partie de son ouvrage d’inv ctives contre le
docteur Prlce'[ l’un des meilleurs hommes
nues en Angleterre sous les noms de ciété de la résolution et de société pour des
informations constitutionnelles.
Le docteur Price avoit fait un sermon , le t, , iour de ranniversaire
/.novembre 17^9» 3 ^/r
L la révolution qui eut heu en r688. M. Burke, en parlant de ce sermon, dit : Le ^ prêtre politique continue en assurant
»» la révolution le peuple anglpis a acnuîs trois droits fondamentaux,
^ 1°. Celui de choisir ses gouverneurs.
» 20. Celui de les eniprispnner pour mau- » vaise conduite.
» 3». Celui de se feire un gouverne- » ment. »
Le docteur Price ne dit pas que tel indi. VI U ou telle classe d’individus ait un pareil droit, mais que c’est le droit de tous les individus qui composent la société ; en un mot le droit de la nation entière. i. M Burke, au contraire, nie que la nation entierd ou une partie de la nation ait aucun droit e cette nature, on que ce droit existe quelque part. Mais ce qui est bien plus singulier et plus étonnant , c’est qu’il dise « que la f> peuple anglois désavoué entièrement un » pareil droit, et qu’il est prêt à sacrifier sa »■ fortuné et sa yie pour empêcher qu’üne » pareille assertion ne soit mise en prati- » que »,■ Voir des hommes prendre les armes et sacrifier leur fortune et leur vie , ;ib«- pas pour maintenir leurs droits, mais poui» soutenir qu ils p ont aucuns droits, est ppq espèce de découverte tout-à-fait uouveila
et analogue au géniesophistique deM. Burkp,
La métlaode dont se sert M. Burke pour prouver que le peuple anglois n’a point L pareils droits, et que de pareils drous . n’existent ni dans la nation entière , ni dans aucune partie de la nation , est d une nature aussi étrange et aussi monstrueuse que ce qu’il a déjà avancé ; son raisonnement sur ce que les in ivi u^ ou la génération d’individus qui avoient ces droits sont morts, et assure que les droits sont morts avec eux. Pour prouver ce assertion il cite une déclaration faite par parlement , ü y a environ cent ans , à Guillaume et à Marie , en ces mots : ^
«Les pairs spirituels et temporels , et „ communes, au nom du peuple ci-dessus mentionné; [c’est-à-dire, du peuple A - „'plois alors existant, ] se soumettent hum- „ blement et fidèlement , ainsi que leurs „ héritiers et leur postérité ,pour toujours.^
. Il cite aussi une clause d’un autre acte de parlement du même règne , dont les expressions «nous lient, [c’est-à-dire ,des anglois „ de ce temps-là ] nous, nos henUers,^ „ notre postérité, keux,k leurs liénUers, « et à leur postérité jusqu’à la consorn-
mation des siècles. »
M. Burke s’imagine que sa proposition est parfaitement bien établie en produisant ces clauses qui , soutient-il ^ aliènent les droits pour toujours. Peucontenf
de répéter à chaque instant de pareilles assertions, il ajoute, « que si le peuple an- » glois possédoit de pareils droits avant là » révolution [ ce qu’il confesse avoir existé non-seulement en Angleterre , mais dans toute l’Europe dans des temps très-éloignés] il les a abdiqués , et y a renoncé de la manière lapins solemnelle pour lui et pour >5 toute sa postérité au temps de la révolu- » tion »,
Comme M. Burke se sert selon l’occasion du poison tiré de ses horribles principes [ si ce n est point profaner les 'mots que de les appeller principes ] non-seulement contre la nation angloise, mais même contre là révolution françoise et contre l’assemblée nationale , et honore cet auguste corps d’hommes éclairés de l’épithète à!usurpateurs^, je vais mettre sans façon un autre système de principes en opposition aux siens.
he parlement d’Angleterre de ié88 fît pour lui et pour ses commettans une chose «fu’il avoit droit de faire, et qu’il pcaroissoit
juste de faire. Mais outre le droit qui lui avoit été délégué , ills’en arrogea un d’une autre nature , celui de lier sa postérité a. La
consommation des nècles. On peut donc diviser ee sujet eh deux parties, savoir . e droit quil possédoit par délégation, et le droit quil prit lui-mêmei J’admets le premier î quant au second , je réponds.
