‹ Droit Romain: Du Développement Parallèle de la Représentation dans les Instances Judiciaires et dans les Actes Juridiques Économie Politique de la Contraction Monétaire et de ses ConséquencesChapitre 43 sur 47 · LH A · texte numérisé non relu

LH A

qu'il en soit, les plaintes s’élevant de tous côtés en Amérique, pour dénoncer le manque denuméraire qui entravait le mouvement des affaires, le B/and Act du 28 février 1878 rétablit ie bimétallisme américain, et ordonna l'achat par mois, et au prix du marché, de 8 millions au moins et de 4 millions au plus de dollars d'argent qui devaient être frappés en monnaie de ce module, Le gouvernement trouvait son compte dans cette organisation, L'argent étant tombé, en effet, à 1,15 dollars par once, il gagnait comme bénéfice de la frappe, l'écart entre le prix d'achat dés lingots etle cours nominal de 1,29 auquel il mettait ses dollars en circulation.

Malheureusement, le prix de l’argent, un instant maintenu, récommença son mouvement de baisse. En 1886, il valait moins d’un dollar l’once. L'écart entre la valeur nominale des dollurs d'argent et leur valeur commerciale devenant trop considérable, le public les refusa, Le gouvefnement ne put vaincre cette résistance, il eut beau prendre à sa charge les frais de transport, il ne réussit pas à maintenir les écus en circulation, De plus, à mésure que le stock d'argent des caisses nationales augmentait, leur encaisse d’or diminuait d'une façon alarmante, Les Américains, méfiants, se débarrassaient de leurs dollars blancs et thésaurisaient les jaunes.

Pour faire face à ces dangers le gouvernement prit alors le parti de retirer l’argent dont le public ne voulait pas, pour lui offrir en échange du papier-monnaie, On émit donc des billets (certificutes) de 1, 2 et 5 dollars, contre dépôt du numéraire, Ges billets eurent un succès considérable et quélque peu surprenant, puisqu'ils étaient

couverts par de l'argent, et représentaient par conséquent un simple déguisement des dollars refusés.

Néanmoins, le Congrès de Washingion remania encore le système monétaire par une nouvelle loi, le Silver Bill, adopté le 14 juillet 1890, dont les dispositions principales sont les suivantes :

« Il est décrété par le Sénat et la Chambre des représentants des États-Unis d'Amérique assemblés en Congrès :

« 4° Que le secrétaire du Trésor est tenu à acheter de temps en temps des lingots d'argent (silver bullion) pour un total de 4.500.000 onces, ou telle partie de ce total qui sera offert chaque mois au prix du marché, sans dépasser celui de un dollard pour 371,25 grains d'argent pur et d'émettre, pour le paiement de ces achats d'argent, des billets du Trésor (treasury notes) des États-Unis, qui seront préparés par le secrétaire du Trésor en telle forme et en telles coupures qu’il prescrira, pas inférieures à 1 dollar et pas supérieures à 1.000 dollars.

« 2° Que les billets du Trésor émis conformément aux prescriptions du présent Act seront remboursables sur demande, en numéraire, au Trésor des États-Unis ou au bureau des assistants-trésoriers, et ceux qui seront remboursés pourront être émis à nouveau, mais le total de ces billets en circulation ne pourra être inférieur ou supérieur en aucun temps, au prix total des lingots d’argent ou des dollars standard d'argent monnayés avee cet argent et détenu par le Trésor, qui les a payés en ces billets ; et ces billets du Trésor seront un moyen de paiement légal (legal tender) pour toutes les dettes publiques et privées,

sauf le cas d’une stipulation contraire expresse dans le contrat et seront recevables pour les taxes à la douane, pour les impôts et pour toute charge publique, et, quand ils seront ainsi reçus, ils pourront être émis à nouveau ; et ces billets, quand ils seront détenus par toute banque nationale, pourront être comptés pour la réserve légale ; que sur la demande de tout porteur, ces billets seront remboursés par le secrétaire du Trésor en or ou en argent, à son choix et conformément aux règles qu’il prescrira, la politique monétaire établie aux Etats-Unis étant de maintenir la parité entre les deux métaux sur la base du rapport légal actuel ou de tout autre rapport à établir par la loi.

