‹ Droits de l'homme (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

u A N d je commençai le chapitre intitulé « Conclusion m dans la première partie des Drôits de l’Homme , publiée l’année dernière , c’étoir mon intention de le faire beaucoup plus long ; mais en repassant dans mon esprit tout ce que j’avois dessein d’y ajouter , je trouvai ou qu’il falloit que je rendisse l’ouvrage trop volumineux ou que je circonscrivisse trop mon plan. C’est gpurquoi je le terminai aussitôt que le sujet me le permit, &; réservai ce que j’avois de plus à dire pour une autre occasion.

Plusieurs autres raisons contribuèrent à me faire' prendre cette résolution. J@ voulois savoir comment un ouvrage , écrit dans un style & dans un genre si différent de ce que l’on avoit coutume de voir en Angleterre , seroit reçu du public, avant

daller .plus loin. Un vaste champ s’oitvroit aux desseins des hommes , par le moyen de la révolution française. L’opposition' injurieuse de M. Burke amena la controverse en Angleterre. Il attaqua des principes qu’il étoit informé que je défendrois , parce que je les crois bons , parce que j’ai contribué à les établir que je me crois obligé de les defendre. S’il n’avoit pas provoqué la controverse „ j’aurois probablement gardé le silence.

Une autre raison qw m’engagea à différer le reste de l’ouvrage , fut que M. Burke promit , dans sa première publication , de renouveler, le sujet dans une autre occasion , & de faire une comparaison entre ce qu’il appelle la constitution anglaise & celle de France. C’est pourquoi je me tins en réserve pour l’attendre. Il a depuis publié deux ouvrages .sans s’acquitter de sa promesse ; qu’il ïi’auroit certainement pas omise , si la comparaison avoit été en sa faveur.

Dans son dernier ouvrage , ce son Appel w des nouveaux aux anciens Whigs « , il a ciré' environ dix pages des Droits de l* Homme ; & après s’être donné la peine de le faire , il dit , « qu’il 11e tentera pas 55 de les réfuter ^ , voulant dire les principes qui y sont contenus. Je connois assez JM. Burke pour savoir qu’il l’an roi t fait s’il avoir pu. Mais au lieu de les contester, il se console immédiatement après , en disant « qu’il a fait sa part v». = Cela n’est pas vrai. Il n’a pas tenu sa promesse en comparant les deux constitutions. Il suscita la controverse , il jeta le gantelet & évita ignominieusement le combat. Il est maintenant al* unisson de son opinion, si que le siècle delà chevalerie est passé

Le titre , ainsi que la substance de son dçrnier ouvrage, son ce Appel « , fait sa condamnation. Les principes n’ont besoin que de leur propre mérite ; &; s’ils sont bons , ils se soutiendront. Les mettre sous

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la protection de l’autorité des autres hommes , comme l’a fait M. Burke , c’est les* rendre suspects. M. Burke n’aime pas trop à céder une partie des honneurs ; mais dans ce cas-ci 5 il tâche artificieusement de se décharger d’une partie de sa disgrâce.

Mais qui sont ceux à qui M. Burke a fait son appel ? Une bande d’enfans en fait de philosophie & des demi-politiques de l’autre siècle^ des hommes qui n’allèrent pas plus loin dans l’étude des principes que cela pouvoir être utile à soutenir leur parti ; des hommes qui ne pensèrent jamais à la Nation : & tel a été le caractère de tous, les partis , depuis ce rems-là jusqu’au moment actuel. La Nation ne voit rien dans de pareils ouvrages 5 ou dans une pareille politique digne de son attention. Peu de chose peut faire mouvoir un parti , mais il faut quelque chose de grand pour émouvoir une Nation.

Quoique je ne voye rien dans l’appel

de M. Burke qui soit digne de beaucoup d’attention , il y a neanmoins une expression sur laquelle je ferai quelques re^ marques. === Après avoir cité nombre de passages des Droits de l'homme & refusé de combattre les principes contenus dans cet ouvrage , il dit : a Gela sera prdba- « blement fait. ( si de pareils écrits sont 55 jugés dignes d’une autre réfutation que 33 de celle de la justice criminelle) ..par 53 d’autres , qui pourront penser comme 33 M. Burke & avec le même zèle”.

En premier lieu , cela, na pas encore été fait par qui que ce soit. Il n’y a pas eu moins de huit ou dix pamphlets de publiés par différentes personnes * pour servir de réponse aux ce Droits de l’hommè y? j ôc aucun d’eux, à ma connaissance , n’a été jufqu’â une seconde édition : leurs titres mêmes ne sont pas généralement connus.