Il n’y eut , il n’y aura jamais, il est meme impossible qu’il existe dans aucun temps ou dans aucun pays un parlement qui ait le droit de lier la postérité jusqu’à la consommation des siècles, DU de commander de quelle manière lé monde doit être gouverné, etpaf nui il séra gouverné jusqu’à l’éternité; c’est faout-qiioi toutes clauses, actes ou déclarations de cettë nature, par lesquels leurs auteurs s’efforcent de faire ce qo’ils n’ont ni le droit ni le pouvoir d’exécuter, sont de toute nullité. - Chaque siècle, chaque génération doit avoir la même liberté d’agir j dans tous les cas , que les siècles et les générations qui l’ont précédé. La vanité et la présomption de vouloir gouverner au-delà du tombeau est la pins ridicüle et la plus insupportable
de toutes les tyrannies. ' ^
L’iiomme u’a aucun droit de proprietO
«ui* Un autre Iiômme , ni les générations -aG* tuelles sur les générations futures. Le parle-* ment ou la nation de 1688^ ou d’aucun autre temps, n’avoit pas plus de droit de disposer de la nation présente, ou de la lier aucune maniéré quelconque , que le parlement ou la nation présente n’en a de lier ceux qui doivent exister dans un siècle ou dans mille ans (1). Chaque génération a et doit avoir la compétence d’agir suivant que ses besoins l’exigent. Quand l’homme cesse d’exister, son pouvoir et ses besoins cessent d’exister avec lui ; et ne participant plus aux intérêts de ce monde , il n’a plus l’autorité de diriger quels en seront les gouverneurs, ni comment son gouvernement doit être organisé, ou de qu’elle manière il doit être administré.
J e ne combats ni pour ni contre aucune forme de gouvernement , ni pour ni contre aucun parti , soit ici , soit ailleurs. Tout ce qtte veut une nation entière, elle a le droit de le faire. M. Burke dit que non. Où donc le droit existe-t il . P Je défends les droits des
(0 Ce principe est strictement vrai, quoique nous ayons continaellexnent sous les yeux des exemples du coatraire, -
vlmns, et ]e m’efforce trempêclier qu’ils ne soient aliénés , altérés ou diminués par l’autorité usurpée des morts j et M. Burke prend le parti de l’autorité des moits contre les droits et contre la liberté des vivans. Il fut un temps où les rois disposoient de leurs couronnes au lit de la mort par le moyen d’un testament , et laissoient les peuples comme des troupeaux de bestiaux a celui de leurs successeurs qu’il leur plaisoit de désigner. Cela est tellement ancien qu’on peut à peine s’en rappeller , et tellement abominable qu’on ne le croit pas sans difficulté Eh bien! les clauses parlementaires sur lesquelles M. Burke pose les bases de sa foi politique sont de la même nature.
Les loix des nations sont analogues à un principe commun. En Angleterre , aucun parent^ aucun maître, ni même toute l’autorité du parlement, quoiqu’il se soit appelé tout-puissant, ne peut restreindre la liberté personnelle , même d’un seul individu , audelà de l’âge deyingt-un an : sur quelle base de droit donc le parlement de 1688, ou tout autre parlement , pouvoit-il lier la postérité pour toujours ?
