‹ Droit Romain: Du Développement Parallèle de la Représentation dans les Instances Judiciaires et dans les Actes Juridiques Économie Politique de la Contraction Monétaire et de ses ConséquencesChapitre 41 sur 47 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

La contraction monétaire, les tarifs douaniers, et les variations du taux de l’escompte.

Nous avons dépeint, dans le chapitre précédent, les souffrances que jettent sur le monde, les crises économiques amenées par la contraction monétaire.

Ces calamités, en pesant sur les peuples, qui n’en saississent par les causes, surexcitent les imaginations, aigrissent les cœurs. Comment les combattre? À quoi ou à qui les attribuer ? Telles sont les questions qui hantent les cervaux de toute la génération qui souffre. Depuis Le grand industriel dont les usines chôment, depuis le boursier opulent menacé d’un krac, depuis le commerçant notable, entraîné à la faillite par les désastres de ses confrères jusqu’au petit marchand, au pauvre fermier saisi, jusqu'à l’ouvrier qui manque de pain etse met en grève, tous retournent plus avidement encore, le grand problème de la misère.

Ce théorème initial, basé sur des harmonies inhumaines et irréductibles, a torturé toutes les intelligences depuis la formation des mondes. C'est le point d'interrogation originel que l’humanité se transmet de générations en générations et qui s’accentue à chaque siècle, à mesure que les solutions proposées s’affirment mauvaises, à me-

— AU — suré que l'intelligence humaine se développe, que les palliatifs sont rejetés, à mesure que le problème plane toujours plus lourd, dans son auguste absurdité.

Pendant lés grandes crises économiques, lorsque les souffrances laterites de l'humanité deviennent trop aiguës, tous ces estomacs affamés, tous cescervaux appatuvris Sont travaillés plus âprement par leur idée fixe. On recherche les causes du mal, et les réponses varient, suivant le rang, là situation, le développementintellectuel des chercheurs. Pour les commerçants, pour les industriels et même pour beaucoup d’économistes, lacrise de 1820-1840, de même que la crise actuelle, fut attribuée à un excès universel de pro: duction. C’est la théorie du glut universel, dont Sismondi fut le créateur etle défenseur. Cette thèse fut d’ailleurs réfutée par le plus grand nombre des économistes. Une augmentation universelle de la production ne peut pas amener de crise durable. Si, en effet, Pierre et Paul produisent 2 au lieu de 1, 2 produits par Pierre, s’échangeront contre 2 produits par Paul, de même qu'auparavant À s’échangeait contre 1. Il n’y a donc pas rupture de l'équilibre économique.

Malgré cette claire réfutation, la théorie du glut universel s’imposa dans l'opinion publique, et c’est encore à l’aide de cette thèse, que la plus grande partie des commercants expliquent l’origine de la crise actuellement.

L'ouvrier, souffrant plus brutalement encore, vivant moins isolé, composant une perpétuelle foule, toujours facile à entraîner, l’ouvrier, pendant les grandes crises, se jette dans le socialisme. La classe des prolétaires, soupéonneuse et ardente comme toutes les grandes réunions

d'individus, veut trouver des coupables lorsqu'elle souffre. Ces coupables, ce sont ses ennemis naturels, les patrons. Aussi, l’ouvrier s’agite, fait des grèves, exige des augmentations de salaire, s’insurge contre les accapareurs. Ces revendications sont-elles légitimes? Sont-elles fondées ? Il ne nous appartient pas de trancher cette grave question. Cependant, on doit observer que la dépression industrielle et commerciale a jeté sur le pavé une masse considérable de travailleurs. Les demandes d'ouvrage se sont donc accrues tandis que les offres restaient stationpaires, cette situation donnant la supériorité aux patrons, peut-être ceux-ci en ont-ils abusé. C’est une triste application du struggle for life anglais aujourd’hui à la mode. Quoi qu'il en soit, rançonné par les industriels ou victime de l’immuable injustice des choses, l’ouvrier souffre actuellement, et l’on ne peut pas épiloguer sur les cris de misère ou mème d'envie, de ceux qui meurent de faim.