Comme je n’aime pas à multiplier les publications inutiles A je n’ai répondu à au-.

ainmumiOT

cuns d’eux ; 8c comme je croîs qu’urs homme peut lui-même perdre sa réputation en écrivant , tandis que les écrits des autres ne sauroient la lui faire perdre , j’ai soin d’éviter cet écueih

Mais en voulant drun côté éviter les publications inutiles y je voudrais .de l’autre écarter de moi tout ce qui peut paroître comme un orgueil dédaigneux-SiM. Burke ou toute autre personne de son parti veut produire une réponse aux droits de Thomme, dont on ait distribué un nombre d exemplaires montant à la môitiéjoumême au quart des exemplaires des droits de l’homme , je répondrai à son ouvrage.

Mais jusqu’à ce qu’il ait fait cela, je me laisserai tellement guider par le public ( 8c le public sait que je ne suis pas un flatteur ) que je ne croirai pas qu’il soit digne de moi de répondre à ce qu’il ne trouve pas digne de lire. Je suppose qu’il s’est au moins distribué, tant en Angle-

terre qu’en Ecosse &: en Irlande quarante à cinquante mille exemplaires de la pre^ miere partie des droits de t homme.

Je vais maintenant faire quelques oR-r* servations sur le reste de. la citation , de M. Burke.

<c Si , dit-il, de pareils écrits sont jugés » dignes. d’une autre réfutation que de » celle de là jufiice criminelle? «

Le lecteur pardonnera le calambour , ce seroit vraiment une juftice bien criminelle qui condamneroit un ouvrage parce qu’on ne peut pas le réfuter. La plus, grande peine qu’on pourroit lui infliger seroit de le réfuter. Mais en suivant la méthode indiquée par M. Burke la condamnation tomberoit finalement sur l’injustice du procès & non pas sur l'ouvrage, &: clans ce cas-là , j’airaerois mieux en être l’auteur que le juge ou les jurés qui le çondamner oient.

' Mais pour en venir directement au but3 fai été d’un avis différent de plusieurs gens de loi, sur le sujet des poursuites 2 &: je trouve qu’ils reviennent à préfent à mon opinion ; je vais ici exposer mon opinion % d’une manière étendue, & eamême-tems aussi concise que possible.

Je vais d’abord supposer un cas par rapport à une loi quélconque, & la cornparer ensuite avec un gouvernement , oii avec ce que l’Angleterre est ou a été appelée, une constitution.

Ce seroit un acte de despotisme, ou de ce que l’on appelle.en Angleterre pouvoir arbitraire , de faire une loi pour défendre d’examiner les principes , bons ou mauvais , sur lesquels cette loi ou toute autre seroit fondée. : .. .

Si une loi est mauvaise , autre chose est de s’opposer à son exécution , que d exposer ses erreurs 3 d’argumenter sur

ses défauts, 8c de faire voir pourquoi on devroit la révoquer , ou pourquoi on devroit lui en substituer une autre. J’ai toujours été d’avis ( 8c j’ai toujours pratiqué cet avis ) qu’il vaut mieux obéir à une mauvaise loi, en se servant en mêmetems de tous les arguments possibles pour en faire voir les défauts 8c en procurer la révocation, que de la violer par la force; parce que l’exemple d’enfreindre une mauvaise loi, pourront conduire à l’infraction de celles qui sont bonnes.

Il en est de- meme par rapport aux pria-, cipes 8c aux formes de gouvernement „ ou a ce que l’on appelle constitution 8c aux parties dont elles sont composées.

• C’est pour le bien des nations 8c non pas pour les émoluments ou pour l’aggrandissemen-t de certains individus que les gouvernemens doivent être établis , 8c que le genre humain fait la dépense de les

entretenir. Donc en raisonnant commâ ci-devant, les défauts de tout gouvernement ôe de toute constitution , quant au principe & à la forme , doivent être aussi ouverts à la discussion que les défauts d’une loi , &: tout individu contracte l’obligation de les faire connoître. Quand ces défauts &: les moyens d’y remédier sont généralement connus d’une nation, cette nation réforme son gouvernement ou sa eonflitution dans un cas , comme le gouvernement avoit révoqué ou réformé la loi dans l’autre. L’opération du gouvernement est restreinte à faire ou à exécuter les lois; mais c’est à une nation qu’appartient le droit de créer ou de régénérer les constitutions &: les gouvernemens ; conséquemment ces fujets , comme sujets d’enquêtes, sont toujours fournis de droit à rinspeélion d’une nation , & ne sauroient, sans envahir les droits généraux de ce pays, devenir des sujets de poursuite, Sur ce terrein , je combattrai,

vert que de l’étouffeix Ce fut lui qui ouvrit la controverse ; il ne doit pas l’abandonner.