Ceux qui ont quitté ce monde et ceux qui
D*exîstent pas encore sont à la pins mvâe distance les uns des autres rpie l’im i^inatiükrt humaine puisse concevoir : quelle possibilité d obligation peut-il donc y avoir entr’eux? quelle réglé ou quel principe peut on poser pour que de deux êtres imaginaires, dont 1 un a cessé d’être et l’autre n’existe pas eni core, et qui ne peuvent jamais se rencontrer dans ce monde, l’un soit autorisé à maîtriser 1 autre jusqu’à la consommation des siècles ?
On dit en Angleterre qu’on ne peut prendre 1 argent du peuple sans son consentement : qui a donc autorisé ou qui pouvoit autoriser le parlement de i688 à priver la postérité de sa lil)erté , et à restreindre son droit d’agir dans certains cas pour toujours , puisque la postérité n’existoit pas pour donner ou refuser son consentement?
On ne peut présenter à l’entendement humain une plus grande absurdité que ce que M. Burke offre à ses lecteurs. Il leur dit, ainsi qu’à la postérité, qu’une certaine assemblée d’hommes qui existoient il y a cenC ans a fait une loi , et que la nation n’a pas, n’aura jamais, ne peut même avoir le pouvoir de la changer Par combien de sopliis- ^ mes et d’argumens subtils n’a-t-on pas faijt
croire ùxl genre liumain que les gmiYerne- ^ens étoient de droit divin ! M. Bnrke vient de trouver une nouvelle méthode ; et sans Se donner la peine d’alier jusqu a Rome , jl en appelle au pouvoir de ce parlement infaillible du temps jadis; et il cite ce qu’il a fait comme de droit divin ; car il faut certainement qu’une autorité soit plus qu humaine pour qu’aucune puissance humaine ne puisse jamais l’altérer.
M. Burke a néanmoins rendu quelques services , non pas à sa cause , mais à sa patrie, «n mettant ces clauses devant les yeux du public. Elles servent à démontrer combien il est toujours nécessaire de surveiller le pouvoir > afin d’empêcher les usurpations et les excès auxquels il est susceptible de se porter.
Il est réellement bien extraordinaire que l’offense qui avoit fait expulser Jacques II, d,e s^êtfe arrogé un pouvoir quil n avait pas y ait été commise sous une autre forme par le parlement qui l’avoit expulse. Cela prouve que les droits de l’homme étoient mal entendus dans le temps de la révolution ; car il est certain que le droit que le parlement avoit pais [ car il ne pouvoit pas lui avoir été de-
( iO ^
t^gué y puisque personne n’étoît eîi droit de le déléguer] sur les personnes et sur la liberté de là postérité , jusqu’à la consommation des siècles | étoit aussi tyrannique et aussi mal fondé que celui que Jacques avoit Toulü s’arroger sur le parlement et sur la nation , et qui avoit causé son expulsion. La seule différence est [ car dans les prin-» cipes il n’y en a point] que l’ün étoit un usurpateur des droits des vivans j et l’atitre des droits des générations à venir ; et comme !e droit de dun n’étoit pas mieüx fondé que celui de l’autre, il s’ensuit que leurs actes sont nuis et ne peuvent avoir aucun effet* Comment M. Êurke peut-il prouver qu’au- Cune puissance humaine ait eu le droit de lier la postérité pour l’éternité ? Il a produit ses clauses, mais il faut aussi qu’il prpduise ses preuves qu’un pareil droit existoit, et qu’il démontre comment il existoit. S’il a jamais existe , il doit encore exister ; rCaC l’homme ne sauroit anéantir ce qui appartient à la nature de l’homme. Il est de la nature de l’homtne de mourir, et il contL nuera de mourir tant qu’il continuera de naître. Mais M. Burke a créé une espèce d Adam politique , par lequel toùtn la pos*
I Ji
térîté se trouve à jamais engagée ; il faut donc qu’il prouve que son Adam avoit un, pareil pouvoir ou un pareil droit.
