‹ Droits de l'homme;Chapitre 10 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La raison et l’ignorance , aussi opposées entr elles que la lumière et les ténèbres , gouvernent la masse du genre humain. Si l’une ou l’autre est suffisamment répandue dans un pays , le méchanisme du gouvernement se meut avec beaucoup de facilité. La raison obéit à la raison , et l’ignorance se soumet à ce qu’on lui dicte.

Les deux formes de gouvernement qui sont les plus communes dans le monde , sont d'abord^ le gouvernement par élection et par représentation ; secondemeiit , le gouvernement par succession héréditaire.

Le premier est généralement connu par le nom de république ; le dernier par celui 4e monarcliie et d’aristocratie.

Ces deux formes distinctes et opposées , is’ élèvent sur les deux bases distinctes et opposées de la raison et de l’ignorance. Commue l’exercice du gouvernement demande des talens et de la capacité ^ et comme les talcns et la capacité ne sauroient être héré-

ditâires , il est évident que la succession héréditaire exige de l’homme une croyance à laquelle sa raison ne saur oit souscrire , et qui ne peut s’établir que sur son ignorance ; et plus un pays est dans l’ignorance , plus, il est propre à cette espèce de gouvernement.

Au contraire, dans tine république bien constituée, le gouvernement n’exige d’autre croyance de l’IiQnime que celle que la raison peut donner . Il voit le raisonnable de tout le système ^ son origine et sa manière d’o-* pérer ; et comme il est d’autant mieux soutenu qu’il est mieux entendu , les facultés humaines agissent avec hardiesse ^ et acquièrent sous cette forme de gouvernement une virilité gigantesque.

Comme donc chacune de ces formes agit sur une base différente , l’une se mou. vant librement par l’aide de la raison , l’autre par celle de l’ignorance , nous avons encore à examiner ce qui donne un mouvement a cette espece de gouvernement appelle gouvernement mixte , ou , comme on rappelle quelquefois en plaisantant, un gouvernement de ceai , de cela et d’autre chose,

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Le grand ressort qui fait mouvoir cette espèce de gouvernement est nécessairement ia corruption. Quelqu’ imparfaite s que soient les élections et la représentation des gouyernemens mixtes , elles mettent cependant en exercice une plus grande partie de la raison que cela ne convient a la partie héréditaire ; c’est pourquoi il devient necessaire de corrompre ou acheter la raison. Un gouvernement mixte est un tout imparfait , cimentant et soudant ensemble les parties discordantes par la corruption , pour les faire agir comme une seule masse. M. Burke paroît<fort mécontent de ce que la France , puisqu’elle a résolu de faire une révolution , n’a pas adopté ce qu’il appelle la constitution angloise ; et le ton douloureux avec lequel il s’exprime à cette occasion , laisse appercevoir un soupçon que la constitution angloise a^oit besoin de quelque chose pour conserver son crédit.

Dans les gouvernemens mixtes , il n’y a pas de responsabilité ; les parties se couvrent les unes les autres jusqu’à ce que la responsabilité ne soit plus visible , et la corruption , qui fait mouvoir toute la machine , se réserve toujours des moyens d’évasion. Quand on

pose pour maxime , qu^ un roi ne sauroit faire mal y cela le place dans l’état de sécurité des imbécilles et des fous , et la responsabilité ne le regarde plus lui-même ; elle tombe donc sur son ministre , qui s’enveloppe dans une majorité du parlement , qu’il peut toujours commander par le moyen des places , des pensions et de la corruption; et cette majorité se justifie par la même autorité avec laquelle elle protège le ministre. Dans ce cercle vicieux la responsabilité estrejettée des parties et du tout.

Quand il y a une partie dans un gouvernement qui ne peut faire mal , cela implique qu’elle ne fait rien , et qu’elle n’est que la machine d’une autre puissance par l’avis et la direction de laquelle elle agit. Ce que l’on suppose être le 'roi dans les gouvernemens mixtes, c’est le conseil ;• et comme le conseil fait toujours partie du parlement , et que les membres justifient sous un caractère ce qu’ils conseillent et font sons un autre , un gouvernement mixte devient une éniarae continuelle ; greffant sur un pays , à cause de la quantité de corruption nécessaire pour en réunir les parties , une dépense suffisante pour supporter toutes les formes de gouvernement à

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la fois , et se résolvant finalement en gouvernement par çomités , dans lesquels les conseillers , les acteurs , les approbateurs , les justificateurs ^ les personnes responsables et les personnes non responsables , sont les mêmes personnages.