« 3° Que le secrétaire du Trésor fera monnayer chaque mois deux millions d'onces de l’argent lingot acheté conformément à cet Act en dollars standard d'argent, jusqu'au 6 juillet 1891, et qu'après cette date, il fera monnayer, de temps en temps, l’argent lingot acheté en telle quantité qu’il peut être nécessaire pour rembourser les billets du Trésor prévus par cet Act, et tout bénéfice de seigneuriage résultant de ce monnayage sera versé au Trésor. »

L'argent acheté d’après les prescriptions du nouveau Silver Bill est également utilisé pour émettre des silver cerlificates. Quelles sont les véritables causes qui ont amené le vote de cette loi? Bien des réponses ont éte faites à cette question. En France où les choses d’Amérique sont peu connues, à cause de l'éloignement, et surtout par suite de l’incompatibilité des races, l'opinion générale veut que le Silver Bill n’ait été qu’un habile marchandage

débattu entre les propriétaires de mines etles républicains, ceux-ei s'engageant à voter la loi sur l'argent à la eondition que les défenseurs du métal blanc donneraient leur concours au bill Mae Kinley. Les propriétaires de mines, se seraient, de plus, acquis les démocrates, en combattant une mesure qui leur était odieuse, le bi11 Force. Que cette opinion soit quelque peu fondée, il est je crois impossible d'en douter. Il est certain, en effet, que les députés de la Californie, du Névada, du Colorado, du Dakota, États dont la principale richesse consiste dans les mines d'argent, il est évident dis-je, que£es députés soutiennent activement la cause du métal blane {1). Mais outre cet intérêt particulier et quelque peu mesquin, n'y a-t-il pas dans le Silver Bill un calcul, une aspiration nationale ? Je le croirais assez volontiers (2).

Les Etats-Unis ont besoin, plus qu'aueun autre peuple, d'un instrument d'échange abondant, souple et surtout susceptible de se multiplier très rapidement afin de faire face aux besoins toujours eroissants d'un développement économique colossal. L'or, à l'heure actuelle. est devenu insuffisant. Et le ralentissement de sa production prouve que si l'univers s'obstine à n'accepter que lui comme monnaie, la crise augmentera d'intensité avee le temps.

Une telle situation aurait done pour résultat d’arrêter les Etats-Unis en pleine croissance. L'agriculture et le

1} Voir l'arucle de M. Arthur Rafalovich: La question de rgentaur Étais-Unis, àans le Monde Économique du 2 janvier ?. Voir aussi l’article de M. Lépaule dans le numéro du 2 janvier 1S92.

(2 de Laveleye. La Monnaie et Bunétailisme international.

commerce ont déjà beaucoup souffert de l’autre côté de l’Atlantique et le Si/ver Bill de 1890 est essentiellement le résultat de ces difficultés. Accroître la monnaie en cireulation à l’intérieur, tel est le principal but des États- Unis, peut-être veulent-ils ainsi préparer Fadoption, chez eux, du monométallisme avec étalon d'argent. Adopter une monnaie dépréciée, amener la baisse de toutes les valeurs à l'étranger, augmenter de 25 à 30 0/0 ses dettes extérieures, voilà, dira-t-on, un caleul bien improbable, chez des gens aussi pratiques que les Américains. Si l'on examine attentivement les résultats d’une pareille opération, on s'aperçoit, au contraire, que les véritables victimes seraient, non pas le gouvernement de l'Union, mais bien tous les Etats européens. Les États-Unis sont un pays jeune ; ils disposent d'espaces immenses, encore non défrichés. Leur principal avantage sur l’Europe est là. Ils ont la grande richesse, le blé, la viande, pour se nourrir, le coton pour se vêtir, les bois et les métaux pour construire, le charbon pour développer leur industrie. Tout le nécessaire ils le tiennent.