Plus une corde est foible , moins elle est susceptible d’être tendue ; c est donc une mauvaise politique de la tendre , a moins qu’on n’ait envie de la rompre. Si quelqu un. avoit projeté la défaite de M. Burke , n auroit posé les bases de ses argumens comme M. Burke; il auroit amplifié les autorités dans le dessein de faire examiner sur quoi elles étoient fondées : et du moment que la question de droit auroit été agitée, il auroit fallu abandonner les autorités.
Il ne faut qu’une très-petite portion de jugement pour s’appercevoir que quoique des loix faites par une génération restent en vigueur pendant plusieurs générations, elles ne continuent d’être en vigueur que du consentement des vivans. Une loi continue donc d’exister non pas parce qu’elle ne peut etro révoquée^ mais parce qu’elle n’est révoquée ; et ce manque de révocation passe pour un consentement.
Mais les clauses de M. Burke n ont pas même cela en leur faveur. Elles deviennent nulles en voulant être immortelles ; leur
nature empêcke le consentement ; elles dé-»' truisent le droit qu’elles pourraient Q.yoiv en le fondant sur un droit qu’elles ne peuvent avoir. Un pouvoir immortel n’est point un droit de l’homme , et conséquemment ne sauroit être un droit du parlement. Le parlement de i6S8 auroit aussi bien pu faire un acte qui autorisât ses membres à vivre éternellement , que de vouloir faire vivre son autorité jusqu’à la fin des siècles. C’est pourquoi tout ce que l’on en peut dire, c’est que c’est une formule de paroles qui ne signifient rien autre chose que des espèces de félicitations que les membres se faisoient les «ns aux autres ; c’est comme s’ils avoientdit, dans le style oriental de l’antiquité ; vive à jamais le parlement, - •
Les circonstances du monde changent continuellement , il en est de meme des opinions des hommes ; et comme les gouvernemens sont pour les vivans et non pas pour, les morts , il n’y a que les vivans qui puissent y avoir droit. Ce qui paroît bien et convenable dans un^siècle , peut paroîtrc mauvais = et peu convenable dans un autre. En pareil, cas , qui doit décider ^ est-ce les vivans ou les morts ^
î^omme il y a près de cent pages de l’ou-^ vrclge de M. Burke qui ne portent que sur ces clauses , il s’ensuivra que si ces clauses elles mêmes, en tant qu’elles s’arrogent une domination usurpée sur la postérité pour toujours, ne sont d’aucune autorité , et sont même nul! es par leur nature ^ le nombre dé conséquences qu’il en tire et de déclamations qu’il fonde sur ces bases spiat aussi jaulles , etc’est-là où je m’ert tiens,
Passons à présent plus particulièrement aux affaires de France, Il semble que l’ou^ vrage de M.. Burke ait été écrit pour servir d’instruction à la nation Françoise ; mais si je puis me servir d’une métaphore , exrtravagante à la vérité, quoique convenable à l’extravagance de l’auteur , ce sont les té*? nèbres qui veulent éclairer la lumière.
Pendant que j’écris ceci ^ il se trouve par hasard devant moi un projet de déclaration de droits , présenté par M. de la Fayette à l’assemblée nationale , le ii juillet 1789^ trois jours avant la prise de la Bastille ; et je suis frappé du contraste qui se trouve entre les principes de ce dernier et ceux de M. Burke. Au lieu d’avoir recours à de vieilles paperasses et à des parchemins ver*^
mouîïis, pour prouver que les droits desvivans sont anéantis , délrults et abdiqués à jamais en faveur de ceux qui n’existent plus, comme la fait M. Burke , M. de la Fayette s adresse au monde vivant , et dit avec ernpbase : « Rappeliez-vous les senti- »» mens que la nature a gravés dans le cœur w de eliaque citoyen , et qui prennent imô » nouveiie force lorsqu’ils sont solemnelie- » ment reconnus par tous les individus ; » pour qu’une nation aime la liberté , il » suffît qu’elle la coiinoisse ; et pour être » libre , il suffît qu’elle le veuille !• ^5 Que îe terrein sur lequel M. Burke travaille est arido et sec ! que ses déclamations et ses argumens, quoiqpe parseméçde fleurs, sont vagues et de peu d’efficacité, en comparaison de cés sentimens clairs, précis, et qui vont jusqu’à lame! Quelque courts qu’ils soient, ils conduisent à un vaste champ d’idées mâles et généreuses, etnefinissentpas,commeIes périodes
de M. Burke , en ne laissant que de l’iiarmonie dans les oreilles et rien dans le cœur.
