CHAPITRE Ier
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De. la Société & de la Civilisation.
ne grande partie de cet ordre qui règne parmi fes hommes n-est pas l’effet du gouvernement.- Elle a son origine dans les principes de la société & de la constitution naturelle de l’homme. Elle exîistoit ayant le gouvernement, & çpntinueroiç d exister si la formalité du gouvernement étoit abolie. La depeh’dalïcë 8c les intérêts, réciproques" & mutuels dés hommes 8c de toutes les parties d-iine communauté civilisée C créent cette grande1 chaîne qui lés tient ensemble. Le tenancier, le fermier, le nlanüfacturier , le négociant, l’artisan 8c toutes les professions prospèrent par f assistance que chacune d’elles reçoit de l’autre ou de toutes. L’intérêt commun règle leurs affaires forme leur lof; & les lois faites par I’utiii^ commune ont plus d’influence que celles du g5iir“ vernemenr. En mi rftot, la société fait' pour ellemême presque tour ce qui est attribué au gouver »emént. -
’ Pour comprendre la nature 8c la quantité de
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gouvernemens nécessairesàThomme , il faut faire attention à son caractère. Comme ia nature la créé pour la société , elle l’a fait propre à Tétât *}u elle lui destinoit j elle a dans tous les cas rendu ses besoins naturels plus grands que ses pouvoirs individuels. Aucun homme ne saurait , sans l’assistance de la société, satisfaire ses propres, besoins ; & ces besoins , agissant sur tous les individus , les poussent vers la société , aussi naturellement que la gravitation marche vers un centre.
Mais elle a ete plus loin. Elle a forcé l’homme a l’état de société non -seulement par une multitude de besoins , que des secours réciproques; peuvent satisfaire ; elle a outre cela planté en lui un système d affections qui , quoiqu’elles ne soient pas nécessaires à son existence, sont essentielles, a son bonheur. Il n’y a aucune période de la vie. ou cet amour de la société cesse d:agir. Il com-j mence & finit avec notre existence.
Si nous examinons attentivement la compo^ sition 6c le caractère de l’homme , la variété dé ses besoins ôc la variété de talens dans les différens hommes pour suppléer aux besoins les uns. des autres j si nous considérons son inclination pour ia société , 6c conséquemment pour conserver les avantages qui en résultent, nous découvrirons aisément qu’une grande partie de ce
( li )
<|iTe î on appelle gouvernement n’est qu’une imposition.
Le gouvernement n’est nécessaire que pour suppléer au petit nombre de cas qui ne sont pas convenablement de la compétence de la société & de la civilisation ; et il ne manque pas d’exemples pour prouver que tout ce que le gouvernement peut ajouter d’utile à cela , a été fait par le consentement général de la société, sans le secours du gouvernement.
11 ri y eut pas de forme de gouvernement établie pendant plus de deux ans dans plusieurs des Etats de 1 Amérique , après le commencement de la guerre contre 1 Angleterre. L’ancienne avoir été abolie , & le pays étoit trop occupé de sa défense pour pouvoir donner son attention à rétablissement d’un nouveau gouvernement : cependant durant tout ce tems-là , l’ordre & l’harmonie s’y maintinrent avec autant de précision que dans aucun état de l'Europe. Il y a dans l’homme une certaine aptitude ( qui est plus grande encore dans la société, parce quelle embrasse une variété plus considérable de talens & de ressources , ) pour s’accommoder à toutes les situations dans lesquelles il se trouve. Du moment ou le gouvernant formel cesse , la société commence a agir. Il se forme une association générale,
Fintérêt commun produit la sûreté, commune. Il s’en faut tellement que l’abolition de tout gouvernement formel entraîne la dissolution de la société , comme on l’a prétendu , qu’elle produit un effet contraire , 8c quelle en resserre les liens. Toute cette partie de son organisation que la société avoir confiée à son gouvernement retombe alors, sur elle , & est mue par sa médiation. Quand les hommes, par l’influence naturelle, & par des avantages réciproques , ont été habitués à l’état de société 8c de civilisation , il leur reste assez de ses principes pour les conduire pendant qu ils font les réformes qu ils jugent nécessaires ou convenables dans leur gouvernement. En un mot , 1 homme est tellement fait pour la société^ qu’il est presqu impossible deTen fyire sortir.