. La véritabie origine de ces angoisses, ce n’est ni la condamnable malice de quelques capitalistes, ni la superproduction, c’est l'insuffisance des instruments d'échange, la contraction monétaire.

On a constaté, 1l est vrai, un excès de production dans l’industrie métallurgique, après 1872. Mais, on sait que les crises amenées par la surproduction durent peu, les modifications qu’elles entraînent dans le jeu de la loi de l'offre et de la demande, en amènent la solution rapidement et mécaniquement. Les économistes ont montré depuis longtemps l’insanité de la théorie du glut universel, c'est donc bien la raréfaction monétaire qui est la prin-

cipale, sinon la seule cause de la grande crise de 1820- 1840 et de la dépression économique subie actuellement par toutes les places du monde.

Les idées erronées que le public se forge, sur l’origine de ces calamités, ont amenéencore de nouveaux malheurs. Depuis que l’argent a perdu son rôle de monnaie internationale, l’or est devenu insuffisant aucommerce extérieur, et les prix onthbaissé. Ces résultats en ont produit un autre fort grave : à l'heure actuelle la doctrine protectionniste triomphe. Voici quelles sont les raisons de ce retour à des idées restrictives et arriérées. D'abord l'argent étant refusé presque partout en Europe au monnayage, les prix, ainsi que je l’ai déjà dit, ont baissé par suite du manque de monnaie. Mais, le commerçant, l'industriel aux abois, ne s’en rend pas compte, il accuse la concurrence étrangère. Les Allemands nous inondent de produits à vil prix, clament nos manufacturiers. Nous ne pouvons plus résister à la concurrence des blés américains et indiens, gémissent les agriculteurs. Qu'on nous donne des droits ou nous ne voterons plus pour vous, s’écrie le chœur autour de son député! Or, quel est le devoir d’un député? Évidemment, nous répondra-t-on régulièrement, il doitobtenir ce que désirent ses électeurs, quelles que soient d’ailleurs la justice ou l’opportunité de ces volontés populaires et locales, au point de vue de l'intérêt général.

Les députés qui pratiqueront cette fidélité seront d’ailleurs considérés comme de parfaits honnêtes gens, et conserveront eux mêmes cette conviction intime. Les

foudres de la presse, les disgrâces électorales, seront ré-

servées au contraire à ceux qui, trouvant les exigences de leurs mandataires nuisibles à l’intérêt du pays, n'hésite ront pas à les mettre de côté, et à voter d’après leur opinion personnelle.

Cela étant, on conçoit facilement que les ceultivateurs et la plupart des industriels, coalisés pour obtenir des droits protecteurs, sont à peu près assurés du succès auprès du gouvernement, vu leur nombre, Tous nos agriculteurs se plaignent de ce que le bétail se vend à vil prix, et ils en aceusent la concurrence amérieaine, or M. Leroy-Besulieu prouve qu’il n’est entré que queiques bœuts d'Amérique. Qu'importe, quels sont, en France, les fermiers qui lisent l'Économiste? Ces raisonnements se retrouvent d’ailleurs dans tous les autres pays. Les Américains, les Allemands, les Italiens, eux aussi, accusent la concurrence étrangère d’un état de choses fatal, indépendant de toute volonté, puisque le mal consiste dans une anémie monétaire, affectant à la fois tous les pays du monde, comme les différents organes d'un malade.

Mais, cette erreur grossière qui tient à l'ignorance des peuples, n’est pas seule à pousser Pancien et le nouveau monde dans la voie dangereuse du protectionnisme. À l'heure actuelle, tous les nays d'Occident révent d’avoir une monnaie d’or exclusivement. Le but de chacun d'eux, est donc d'attirer à Jui le bienheureux métal jaune. Pour l'Angleterre, qui est le centre du commerce et le grand marché monétaire universel, la chose, ainsi que le fait remarquer M. de, ELaveleye, est assez facile. Mais pour l'Allemagne, l'Halie, l'Autriche, par quel moyen attirer l'or, comment le conserver ?

Nous savons que, grâce à la pratique du change, dans

le commerce international, les produits se payent avec des produits, dans le plus grand nombre des cas. Ce n’est done que lorsqu'un pays aura plus acheté que vendu à l'étranger, qu'il devra expédier du numéraire au dehors pour équilibrer sa balance de commerce extérieur.