Comme j’ai introduit M. de la Fayette sur. la scene , je prendrai la liberté d’ajouter une anecdote sur son adresse d’adieux au cougrè§.de l’Amérique, en et qui me re-
J té;;
vint à l’esprit lorsque je vis l’attaque fulminante de M. Burke sur la révolution ' rançoise. — M. de la Fayette passa en Amérique au commencement de la guerre , et resta comme volontaire au service d s Etatsunis jusqu’à la paix. Sa conduite, pendant toute cette entreprise , est la plus extraordinaire que l’on puisse trouver dans l’histoire d’un jeune homme qui avoit à peine vinp ans. Né dans un pays qui est comme le centre de tous les plaisirs, et avec les moyens d’en jouir, combien peu d’hommes auroient voulu, comme lui, changer cette scène brillante pour les déserts et les bols de l’Ameri-
que,et passer leurplusbellejeunesseàaftron-
ter des dangers de toute espèce! mais le fait existe. Lorsque la guerre fut terminée et qu’il fut sur le point de prendre conge , il se présenta au congrès , et dans ses adieux affectionnés , ayant présent à l’esprit la révolution qu’il avoit vue , il prononça ces paroles -.jouisse ce grand monument eM à la liberté servir de leçon à l’oppresseur et d'exemple à V opprimé l Quand cette
adresse parvint au docteur Franklin , alors en France , il s’adressa au comte de Vergennes pour la faire insérer dans la Gaaette
de France, mais il ne put jamais obtenir son consentement. C’est que le comte de Vergennes ëtoit un despote chez lui , et crai-» gnoit l’exemple de la révolution de l’Amë» rique^en France^ comme certaines personnes craignent à présent l’exemple de la révolution Françoise en Angleterre ; et le tribut des craintes de M. Burke [ car c’est ainsi qu’d faut considérer son ouvrage], va de pair avec le refus du comte de Vergennes, Mais revenons plus particulièrement à notre but.
cc Nous avons vu ( dit M. Burke ) les » François se révolter contre un monarque » doux et légitime , avec plus de fureur , d’outrages et d’insulte qu’aucun peuple ne » Fait jamais fait contre le plus illégal usur- » pateur, ou le tyran le plus sanguinaire». Voici un exemple , entre mille autres, par lequel M. Burke montre qu’il est tout-à-fait ignorant de l’origine et des principes de la révolution de France.
Ce ne fut pas contre Louis XVI ^ mais contre les principes despotiques du gouvernement que la nation se révolta. Ces principes n’avoient point pris naissance sous son règne, mais dans l’origine de l’établisse-
ment îl y a plusieurs siècles ; ils ètoient trop profondément enracinés , etTétable d’Augias étoit trop sale pour qu’on pût la nettoyer sans une révolution complette et universelle. Quand une cliose devient necessaire , il faut s’y livrer de toute son ame ou ne point la tenter.
Cette crise étoit alors arrivée , et il n’y avoit point d’autre choix que d’agir avec une vigueur déterminée, ou de rester absolument tranquille.
On savoit que le roi étoit l’ami de la nation , et cette circonstance fut favorable a l’entreprise. Jamais peut-être aucun homme élevé dans les principes d’un monarque absolu ne se trouva moins disposé a exercer ce genre d’autorité , que le roi de France actuel. Mais les principes du gouvernement n’en étoient pas moins les mêmes. Le monarque et la monarchie étoient des choses différentes et séparées, et ce fut contre le despotisme de la dernière , et non pas contre la personne ou les principes du premier , que Ici révolte commença , et la révolution s’est effectuée.