Je ne crois pas que la monarchie Si l Aristocratie existent encore sept ans dans aucun des pays éclairés de l’Europe. Si on peut avancer des meilleures raisons pour elles que contre elles , ces raisons prévaudront ; sinon elles tomberont d’ellesmêmes. On ne peut pas actuellement dire aux hommes de ne pas penser & de ne pas lire ; - & les ouvrages qui ne font qu’examiner les principes des gouvernemens , inviter les hommes à raisonner & à réfléchir , montrer les erreurs & les perfections des différens systèmes , ont droit de paraître. S’ils n’excitent pas l’attention , ils ne sont pas dignes d’un procès \ & s’ils le font, les poursuites deviendront nulles, puifqu’elles ne sauraient s’étendre jusqu’à

'prohiber la lecture. Ce seroir un jugement contre le public , 6c non pas contre Fauteur, & la méthode la plus efficace d’exciter ou de hâter les révolutions.

Dans tous les cas qui ont universellement rapport à une Nation touchant les systèmes de gouvernemens * un juré de douT^e hommes n’est pas compétent pour décider. Où il n’y a pas de témoins à examiner , pas de faits à prouver, quand toute l’affaire est devant le public en général , le mérite ou le démérite dépendant de son opinion ; 6c lorsqu’une cour de justice né peut rien connoître de plus que ce que chaque individu connoît , chaque aggrégation de douze personnes formeroit un aussi bon juré l’une que l’autre, 6c casseroit.probablement le jugement l’une de l’autre ; ou , à cause des différentes opinions de ses membres , ne seroit pas en état d’en former un. C’est une question de savoir si une Nation approuvera

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nn ouvrage ou un plan ; mais c’est uné autre question de savoir si elle confiera à un pareil juré le pouvoir de déterminer si cette N ation a droit ou non de réformer son gouvernement. Je fais mention de ces cas a'fin que M. Burke puisse voir que je nai pas écrit sur le gouvernement sans réfléchir sur ce qu’étoit une loi , ainfi que sur ce que sont des droits. = Le seul juré efficace, dans de pareils cas, serait une convention de toute la Nation élue avec candeur ; car dans tous les cas semblables, la Nation est. le voisinage. Si M. Burke veut proposer un pareil juré , je renoncerai au privilège detre citoyen d’un autre pays ; & , me soumettant à sa proposition, j’attendrai l’issue de son jugement, pourvu qu’il veuille faire la même chose ; car mon opinion est que son ouvrage ôc ses principes seraient condamnés au lieu des miens.

Quant aux préjugés que les hommes

ont contractés de l’éducation &: de l'habitude , en faveur de telle ou telle forme de gouvernement, ces préjugés ont encore à subir l’épreuve de la raison & de la réflexion. Dans le fait, de tels préjugés ne sont rien. Personne n’est prévenu en faveur d’une chose, lorsqu’il sait quelle est mauvaise ; &c quand il est convaincu quelle ne l’est pas, son préjugé s’évanouit. Nous n’avons qu’une idée défectueuse du préjugé. On pourroit dire que jusqu’à ce que les hommes parviennent à penser pour eux- mêmes , tout est chez eux préjugés , '& non pas opinion ; car une opinion proprement dite est le résultat de la raison & de la réflexion. Je fais cette remarque , pour que M. Burke n’ait pas trop de confiance aux préjugés ordinaires du pays.

Je ne crois pas qu’on ait jamais traité le peuple d’Angleterre avec candeur & avec justice. Les partis lès hommes qu’on

•appeî'oit chefs lui en ont toujours imposé» Il est tems que la Nation se montre supérieure aces momeries. Il est tems qu’elle bannisse cette indolence & cette inattention qui ont si longtems encouragé l’augmentation excessive des taxes. Il est tems quelle renonce à ces chansons &: à ces santés qui sont calquées pour rendre esclaves , & qui tendent à étouffer la réflexion. Sur de pareils sujets, les hommes n’ont qu’à penser ; &: ils ne pourront ni mal agir ni être induits en erreur. Dire qu’un peuple quelconque n’est pas propre à la liberté , c’est faire la pauvreté l’objet de son choix , & dire qu’il aimeroit mieux être chargé de taxes que de n’en pas avoir. Si on pouvoir prouver une pareille chose , on prouveroit également que ceux qui le gouvernent ne sont pas propres à le gouverner, car ils font partie de ce même

Mais en admettant qu’il faille changer

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les gdüvememens clans toute FEurope cela peut certainement se faire sans convulsion &c sans vengeancë. Il ne vaut pas la peine de faire des ehangemens ou des révolutions 5 à moins que ce ne soit pour de grands avantages nationaux; & quand une Nation verra ces avantages & les voudra ,, le danger sera , comme en Amérique & en France , pour ceux qui s’y opposeront ; & avec cette réflexion je termine ma Préface.

A Londres , le 9 Février 1792.

Signé Thomas Paine.

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