Il est arrivé, plusieurs fois, par exemple, qu'à la suite de mauvaises récoltes, l'Europe a fait en Amérique des achats de blé considérables. Si, dans ce cas, elle ne peut compenser sa dette par des envois de marchandises, elle doit expédier de l'or.

Le but de chacun actuellement, est donc de vendre à l'étranger plus qu’il ne lui achète, à exporter plus qu’il n'importe, afin d'établir une balance favorable au pays. Mais quels moyens employer pour réaliser ce desideratium ? Frappez de droits de douane les produits étrangers, répondent les protectionnistes, afin d’entraver l’importation, Le calcul est, d’ailleurs, assez maladroit, car il amène des représailles immédiates de la part des autres nations.

La demande générale de l'or et son insuffisance, le seramble for gold, comme disent les Anglais, a done mis FEurope et le monde sur la voie de la protection. La ré-cente discussion du tarif douanier devant les Chambres, en est la preuve. Les États-Unis, FPlialie, l'Autriche, la Russie, nous ont précédés où suivis dans fa même voie, en accablant de droits les marchandises étrangères et en stipulant qu'ils seraient payables en or.

Cette coïncidence de la contraction monétaire avec le proteetionnisme, n'est d’ailleurs pas nouvelle. La proscription de l’argent dans le Royaume-Uni, en 1816, fut en

effet, suivie, dans toute l'Europe, d'une surélévation des droits de douane. En France, la Chambre des députés compose une adresse au roi, pour lui exposer les souffrances de l'agriculture. « La détresse croissante des départements de l’est, de l'ouest et du sud, dit ce message, prouve que les mesures, prises trop tard contre l’importation des céréales étrangères, sont insuffisantes. » En Amérique, en Allemagne, en Autriche, les mêmes plaintes se font entendre. « Le système protecteur qui prévaut aujourd'hui, dit Sismondi, c'est la détresse qu'on a partout sous les yeux qui l’a fait adopter. »

Mêmes causes, mèmes effets. La rareté de l'or en 1820 et en 1891 a engendré le proteetionnisme, c’est à l'abri d'une abondance d'or inouiïe, de 1850 à 1860, que le libre-échange s'est développé.

Le pas en arrière que cette situation à entrainé pour le monde est énorme. L'Europe en est actuellement revenue au système mercantile du xvi° siècle, si clairement, si vertueusement flétri par tous les économistes modernes. Si l'or n'est plus considéré comme la seule et unique richesse des peuples, il est du moins regardé comme la seule monnaie possible pour les nations, c'est-à-dire comme le seul moyen de faire cireuler leurs richesses. De là cette lutte enragée, de là, comme au temps de la théorie de la balance de commerce, ces tarifs écrasants, ce soin d'écarter des frontières le torrent des marchandises étrangères, afin de garder son or, derésister à l'attraction irrésistible qui l'entraïne vers les grandes places comme Londres et Paris. « L'or, disait le prince de Bismarck, est devenu une couverture trop étroite que chacun tire à lui. » —

L'image est vive et vraie, c’est le scramble for gold, V'application du darwinisme en matière de monnaie.

La hausse des tarifs douaniers n’est pas le seul engin employé pour capturer l’or dans cette bataille, Les fortes places, comme Londres, Paris, New-York, Berlin, ont encore une autre arme pour drainer le métal jaune dans les caisses des faibles, c’est-à-dire, sur les placesitaliennes, espagnoles, autrichiennes. Il leur suffit, pour arriver à ce résultat, d'élever le taux de l’escompte.

Lorsquele niveau de l’encaisse des banques baisse sur une place, on élève le taux de Pescompte, et, mécaniquement, l'or étranger y afflue, comme dans une pompe aspirante dont on aurait soulevé le piston. C’est à l’aide de ce procédé que l’on s’efforce d'attirer Por x soi actuellement. En 1889 et en 1890 la Banque d'Angleterre n’hésita pas, dans ce but, à élever le taux de l’escompte à 6 0/0. Les places étrangères, qui voient leur or s'enfuir, s’efforcent naturellement de protester et de se défendre. Elles aussi, élèvent le taux de leur escompte, pour le retenir, c’est done une lutte à coups de hausse, lutte dans laquelle les places les plus faibles restent nécessairement sur le champ de bataille.

