‹ Droits de l'homme (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

O N peut appliquer à la raifon & à la liberté les paroles d’Archimède fur les pouvoirs mécaniques : « Si l’on trouvoit » un point d’appui , il servit possible de ” soulever le monde », la révolution de l’Amérique offrit en politique ce qui n ’étoit qu’une théorie , en fait de mécanique. Les gouvernemens de l’ancien monde avôient pris de telles racines; la tyrannie & l’habitude dominent tellement les esprits, qu’il éroit impoffibîe qu’on commençât en Asie, en Afrique ou en Europe, à réformer l’état Politique de l’homme. La liberté avoir été

chassée de toutes les parties du globe : on regardent la raison comme une rébelle, 1’êsclavag.e de la crainte empêchoit les hommes de penfer.

Mais telle est la nature irrésistible de la vérité, qu’il ne lui faut que la liberté de paroître. Le soleil n’a pas besoin d’inscription pour être distingué des ténèbres ; &: à peine les gouvernemens de l’Amérique furent-ils connus dans le monde , que le despotisme reçut un échec , & que l’homme commença à espérer du soulagement.

L’indépendance de l’Amérique, consir dérée simplement sous le point de vue de sa séparation de l’Angleterre , n’auroit été qu’une chose de peu d’importance , si elle n’avoit pas été accompagnée d’une révolution dans les principes & dans la pratique des gouvernemens. L’Amérique n’a pas combattu pour elle seule, mais pour ; le monde entier; elle a étendu ses vues au-delà. des avantages particuliers qu’elle

peuvoic recueillir. Le Hessois même, quoique soudoyé pour l’assujettir, vi'vra peut - être assez long - tems pour bénir sa défaite; & 1 Angleterre, en condamnant les vices de son gouvernement , se réjouira de son manque de succès.

Comme l’Amérique était le seul endroit du monde politique, où l’on pût poser les principes d’une réforme univerfelle, c etoit aussi le meilleur endroit du monde naturel. Un concours de circonstances contrihuoit non - seulement â produire ses 'principes , màis encore à les faire parvenir à ünè taille gigantesqué, ‘.Les scènes majestueuses que ce pays offre à l’œil du spectateur, font naître & encouragent les grandes idées. Il y voit la' nature en grand. Les vastes objets qu’il contemple donnent l’essor 1 son imagination & lui font partager la grandeur qu’d’cfonj temple. = Ses premiers habitans fiare: t des émigrans des differentes napions de 1 Europe, professant différentes religions

qui fuy oient les persécutions des gouverne mens de l’ancien monde ., & qui se r'etrouvoient dans le nouveau;, non pas comme ennemis, mais comme frères. Les befoins , qui accompagnent nécessairement la culture d’un désert, produisirent parmi eux un état de société que les pays , long-tems harassés par les querelles &: les intrigues des gouvernemens, avoient négligé de chérir» Dans une pareille situation, l’homme devient ce qu’il doit être. Il voit ses semblables non pas comme des ennemis naturels , mais comme ses frères > &: l’exemple prouve au monde artificiel , qu’il faut rétrograder vers la nature pour obtenir des instructions.

Des progrès rapides que l’Amérique fait dans tous les genres d’améliorations, on peut raisonnablement conclure que si les gouvernemens de l’Asie, de l’Afrique &: de l’Europe avoient commencé par des principes semblables à ceux de l’ Amérique , ou que s’ils ne s’en étoient pas

écartés de bonne heure, ces pays seraient dans un état bien plus florissant que celui dans lequel ils sont. Une longue suite de siècles n’offre à la contemplation que leur misère. Un spectateur qui n’aurait aucune idee du monde , &: qui n’y seroit placé que pour faire des observations , s’imaginerait qu une grande partie de l’ancien monde est nouvellement peuplée, & quelle lutte encore contre les difficultés & les inconvéniens qui accompagnent un nouvel établissement. Il supposerait que ces multitudes de pauvres qui fourmillent dans les anciens pays, sont des gens qui n’ont pas encore eu le tems de.se faire un sort. Il seroit bien éloigné de* penfer qu’ils sont une des conséquences de ce que l’on appelle , dans ces pays - là , gouvernement .

Si l’on passe de la contemplation des Etats les plus misérablesde l’ancien monde à celle de ceux qui sont parvenus à un certain degré d’amélioration , on trouve toujours la main avide du gouvernement s®

-fpurvant dans toutes les crevasses de Fin* Æustrie , ôc s’appropriant les dépouilles de la- nanltitude. L’invention travaille continuellement à trouver de nouveaux prétextes de revenus &; d’impôts ; elle veille la prospérité comme sa proie, & elle ne la laisse jamais échapper sans une contribution.