L'Europe, au contraire, ne peut plus se suffire à ellemême. Les richesses de première utilité lui manquent à cause de sa population trop abondante. Le pain, la viande, le coton, elle doit les demander à des terres plus neuves, à l’Inde, à l Amérique. Que leur offre-t-elle en échan ge? les produits fabriqués. Elle vit sur ses usines qui payent le pain et le coton d’outre-mer en vêtements confectionnés avee ce même coton qu'on lui a expédié, en machines, en objets de luxe. Dans une pareille situation elle est la plus faible. Il est bien peu probable, en effet, que lon par-

vienne, à l’aide de procédés scientifiques, àrenouveler l'agriculture du vieux monde de façon à lui permettre de nourrir tous ses habitants. Le développement de l'industrie aux États-Unisn’est, au contraire, qu'une affaire de temps et de protection. L’outillage de l'Amérique du Nord est déjà bien près de la perfection. Il s’est développé à l'ombre des tarifs écrasants et le but unique, le but fondamental

de tous les efforts du gouvernement de l'Union depuis un siècle, c’est de donner aux Etats-Unis une industrie suffisant à tous les besoins du pays. Le jour où ces efforts auront abouti, la grande république transatlantique sera économiquement maîtresse de l'Europe, car elle pourra se passer d'elle, tandis que ses exportations de blé, de bétail, seront toujours nécessaires au vieux monde. Elle se créera done une balance de commerce toujours favoable avec les nations d'outre-mer. Le bill Mae Kinley n'est que le résultat de ces tendances. Et, à ce titre, son adoption par le Congrès est un acte louable. Le protectionnisme dans les pays déjà outillés comme ceux del'Europe n'est, Croyons-nous, qu'une avance à la routine et à la paresse industrielle. Les manufactures se contentent de produire assez pour répondre aux demandes du pays, en vendant très cher. sans affronter les marchés extérieurs. Donc plus de stimulant, plus de concurrence, partant plus de progrès. Dans un pays jeune et ardent comme l'Amérique, au contraire, tant que l'outillage n’est pas suffisant pour répondre aux besoins de l’intérieur, nous pensons que la protection est légitime et utile. La routine et le ralentissement ne sont pas à craindre en pareil cas. L'insuffisance même de la production industrielle, devant

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les demandes toujours croissantes du pays, est un gage de progrès. Elle active la concurrence entre les manufacturiers nationaux et, par suite, surexcite l'esprit d’entreprise et d'invention que les Américains possèdent, d’ailleurs, naturellement, à un très haut degré.

L'adoption de l'étalon d'argent par les États-Unis favoriserait singulièrement ce mouvement. Nous avons déjà montré, dans un précédent chapitre, que* l’adoption de Vétalon d’or, par les nations européennes, avait pour résultat de donner aux pays monometallistes argent comme l’Inde, une prime d’exportation considérable sur les marchés d'Europe, tandis que. les produits d'Occident étaient grevés d’une sorte de taxe naturelle, à leur entrée en Orient.

Ce mécanisme est fortsimple. Un stock de marchandises de Bombay arrive à Londres. Le coùt de production de ces marchandises a été payé en argent dans le pays. Elles seront vendues, il est vrai, en Angleterre contre de l’or, mais cet or servira à acheter de l'argent, seule monnaie hindoue. Lorsque l'or et l'argent étaient maintenus par la Monnaie française, au poids de 1 à 15 1/2, la roupie coûtait 2 schellings; à l’heure actuelle, au contraire, la roupie ne vaut plus que 18 pences et même

. moins. Conclusion : le négociant hindou qui, jadis, devait vendre sa marchandise 40.000 livres sterling pour en tirer 400.000 roupies, obtiendra maintenant la même quantité de roupies, en vendant son stock en Angleterre pour 7.500 livres sterling seulement. Donc, prime de 25 0/0 en faveur de l'exportation des produits indiens

en Europe. Ruine de l’agriculture dans l'Occident et sur- | 9

tout en Angleterre, par suite de l’envahissement des blés de Bombay et de Calcutta.