M. Burke ne fait point de distinction entre les hommes et les pnncipes ^ en consé-
quence, il ne voit pas qu’on peut se révolter contre le despotisme des derniers , quoiqu’il n’y ait aucune accusation de despotisme contre les premiers.
La modération naturelle de Louis XVt
ne pouvoit aucunement changer le despotisme héréditaire de la monarchie ; toutes les tyrannies des règnes précédées pouvoient se renouveller sous ses successeurs. Cen’étoit donc pas l’intervalle d’un règne qui pouvoit satisfaire la Franee alors éclairée ; une discontinuation, accidentelle de l’exeri cice du despotisme n’est point l’abolition de ses principes ; la première dépend de la vertu de la personne qui a le pouvoir immédiat, l’autre de la vertu et du courage de la ntition. EnAngleterre, sous Charlesfer. et sous Jacques II , la révolte fut contre le despodsme personnel de ces deux rois ; au lie„ qu en france ce fut contre le despotisme héréditaire du gouvernement établi. Mais cen^ jiui comme M. Burlce , peuvent abandonner ' es droits de la postérité pour toujours sur 1 autorité d antiques parchemins, ne sont pas propres à juger cette révolution.
Elleembrasseun champ trop vastepourque kur vue puisse s’étendre jusque là^ et
fr'
( ao )
s’avance avec une force de raison qu’ils ne peuvent atteindre.
On peut considérer cette révolution sous différens points de vue. Lorsque le despotisme s’est établi pendant des siècles dans un pays, comme en France, ce n’est point dans la seule personne du roi qu’il réside.
Il paroît, à la vérité , que le roi ait toute l’autorité , et c’est en son nom quelle s’exerce , mais dans le fait il n’en est pas ainsi. Chaque bureau, chaque département a son despotisme fondé sur l’usage et la coutume. Chaque place a sa bastille , et chaque bastille son despote. Le despotisme héréditaire , résidant dans le principe dans la personne du roi , se divise et se subdivise en mille et mille formes , jusqu’à ce qu’enfm on l’exerce par procuration. Voilà quelle étoit la situation de la France, et il n’y a pas moyen d’obtenir justice contre cette sorte de despotisme qui marche à travers un labyrinthe immense de places, jusqu’à ce que son origine devienne imperceptible. Il se fortifie en prenant l’apparence de devoir , et tyrannise
sous prétexte d’obéir.
Quand on réfléchit sur la situation ou étoit la France par la nature de son gouver-
(ai )
îiement, on trouve d’autres causes de ré» volte que celles qui ont des liaisons immédiates avec la personne et le caractère de Louis XVI. Il y avoit J si je puis me servir de cette expression, à réformer en France mille despotismes qui s’étoient élevés à l’ombre du despotisme héréditaire de la monarchie , et qui étoient tellement enracinés qu’ils en étoient pour ainsi dire indépendans. Il y âvoit une rivalité de despotisme entre la monarchie , le parlement et le cierge , outre le despotisme féodal qui opéroit partiellement et le despotisme ministériel qui agissoit par*tout. Mais M. Burke , en regardant le roi comme le seul objet possible d une révolté , parle comme si la France étoit un village dans lequel tout ce qui s’y passoit pouvoit etre connu de son gouverneur , et dans lequel il ne pouvoit se commettre aucune oppression qu’il ne fût sur le champ en état de redresser. M. Burke aur oit pu être toute sa vie à la bastille sous Louis XVI comme sous Louis XIV, et il étoit possible que ni l’un ni l’autre de ces monarques n’eût jamais su qu’il existoit un M. Burke. Les principes despotiques du gouvernement étoient les mêmes sous les
awwHattetHSBjg
deuis règnes ; quoique les caractères des deux princes fussent aussi différens que ceux de la tyrannie et de la bienfaisance.