Par cette macliinerie et ce changement de scène et de caractère , les acteurs s’aident mutuellement dans des rôles qu’ils ne voudr oient pas entreprendre de jouer seuls. Quand il est question d’obtenir de l’argent , cette masse de variétés se dissout en apparence , et les parties se donnent réciproquement beaucoup de louanges parlementaires. Chacune admire avec étonnement la sagesse , la libéralité , le désintéressement de l’autre , et toutes poussent un soupir de compassion en considérant les fardeaux de la nation.

Mais dans une république bien constituée, iî ne sauroit exister la moindre trace de ces soudures ^ de ces louanges et de ceite pitie j la représentation étant égale dans tout le pa.ys , et complète en elle-même , de quelque manière qu’on puisse la diviser , soit en branche législative et exécutrice , toutes dérivent de la même source . Les parties n e sont pas étrangères les unes ^ux autres comme ü

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<5n est de la démocratie , de l’aristocratie ^ et de la monai’cliie ; comme il n’y a pas de distinction discordante , il ne faut rien corrompre par des compromis , ni rien confondre par l’artifce. Les mesures publiques en appellent au bon Sens de la nation ; et, fortes de leur propre mérite , désavouent toute adresse de flatterie à la vanité. Une jérémiade continuelle sur le fardeau des taxes , avec quelque succès qu’on puisse en faire usage dans les gouvernemens mixtes ^ n’est pas conforme au sens et à l’esprit d’une république. Si les taxes sont nécessaires , c’est sans doute parce qu’elles sont avantageuses ; mais si elles exigent des excuses , ces excuses contiennent quelque chose de criminel. Pourquoi donc en impose-t-on de cette manière à l’homme, ou plutôt pourquoi s’en impose t-il à lui-même ?

Quand on parle des hommes en les divisant en rois et en sujets , ou quand on fait mention d’un gouvernement sous les formes distinctes ou combinées de la monarchie , de l’aristocratie et de la démocratie , qu’estce qu’un homme raisonnable peut entendre à ces expressions ? S’il y avoit effectivement dans le monde deux ou plusieurs élé-

inens du pouvoir humain , nous pourrions remonter aux différentes origines auxquelles ces expressions auroient rapport : mais comme il n’y a qu’une seule espèce d’hommes , il ne sauroit y avoir qu’un élément du pouvoir humain ; et cet élément c’est riiorame lui-même. La monarchie^ l’aristocratie et la démocratie ne sont que les créatures de l’imagination ; et on pourroit aussi bien créer raille expressions semblables que trois.

Par. les révolutions de l’Amérique et de la France et les symptômes qui ont paru dans d’autres pays , il est évident que l’opinion des hommes est changée par rapport aux systèmes de gouvernement, et que les révolutions ne peuvent être prévues ou empêchées par aucun calcul politique. Le progrès du temps et des circonstances sur lequel on calcule l’accomplissement des grands changemens est trop méchanique pour mesurer la force de l’esprit et la rapidité de la réflexion par lesquelles les révolutions sont , engendrées. Tous les anciens gouvernemeiis en ont reçu un ébranlement déjà visible, qui étoit autrefois plus improbable

et qui est un plus grand sujet de surprise que ne le seroit aujourd’hui une révolution générale dans toute l’Europe.

Quand nous considérons la misérable condition de l’homme sous les formes monarchiques et héréditaires de gouvernement , arraché de ses foyers par un pouvoir, ou chassé par un autre, et plus appauvri par les taxes que parles ennemis, il est évident que ces formes sont mauvaises, et qu’une révolution générale dans les principes et dans la construction des gouvernemens est nécessaire.

