LE ROI PAR LA GRACE DE DIEU
« Hincmar adresse à Charles le Chauve un traité De lapersonne ce Toyale et du métier de roi\ où Ton trouve avec surprise, ce quand on n'attendait que des conseils de piété , neuf chapitres c< sur la guerre et dix-huit sur Tadministration de la justice. « La main de Thomme d'Etat se fait moins sentir, mais celle du c< prêtre est plus marquée dans le livre Du chemin royal, comcc posé pour Louis le Débonnaire, par Smaragde, abbé de •< Saint-Michel*. L'idéal de la monarchie chrétienne s'y produit «c sous des traits dont la douceur se ressent de la faiblesse « du prince régnant, mais qui ne sont pas sans charme'. »
Déjà sous les Mérovingiens , le type de la royauté était le roi d'Israël; le roi d'Israël était devenu l'idéal religieux vers lequel le clergé semblait diriger le monarque. Il lui parlait du sacre de Salomon ; il lui parlait du roi David , roi victorieux et soumis au Seigneur*; il l'acheminait, en le moralisant et en le christianisant, vers une conception du pouvoir royal qui s'est réalisée ^vec la dynastie carolingienne. Je ne m'éloignerai pas beaucoup de la vérité, en disant, avec M. Lavisse, que les Carolingiens ont ^té les chefs de la hiérarchie cléricale comme de la hiérarchie l^que ; « ils ont gouverné par les évoques autant que par les ^< comtes, présidé les grandes assemblées de prélats et de soldats, ^^ promulgué les capitulaires où la politique et la religion, les « affaires d'église et d'état, sont confondues*. » Ils ont été, en toute vérité, des évoques extérieurs.
Roi par la grâce de Dieu. — C'est probablement Charleïûagne qui , le premier, s'est intitulé roi par la grâce de Dieu *.
^ Hincmar, De regia persona et regio ministerio dans Hiacmar, Opéra , t. II , p. 3 et dans Patrol Migne, t. 125, col. 833-856. Cet écrit semble avoir été composé en ^"ÏS. Cf. Schrôrs, Hinkmar von Beims, p. 385, note 26.
'Smaragdus abbas, Via regia» apud d*Achery, SpicUegium, t. I^^, p. 238; apud Migne, Palrol. lat., t. 102, col. 931 et suiv.
' Fr. Oianam, Eiudei germaniques, II, 1861, pp. 347, 348. Cf., sur le sacre, Leber, ^ cirémonies du sacre, Paris , 1825.
^Exhoriatio ad Francorum regem, dans Digot, Hist. d'Auttrasie, t. III, pp. 349,
^ Lavisse, dans Revue des Deux Mondes, 15 mai 1888, p. 362.
' On a cru jusqu'à Sickel que Pépin le Bref avait employé cette formule par la 9^^ de Dieu; mais elle n*apparatl que dans des copies de diplômes de ce prince (l Qon daus les originaux : elle a donc été , suivant Sickel et les critiques qoi adop-
Il ne faut pas se hâter d'introduire ici des idées d'assez fraîche date; se hâter de reconnaître dans ces mots : Dei gratta, gratia Dei ejusque misericordia douante, per misericordiam Dei, etc., la formule du droit divin, pris au sens moderne. Nous avons, depuis quelques siècles, si bien dénaturé la notion théologique et historique du droit divin , que nous donnerions volontiers à ces mots un sens qu*ils n'ont pas. Le pouvoir du roi émane de Dieu, comme d'ailleurs tout pouvoir*; telle est la doctrine théologique. Il est donc tout naturel que, dans un sentiment de piété, les rois aient adopté cette formule; mais, pour venir de Dieu, le pouvoir royal n'en est, si la théorie veut bien s'y prêter, ni plus immuable , ni moins contrôlé ; en effet , Dieu ne manifeste pas sa volonté directement, mais par l'intermédiaire des hommes qui restent ses instruments ordinaires; l'élection est le moyen par lequel Dieu manifeste sa volonté*. Lai grâce de Dieu n'implique, on le voit, en aucune manière le droit héréditaire; Louis le Bègue s'intitule (comme mille ans plus tard, Napoléon III) : « Misericordia domini Dei nostri et eleca tione populi rex constitutus '. y> Jamais le droit héréditaire
tent toas ses coDclusions, ajoutée dans ces copies. Il me reste quelques doutes. La formule pourrait, à la rigueur, aroir été quelquefois employée par Pépin le Bref : chez les Anglo-Saxons d*où nous Tient cette formule, comme on le verra plus loin, elle n*était pas d'un usage constant. Je remarque qu'elle ûgure précisément dans une lettre de Pépin le Bref dont Tensemble est remarquablement pieux ; ce qui rend particulièrement aceeptable remploi de ces mots grétia Dei, où il faut voir exeluaivement a cette époque une idée religieuse (Boretius, Cap», I, p. 42, n» 17). Ajootoos qu*un diplôme de 667 dont nous n'avons plus l'original débute ainsi dans la copie qui nous est parvienne : « Childericus rex Francorum, Ëmnehildis et Bilihildis, ^ralia « Dei reqina. » A la fin : c Signum Ëmnehildis regina , Signom BiUbildis grûHa Dei « regina, » On considère ees mots graUa DH comme une addition du copiste. Je remarque qu'ils ne figurent pas après le nom du roi et qa*à la fin de racle» Tune des deux reines en fait seule usage. Faudrait41 retenir déjà cette formule et la considérer ici comme l'expression d'un pieux sentiment féminin? (Pertz, DipUmala, U !«*, pp. 28, 29, no 29). Cf. Tardif, dans Musée des archwet nat., pp. 26, 30 (Tardif admet encore que la formule remonte à Pépin le BreO i Sickel , Acta regum et imperatorym Karolinorvm, t. I«% Wien, 18C7, pp. 241, 242; Sickel, Beilrâge sur Diplom., III, pp. 182, 183.
1 « Non est potestas nisi a Deo » (S. Paul, Episi. ad Rom., xin, 1).
' Cf. Hincmar, édit. Migne, t. !•', col. 758 ; Prou sur Hincmar, p. xxvii, xxix {BihH9tkèqme de l'Ecole des hauiet études, fasc. 58); Schrôrs, Hinkmar, p. 384.
' Annales de Saint-Berlin, apud D. Bouquet, t. VIII, p. 27; édit. Dehaisnes, p. 263.