Le reproche que fait Mo Burke à la révolution de France, [celui de la commencer sous un règne plus doux que le précédent] est ce qui fait plus d’honneur aux françois. Les révolutions qui ont eu lieu dans les autres pays de l’Europe ont ete excitees par des haines personnelles. La fureur se portoit sur le despote et il devenoit victime. Mais en France nous voyons une révolution fondée sur l’examen réfléchi des droits de l’homme , et qui distingue dans l’origine les principes d’avec les personnes.
Mais il semble que M. Burke n’ait aucune idée des principes , lorsqu’il considère les gouvernemens. ce J’aurois félicite la 35 France il y a dix ans , dit-ii , ae ce qU eile » avoit un gouvernement , sans m’informer 35 de la nature de ce gouvernement , ni de son administration ? Est^ ce donc la le langage d’un iioiiinie raisonnable? Est-ce lâ le langage d’un homme qui prend l’interet qu’il doit prendre aux droits et a la félicité de l’espèce humaine? Selon ce& données M. Burke pourroit féliciter tous les goaver-
îiemens du monde sans s’inquiéter si les gouvernés, victimes du despotisme le plus affreux , sont vendus comme des esclaves ou exterminés dans les tourmens. C’est le pouvoir et non pas les principes que M. Burke révéré ; et sous l’influence de ceîîe horrible dépravation , il n’est point propre à en juger. En voilà assez sur ses opiit^ons relativement a la révolution de Eraiice * je passe maintenant à d’autres considérations.
Je connois une pkce en Amérique que l’on appelle le point sons point , parce qu’à mesure qu’on s'avance le long du rivage , agréable et fleuri comme le style de M. Buike, il Semble toujours se reculer et se présenter a une certaine distancé devant vous ; mais lorsque vous êtes arrivé aussi loin que vous pouvez ai: or , il n’y a plus de point. Il en est de même des 366 pages do M. Burke ; c’est pourquoi il n’est guère facile d y répondre. Mais comme on peut s’appercevoir du point ou de la base qu’il voLidroit établir en voyant celle qu’il attaque , c est dans ses paradoxes qu’il faut cherclier des argumens.
Quant aux tableaux tragiques avec les-
îiï'i
quels M. Burke se tourmente rimâglnation en tâcliant de monter celle de ses lecteurs , ils sont fort bien calqués pour des représentations théâtrales où les faits sont arrangés pour émouvoir les spectateurs et leur arracher des larmes par la foiblesse de la sympathie : mais M. Burke devroit se rappeller qu’il écrit une histoire et non pas des pièces de théâtre , et que ses lecteurs s’attendent à voir la vérité et non pas des hyperboles orientales ou des déclamations emphatiques.
Quand on voit un homme se lamenter d’une manière dramatique dans un ouvrage fait pour mériter la croyance , v: de ce que V> IcKsiècle de la chevalerie est passé \ dire 3-j que la gloire de V Europe est perdue pour
33 toujouî's y que les grâces non salariées de
33 la vie (i), [si on sait ce que cela veut dire] la défense peu coûteuse des nations , la » pépinière des sentimens mâles et des en- 33 treprises héroïques sont omeanties î 33 et cela , parce que le siècle des bêtises chevaleresques est passé; quelle opinion pouvonsnous former de son jugement, ou quel egai d
(î) M. Burke veiu sans doute parler de la noblesse Françoise.
pouvons-nous avoir aux faits qu’il cite PDans là rapsodie de son imagination , il a découvert un monde de moulins à ventj et il est affligé qu’il ne se trouve plus de don Quichottes pour les attaquer. Si le siècle de l’aristocratie J comme celui de la chevalerie , se passe , et ils avoient originairement quelques connections , M. Burke , le soutien de l’ordre , peut continuer sa parodie jusqu’à sa parfaite extinction , et finir par cette exclamation : cc Othello a plus à présent
(inoccupation 33.