Qu’est - ce qu’un gouvernement, sinon l’administration des affaires d’une nation ? Il n’est et ne sàuroit être la propriété d’aucun homme ni d’aucune famille , mais de toute la communauté aux dépens de laquelle il est soutenu ; et quoique par force ou par ruse on l’ait fait passer pour un héritage , l’usurpation ne sauroit changer la nature des choses. La souveraineté , de droit , appartient à la nation seule et non à aucun individu ; une nation a dans tous les temps un droit inhérent et inaliénable d’abolir toute forme de gouvernement qu’elle ne trouve

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pas convenable, et d’en établir une qui COtt* vienne à ses intérêts , à son goût et à son^ bonheur. La distinction romanesque et barbare des hommes en rois et en sujets , quoiqu’elle puisse convenir à la condition du courtisan , n’est point propre à celle de citoyen , et est abolie par les principes sur lesquels les gouvernemens sont aujourd’hui fondés. Chaque citoyen est une portion de la souveraineté , et , comme tel , ne peut reconnoitre aucune sujétion personnelle , et ne doit obéir qu’aux loix.

Quand on réfléchit sur la nature d’un gouvernement, on doit nécessairement supposer qu’il possède la connoissance de tous les objets et de toutes les matières sur lesquels il doit exercer son autorité. En considérant le gouvernement sous ce point de vue , la forme républicaine , telle qu’elle est établie en Amérique et en France , tend à embrasser l’ensemble d’une nation ; et les connoissances nécessaires aux intérêts de toutes ses parties se trouvent dans un centre commun que les parties forment par le moyen de la représentation ; mais les anciens gouvernemens sont d’une construction qui exclue les coimoissq,nces ainsi que

le bonheur ; un gouverneTuent de moines ^ qui ne savent ordinairement que ce qui se passe dans l’enceinte de leurs couvens, seroit aussi conséquent qu’un gouverneflient de rois.

Ce que l’on appelloit autrefois révolution , n’étoit guère qu’un changement de personnes , ou une altération de circonstances locales. Conséquemment elles parurent et disparurent comme leurs objets , et elles n’eurent rien dans leur existence ou dans leur destinée qui pût avoir aucune influence au-delà de l’endroit où elles prirent naissance. Mais ce que nous voyons actuellement dans le monde, par les révolutions de l’Amérique et de la France , sont une régénération de l’ordre naturel des choses , un système de principes aussi universels que la vérité et l’existence de l’homme , et uiae combinaison de la félicité morale et politique , et de la prospérité des nations.

Article premier.

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

II. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de Pbomme ; ces droits sont la libert#, J a propriété, la sûreté et la résistance à roppression.

III. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ; nul corps ^ nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

Dans ces principes , il n’y a rien qui puisse mettre une nation en désordre , en excitant son ambition. Ils sont calqués pour faire ressortir la sagesse et les taleiis , et les employer pour le bien public, et non pas pour l’émolument ou l’agrandissernent d’une classe particulière d’hommes ou de familles. La souveraineté monarchique , ennemie du senre humain , et source de ses maux , est abolie ; et la souveraineté elle-même remise à sa place naturelle et originaire, la nation. S’il en étoit ainsi dans toute l’Europe , la cause des guerres seroit anéantie.

On dit d’Henri IV de France , homme d’un cœur excellent , qu’il avoit , vers l’année 1610, le projet d’éteindre les guerres en Europe. Ce projet étoit d’établir un con-

grès européen , ou , selon l’expression de Fauteur François, une république pacifique ; en nommant des délégués de toutes les nations qui dévoient agir comme une cour d’arbitrage dans toutes les disputes qui pourroient s’élever entre les nations. Si ce projet avoit été adopté d^ns le temps où il fut proposé, les taxes de l’Angleterre et de la France , comme deux des parties , seroient de deux cents quarante millions moindres annuellement qu’elles ne l’étoient au commencement de la révolution Françoise.

Pour connoîtfe les raison.s pour lesquelles un pareil plan ne fut pas mis à exécution , et pourquoi au lieu d’établir un congrès pour prévenir les guerres , on ne l’a formé que pour Z^r/Tzi/z^r une guerre , après une dépense inutile de plusieurs années , il sera nécessaire de faire voir que les intérêts des gouvernemens sont différens de ceux de la nation.