En outre, par une conséquence du même état de choses, l'industriel anglais qui, pour tirer de ses produits 100.000 livres sterling, devait autrefois les vendre 100.000 roupies, se verra obligé, maintenant que l’argent est en baisse, d’en obtenir une quantité de roupies beaucoup plus grande, pour rentrer dans ses 10.000 livres sterling. Done, protection en faveur de l’industrie indigène, diminution de l'exportation européenne, développement considérable des usines indiennes. Que l'Amérique adopte l’étalon d’argent et les mênies résultats se produiront en sa faveur. Ses exportations de matières premières et même, au bout d’un certain temps, de produits manufacturés, jouiront, sur tous les marchés du vieux monde, d’une prime considérable, qui favorisera encore le développement de son agriculture en ruinant celle des pays à étalon d'or. D'autre part, son industrie, protégée par cette taxe naturelle qui frappe les exportations des nations à étalon d'or à leur entrée dans les pays monométallistes argent, continuera son évolutiou progressive, favorisée par une monnaie abondante, tandis que les manufacturiers européens continueront de gémir sur le manque de capitaux qui les en trave. [ls atteindront alors le but rêvé, c’est-à-dire qu'ils tiendront le vieux monde à leur discrétion, avec une industrie suffisant à leurs besoins, et une agriculture maïitresse sur tous les marchés. Mais, objectera-t-on, ces avantages auront un contre-coup pénible. L'Inde voit actuellement sa dette annuelle envers l'Angleterre, alourdie dans des proportions ruineuses. Les souffrances y sont

au moins aussi grandes qu’en Europe, à cause des taxes que cette augmentation de la dette extérieure entraîne. Le fait est parfaitement exact, les souffrances des indigènes, sous les impôts dont on les accable pour combler ce gouffre, sont malheureusement trop réelles. Mais, le cas de la grande colonie anglaise est très particulier. Elle est, en effet, le pays du monde dont la dette annuelle étrangère est la plus considérable, par suite de conventions passées entre la métropole et le gouvernement indien.

Toute différente, au contraire, serait la situation de l'Amérique, avec une industrie suffisamment développée, pour maintenir la balance de commerce du pays favorable à l’exportation. Les États-Unis jouiraient alors de tous les avantages de cet état de choses, sans en supporter les inconvénients. Les valeurs américaines subiraient, il est vrai, une baisse à l’étranger, mais c’est là un contrecoup dont une nation comme les États-Unis supporte les effets facilement, surtout, lorsqu'elle n’a pas de dette extérieure.

L'Etat y trouverait également son compte, car sa dette intérieure se trouverait allégée. Les fermiers du Far West et du South West, débiteurs de sommes écrasantes par suite des mauvaises récoltes de ces dernières années, seraient soulagés ; les prix baisseraient, les capitaux afflueraient. L’avènement de l’étalon d'argent déprécié serait probablement le signal d'un épanouissement économique considérable au delà de l'Atlantique et le signal d’une décadence en deçà.

On le voit donc, l'amour des Américains pour le métal blanc est la conséquence d’une opinion scientifique, non

le résultat d'un marchandage entre gros accapareurs. Que des compromissions de ce genre aient eu lieu, c'est probable, mais on leur à donné une importance disproportionnée avec les ressources dont disposaient leurs auteurs. Les propriétaires de mines d'argent ont eu la fortune de voir leur intérèt personnel confondu avec l'intérêt national, comme les Yankees le comprennent, là giît la aison du Siver Bul.

Tout reste à dire, d'ailleurs, sur la valeur scientifique et morale de cette tendance des Américains. C'est de l'égoïsme patriotique, c’est aussi de l'économie politique courte vue, car l'intérêt d'un vendeur n'a jamais été de ruiner ses acheteurs. Il les réduit alors, à chercher les moyens de se passer de lui, et ils arrivent toujours à les

trouver.

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