Un gouvernement formel ne foi me qu’une bien petite partie de l’état de civilisation • & quand on a meme établi le. meilleur gouverne* ment que la sagesse humaine, puisse suggérer,-, c’est plutôt une chose idéale que réelle. C’est des principes fondamentaux de la sociétés de la civilisation ; - Des usages communs universel-
lement consentis 8c maintenus, réciproquement j ■ De la circulation continuelle des intérêts qui-, passant a travers un million de canaux, donnent de la vigueur a toute la masse des êtres civilises ^
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— , C’est de ces choses , dis-je , plutôt que de . tout ce que le meilleur gouvernement peut faire , que dépendent la sûreté & la prospérité- des individus et de la société entière. Plus les hommes sont civilisés , moins ils ont besoin de gouvernement, parce qu’ils sont plus propres à- conduite leurs affaires 8c à se gouverner eux-mêmes; mais la pratique des anciens gouvernemens est tellement contraire à cette maxiipe , que leurs dépenses augmentent en proportion de ce qu’ellçs devroient diminuer. L’état civilisé n’a besoin que d’un petit nombre de lois générales & si universellement utiles, qu’elles produisent les mêmes effets sans la contrainte du gouvernement. Si on examine les principes qui forment d’abord les sociétés , et les motifs qui règlent ensuite la correspondance mutuelle des associés , on verra qu’au moment où on arri ve à établir ce que l’on app'elle un gouvernement , presque le tout étoit fait par l’opération naturelle des parties les unes sur les .autres.
L’homme, par rapport à toutes ces choses,, est plus conséquent .qu’il ne s’imagine , ou que les gouvernemens ne voudraient lui faire croire. Toutes les grandes lois,, de la société sont des lois de la nature. Celles du commerce ,, soit par .rapport à la correspondance entre les individus
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tou entre les nations , sont des lois d’un intérêt mutuel & réciproque. Les hommes les suivent ôc y obéissent p parce que c est l’intérêt des parties de le faire , 8c non pas parce quelles sont Formellement émanées de leurs gouvernemens.
Mais combien de fois cettè propension naturelle vers la société est-elle troublée ou détruite parles opérations du gouvernement ! Quand celuici, au lieu d’être fondé sur les principes de la première, prétend exister pour lui-même 8c favorise ou opprime avec partialité , il devient la cause des maux qu’il devrôit empêcher.
Si nous jetons un coup -d’œil rétrograde sur les troubles 8c les tumultes qui Ont eu lieu , dans idifférens tems , en Angleterre , nous trouverons qu’ils ne sont pas arrivés faute de gouvernement, mais que le gouvernement les a lui-même produits : au lieu de consolider la société , il l’a divisée 5 il l’a privée de sa liaison naturelle , 8c a engendré des désordres 8c des méconteqtemens qui n’auroient pas autrement existé. Dans ces associations que les hommes forment pour le commerce ou pour d’autres affaires, dans lesquelles le gouvernement n’est pour rien , 8c où ils agissent simplement selon les principes de la société a on voit comment les différentes parties
sont
sont naturellement réunies; & ceia démontré Comparativement que les gouvernemens , loin d erre toujours la cause ou le moyen de l’ordre, en sont souvent la destruction. Les troubles dé 1780 ®”®voiènt d’autre source que les restes de ces préjugés que le gouvernement avoit lui-même encouragés. Mais quant à l’Angleterre, il y a outre cela d’autres causes.
; L excès.& 1’mégalité de l’impôt, quelque déguisée que sdit la manière de le percevoir , produifent toujours des effets sensibles; comme ils appauvrissent & mécontentent une partie considérable de la société, ces gens -H sont toujours sur le point d une» insurrection; &, privés, comme ils le sont malheureusement, des moyens d’instruction , ils s échauffent & se portent aisément ï des excès. Que le que soit la cause apparente de toutes les commotions, la véritable est toujours un manque de bonheur ; cela prouve qu’il y a quelque chose de mauvais dans le système du gouvernement, qui trouble le bonheur par lequel la société doit être conservée.