Ce qui occasionne une impôt sur une nation devient en même- temps un moyen de revenu pour un gouvernement; chaque guerre se termine par une augmentation d’impôts , et conséquemment par une augmentation de retenu; et quel que soit l’évé-

îienient , de la manière dont les guerres sont aujourd’hui commencées et terminées , le pouvoir et le crédit des gouvernemens sont augmentés. La guerre donc , à cause de sa fécondité , en tant qu’elle fournit un prétexte de nécessité pour les impôts , et des nominations à des places et à des charges , devient une des principales parties du système des anciens gouvernemens ; et établir une méthode quelconque d’anéantir la guerre ^ quelqu avantageux que cela fut aux nations , seroit ôter à de pareils gouvernemens la plus belle partie de leur apanage. Les causes frivoles pour lesquelles on entreprend la guerre , montrent la disposition et l’avidité des gouvernemens pour soutenir le système de la guerre , et dévoilent les motifs qui les font agir.

Pourquoi les républiques ne sont- elles pas plongées dans des guerres ? Parce que la nature de leur gouvernement n‘'admet pas un intérêt distinct de celui de la nation.

La Hollande même , quoiqu’une république mal organisée ^ et faisant un commerce qui s’étend dans toutes les parties du monde , fut près d’un siècle sans avoir de guerre ; et du moment où la forme de gou-

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yernement fut changée en Francé , les principes républicains de la paix, de la prospérité publique et de réconomie , s’élevèrent avec le nouveau gouvernement ; et les mêmes causes produiroient les mêmes effets chez les autres nations.

Comme la guerre est le système des gouvernemens de l’ancienne fabrique , les haines que les nations entretiennent réciproquement les unes contre les autres , ne sont autre chose que ce que la politique de leurs gouvernemens excite , pour entretenir l’esprit de ce système. Chaque gouvernement accuse l’autre de perfidie , d’intrigue et ,d’ambition , comme un moyen d’échauffer l’imagination de leurs nations respectives, et de les provoquer à des hostilités. L’homme ne devient l’ennemi de l’homme que par l’intermédiaire d’un faux système de gouvernement. Au lieu donc de crier contre l’ambition des rois ^ les cris deyroient être dirigés contre le principe de pareils gouvernemens ; et au lieu de chercher à réformer l’individu, la nation devroit s’appliquer à réformer le système.

La question n’est pas d’examiner ici si Jes formes et les maximes des gouvernemens

encore existans , étoient adaptées a 1 état du inonde au temps où elles furent établies ; plus elles sont anciennes , moins elles ont d’analogie a^ec l’état actuel des clioses. Le temps et le changement des circonstances et d’opinions ont le meme effet graduel sur les formes de gouvernement qu’ils ont sur les coutumes et sur les mœurs. L’a-

griculture , le commerce , les manufactures , et les arts tranquilles qui contribuent plus qu’autre chose à la prospérité des nations, exigent un différent système de gouvernement , et une différente espèce de connoissance pour diriger ses opérations , qu’il n’en falloit dans le premier période du monde.

Comme il n’est pas difficile de s’appercevoir, par la masse de lumières répandue dans l’univers , que les gouvernemens héréditaires tirent vers leur fin , et que les révolutions , fondées sur les grandes bases de la souveraineté des nations et du gouvernement par représentation, s’avancent à grands pas dans l’Europe , ce seroit unncte de sagesse d’anticiper leur approche, et de produire des révolutions par le moyen de la raison et des arrangemens , plutôt que de les exposer à l’issue des convulsions.

Ce

Ce que nous voyons nous prouve qu’il n’y aucune réforme improbable dans te monde politique. Nous sommes dans un siècle de révolution , dans lequel on doit s’attendre à tout. L’intrigue des cours , qui nourrit le système de la guerre , peut exciter les nationsàformer une confédération généraie pour l’anéantir ; et rétablissement d’un congrès Européen , pour protéger les progrès des gouvernemens libres , et propager la civilisation et les liaisons des nations , est un événement plus probable que ne l’étoient autrefois les révolutions et l’alliance de la France et de l’Amérique.

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