, aux proportions d'hypothèses que se réduisent, en définitive, les « lois de l'histoire. » Ces hypolhèses sont permises, elles sont légitimes, lorsqu'elles naissent d'études entièrement désintéressées et entreprises sans aucun but préconçu; c'est ici le cas. Non content de ce point de départ, je n'ai pas cherché un moment à adopter un plan, à choisir un procédé d'exposition qui me servît à mettre particulièrement en relief quelques-unes des lois qui président, ce semble, à l'évolution politique et sociale; j'ai écrit, dans l'ordre accoutumé, l'histoire de nos institutions, et je me suis contenté d'indiquer, chemin faisant, certaines conclusions générales qui me paraissent se dégager forcément des faits. On pourra supprimer ces observations accidentelles, sans modifier le plan du présent ouvrage et sans nuire à la clarté de l'exposition, si toutefois j'ai pu atteindre à la simplicité et à la clarté, deux qualités que je prise fort, mais que je sais dangereuses ; je voudrais être clair et rester simple, sans dissimuler jamais l'étendue et la difficulté des problèmes, la mystérieuse et profonde complexité des choses humaines, des choses vivantes.
Quelques amis ont bien voulu lire ce volume en épreuves et me communiquer leurs observations dont plusieurs m'ont été très profitables. Je tiens à remercier particulièrement MM. d'Arbois de Jubainville, Esmein, Giry, Levé, l'abbé Many, Monnier, Senart. Mais si divers écueils m'ont été signalés et si j'ai pu les éviter, je reste seul responsable des défaillances et des imperfections que pourra noter le lecteur attentif. Je le prie d'être équitable et de ne pas appliquer à cette œuvre historique le terrible axiome des théologiens : « Bonum « ex intégra causa, malum ex quolibet defectu, »