Le manque de numéraire amené par la démonétisation de l’argent, par son expulsion, et par Padoption de lor comme seule monnaie internationale, malgré son insuffisance, a donc déchaîné les plus grands désastres sur le monde. Outre que l’industrie et le commerce, privés de capitaux et d'instruments d'échange, languissent, frappés mortellement par la baisse des prix et par les primes artificielles dont jouissent les produits de l’Inde, la rareté de

l'or a jeté entre les nations un brandon de discordes incessantes, Les souffrances ont aiguisé les haiïnes de castes, d'ouvriers à patrons, et les haines de races, de peuple à peuple. On accuse la concurrence étrangère d'un mal fatal et universel, dont les seuls coupables sont l'Angleterre et l'Allemagne. On se bat à coups de tarifs, dans le but de sauver l’industrie menacée en faisant hausser les prix et de défendre son or en se créant une balance favorable. Enfin, toutes les places cramponnées à cette couverture trop étroite dont parle le prince de Bismarck, s'efforcent de l'attirer à elles en haussant le taux de l’escompte, La situation était désastreuse, les conséquences qu'elle entraîne, les mauvais remèdes qu'elle suscite, l’aggravent encore, Protectionnisme, hostilité, c'est le retour aux idées étroites et surannées. On supprime la concurrence généreuse et progressive de 1860, qui donnait à chacun, aux petits comme aux grands, les mêmesarmes, et n'accordait la victoire qu'au plus laborieux, au plus ingénieux.

Cette concurrence libérale, qui a donne au siècle ses « plus belles années de progrès économique, on l'a rem placée par une lutte féroce et lâche. Dans le seramble for gold, les armes ne sont pas egales, Londres par son importance triomphe dans ce combat, mais l'Inde, en ruinant son agriculture, lui fait payer sa victoire plus cher qu'elle ne vaut. La France peut encore faire face à cette guerre, grâce à son énorme stock métallique, et grâce aussi à son argent, qui soutient la circulation des marchandises à l'intérieur. L'Allemagne, la Russie se maintiendront plus difficilement. Quant aux Etats plus

faibles, comme lltalie, l'Espagne, l'Autriche, ce ne s6nt plus des combattants, mais des victimes,

Et qu'arrivera- t-il si cette folie continue, si par exemple la France démonétise définitivement son argent ? Les conséquences seront telles : l'or du monde entier affluera à Paris, à Londres, à Berlin et à New-York.

Le scramble for gold continuera donc entre ces quatre places. Pour les autres pays, ils n'auront plus qu’à adopter comme monnaie l'argent déprécié.

Leur situation vis-à-vis des grandes places monométallistes or, sera identique à celle del‘Inde vis-à-vis de lAngleterre. Elles n'auront plus de monnaie commune avec Londres, Berlin et Paris, leurs dettes vis-à-vis de ces places, seront alourdies par la baisse de l'argent et la hausse de l’or, mais leur industrie et leur agriculture jouiront de primes artificielles, sur les marchés anglais, allemands et français. Pousser plus loin la démonétisation de l'argent, c’est donc s’enfoncer de plus en plus dans le désastre, il est grand temps d'arrêter l’Europe dans cette chute.

Dans les chapitres précédents, nous avons examiné les conséquences de la raréfaction de la monnaie, et les crises qu’elle provoque.

Dans la seconde partie de ce travail, nous nous proposons d'étudier les divers remèdes essayés ou proposés, pour combattre la contraction monétaire, et en adoucir les effets. Récemment, les États-Unis, par le vote du Bland Bill et du Silver Bill, ont essayé de relever le prix de l'argent.

Nous étudierons dans un premier chapitre, cette tentative intéressante, quoique les mobiles qui ont fait proposer et voter ces dispositions soient assez difficiles à saisir, Nous consacrerons ensuite un chapitre à l’histo-

rique de l’Union latine.

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