Mais, comme les faits valent mieux que les •rgutaens , l’exemple de l’Amérique confirme ces observations. S’il existe sur la terre un pays où selon les calculs ordinaires , on doive peu s’attendre al harmonie, c’est sûrement l’Amérique.
Composée d’hommes de différentes nations ( i )., accoutumés à différentes formes de gouvernement , parlant des langues différentes , & plus différent encore dans les formes du culte , il païoîtroit que l’union d’un pareil peuple seroit impraticable } mais par la simple opération de fonder le gouvernement sur les principes de la société & les droits de l’homme, toutes les difficultés s’évanouissent, & toutes les parties sont parfaitement d’accord. Là , le pauvre n’est pas opprimé , ni le
(i) Cette partie de l’Amérique, généralement appelée Nouvelle Angleterre , comprenant New - Hampshire , Massachusets, Rhode - Island & Connecticut, est principalement peuplée de descendans d’Anglais. Dans 1 Etat de la Nouvelle York.,/ il y a environ la moitié d’Hollandais; le reste e§t compofé d Anglais , d Ecossais & d Irlandais. Dans la Nouvelle Jersey, c’est un mélange d’Anglais & d’Hollandais , avec quelques Ecolfais & Irlandais. Dans la Pensylvanie , il y a environ un tiers d’Anglais , un autre tiers d’Allemans , & le reste est composé d’Ecossais , d’Irlandais & de Suédois. -Les Etats du Midi ont une plus grande proportion d’Anglais que ceux du milieu, mais il y a par-tout un mélange; & outre ceux dont nous avons déjà parlé , iîr y a un nombre considérable de Français , &: quelques personnes de toutes les nations européennes situées sur les côtes. La secte la pluswnombreuse , en fait de religion , est celle des Presbitériens.; mais il n’y a point de secte privilégiée , & tous les hommes sont également citoyens.
fiche privilégié. L’industrie n est pas mortifiée pat 1 extravagance pompeuse d’une cour qui se divertit à ses dépens. Les Américains ont très-peu d’impôts, parce que leur gouvernement est juste; ôc comme il n’y a rien pour les rendre malheureux, il n y a rien qui puisse occasionner des tumultes & des insurrections*
Un métaphysicien , comme M.*Burke, se serait mis 1 esprit à la torture pour découvrir Comment on pourrait gouverner un pareil peuple. Il aurait supposé qu’il falloir diriger les uns par la fraude, les autres par la force, Ôc tous, enfin, par quel-: qu invention ; qu’il falloir louer des gens d’esprit pour en imposer aux ignorans , & qu’il érait nécessaire détaler de leclat pour captiver le vulgaire, perdu dans l’immensité de ses recherches ; il aurait résolu ôc résolu encore, ôc finalement il ne se serait pas aperçu de la route facile & simple qu’il avoir directement sous les yeux.
L’un des grands avantages de la révolution de 1? Amérique , fut de conduire à la découverte des principes des gouvernemens & d’en dévoiler les fraudes. Ju$qu alors toutes les révolutions s’étoient opérées dans le cercle étroit des cours , Ôc jamais sur la vaste scene d’une nation'. Les parties intécessées avoient toujours été de la classe des cour.
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tisans * & quelque fût leur ardeur pour la réforme, ils avoient toujours soigneusement préservé la fraude de leur profession.
Dans tous les cas, ils avoient toujours eu soin de représenter le gouvernement comme uneRiose mystérieuse, dont ils avoient seuls le secret j & ils avoient toujours çaché à la nation la seule chose qu’il lui étoit avantageux de connoître , savoir , que le gouvernement n est quune associa- * non nationale , agissant selon les principes de la
• / x ' société.
Après m’être efforcé de prouver que l’état social & civilisé est seul capable de faire presque tout ce -qui est nécessaire pour sa protection & son gouvernement , il sera à propos , d un autre cote , de passer en revue les anciens gouvernemens actuels, & d’examiner si leurs principes & leur pratique correspondent a cela..