, Gomme les révolutions ont commencé , { comme il est toujours plus probable .qu’une chofe ne commencera pas, qu’il me - F est quelle ne continuera pas , lorsqu’elle est commencée ) il est naturel de s’attendre à d’autres révolutions. Les dépenses incroyables , & tou jours croissantes , ■qu’exigent les anciens goiivernemens , les guerres nombreufès qu’ils entreprennent atr. qu’ils excitent , les entraves' qu’ils mettent à la civilisation universelle & au commerce, les oppressions' &4es usurpations. dont ils se .rendent coupables chez en^-ont épuifé ia patience les trésors de§) nations. Dans de pareilles circonsnsM:$c avec les exemples qui existent*

on doit s’attendre à des révolutions ; elles font le sujet de toutes les conversations % &: peuvent être considérées comme X ordre du jour .

S’il est possible d’introduire des systèmes de gouvernement moins dispendieux , qui contribuent davantage au bonheur général que ceux qui ont jusqu’ici existé * toute tentative pour s’opposer à leurs progrès , deviendra finalement inutile. La

raison , comme lê tems , se

fera elle-

même un passage, & le préjugé succombera dans un combat avec l’intérêt. Si la paix, la civilisation & le commerce universel doivent un jour être le partage du genre humain , cela ne satiroit s .accomplir que par une révolution dans le système des gouvernemens. Tous les gouvernehiéiTs monarchiques sont militaires. La guerre est leur métier; le pillage & les impôts leur objet. Tant qu’il existera de parëils gouvernemens , on ne sauroit compter sur un seul jour" de paix. Qu’est-ëe que

l’histoire des gouvernemens monarchiques, sinon un tableau dégoûtant de la misère humaine , & un répit accidentel de quelques années de tranquillité ? Épuisés de guerres & de massacres, ils se reposent quelques instans & les appellent paix. Ce n’est sûrement pas-là le sort que le ciel destinoit à l’homme ; & si c’est-là çe que l’on nomme monarchie 0 qn aurait bien pu mettre la monarchie au nombre des péchés des Juifs.

les révolutions qui ont, autrefois, eu lieu dans le monde , n’avoient rien qui intéressât la masse du genre humain; elles ne s etendoient qu’à des changemens d’hommes & de mesures, mais non pas de principes ; &c elles parurent & périrent avec les autres affaires du moment^Ce que nous contemplons aujourd’hui peut, en quelque sorte, être appelé une contre révolution. Les conquêtes & la tyrannie a voient , dans le commencement des

siècles, dépouillé l’homme de ses droits

maintenant il les reprend; & comme le courant de toutes les affaires humaines a son ftux & son reflux dans des directions opposées , il en est de même de celui-ci. Le gouvernement fondé sur une théorie morale , sur un système de paix univer* selle y sur les droits indestructibles de l* homme 3 reflue à présent de l’Occident à l’Orient, par une impulsion bien plus considérable que le gouvernement de l’épée ne coula de l’Orient à l’Occident. Ses progrès intéressent non - seulement les simples individus , mais même les nations,

ils promettent une ère nouvelle à l’espèce humaine.

Le danger auquel le succès des révolutions est le plus exposé, est celui de les tenter avant que les principes sur lesquels elles doivent être assises, 6c que les avantages qui doivent en résulter soient suffisamment entendus. Presque tout ce qui appartient aux circonstances d’une nation, a été absorbé 6c confondu dans le mot

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général &: mystérieux de gouvernement. Quoiqu’il se garde bien de prendre sur son compte les erreurs qui! commet , les maux qu’il occasionne, il ne manque jamais de s’attribuer tout ce qui a l’apparence de prospérité. Il s’arroge l’honneur du à l'industrie, en se disant, d’une manière pédaritesque, la cause de ses effets; & profitant du caractère général de l’homme , il s’attribue le mérite qui appartient à celui-ci comme être social.

Il pourra donc être utile, dans ce teins de révolutions; de distinguer les choses qui sont les effets du gouvernement d’avec celles qui ne le sont pas. - Le meilleur moyen de s’acquitter de cette tâche , sera d’examiner la société, la civilisation & lès conséquences qui en résultent, comme dés choses différentes de-- celles que l’on appelle gouvefnemens. En commençant par eét examen, nous serons en état d’attribuer iës effets à leurs propres causes , & d’anaîysèr la masse des erreurs comriiulies.-

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