Malgré les affreux tableaux de M. Burke , quand on compare la révolution de France avec celle des autres pays , on est étonné que pour l’effectuer il ait fallu faire si peu de sacrifices ; mais l’étonnement cesse lorsqu’on fait attention que les objets de destruction ^loÏQTiX\Qs,principes et non pas les personnes. L esprit de la nation étoit aiguillonné par des motifs plus relevés que ceux que peut inspirer la considération des personnes , et clierclioit une conquête plus grande que la chute d un ennemi. Dans le petit nombre de ceux qui périrent il ne paroît pas qu’il y en ait eu un de précisément désigné. Leur sort fut l’affaire des circonstances du mo-
ment , et ils ne furent pas poursuivis avec Celte vengeance sanguinaire et prolongée que l’on exerça sur les maUieureux Ecossois dans l’affaire de 174^.
Dans tout l’ouvrage de M. Burke , je ne vois pas qu’il ait fait plus d’une fois mention de la Bastille , et ce fut même de manière à faire croire qu’il étoit fâché qu’elle fut renversée , et comme s’il eût désiré qu’on la rebâtît. « Nous avons rebâti Nerrgate , » dit-il, et nous y avons mis des habitans; s> lions avons des prisons aussi fortes que la » Bastille , pour ceux qui osent faire des li- » belles contre les reines de France ( 1 ) »•
(1) Depuis que ceci esf écrir, je me rappelle de deux autres endroits dans le pamphlet de M, Burke où il fait mention de la bastille, rna-s de la meme raantere. Dans Tun U en parle dans une espèce de question obscure , et demande : « aucun des ministres qui servent à présent » un pareil roi , avec même l’apparence de respect , w obéifa-t-iî sincèrement aux ordres de ceux qu’il au* » roit pu , il y a quelques jours , faire conduire à la » bastille en son nom ? >■> Dans l’autre , il en fait mention pour inculper les gardes françoises d’avoir assisté à sa prise. U Ils n’ont pas oublié , dit-il , de prendre les châteaux du roi à Paris ». — Et c’est là M. Burke qui prétend écrire sur la libené consêtmionneUe.
Quant à ce qu’un fou , comme lord George Gordon , peut dire , à qui Newgate tient plutôt lieu des petites maisons que d’une prison , cela n’est point digne de l’attention d’un être raisonnable. C’étoit un fou qui faisoit un libelle , et c’est en dire assez ; ce libelle fournit une occasion de le faire enfermer , et c’est ce que l’on desiroit : mais ils est certain que M. Burke , qui ne se croit pas fou, quoiqu’on en puisse penser d’ailleurs , alibelle sans aucune provocation dans les termes les plus grossiers , et par les injures les plus vulgaires toute l’autorité représentative de France; et cependant M. Burke est membre de la chambre des communes d’Angleterre î Par la violence et le chagrin qu’il laisse paroîtr© , le silence qu’il affecte sur quelques particularités , et ses excès sur d’autres , il est difficile de ne pas croire que M. Burke ne soit extrêmement fâché que le pouvoir arbitraire , le pouvoir du pape , et la Bastille soient détruits.
J e ne vois pas dans tout son ouvrage un seul regard de compassion , une seule réflexion de pitié sur ceux qui traîiioient une malheureuse existence^ une existence sans espoir dans la plus misérable des prisons. If est doulou-
reux de voir un liomme employer ses taiens à se corrompre lui-même: La nature a été plus favorable envers M. Burke quil ne l’est envers la nature. La réalité de la misere ne l’émeut point , ne l’affecte aucunement , il n’a l’imagination frappée que de sa ressemblance en brodequins. Il déplore la perte du plumage , mais il oublie l’oiseau mourant.
Accoutumé à baiser la main aristocratique qui
ne lui permet pas de conserver son caractère primitif il dégénère en une composition artificielle, et les vrais sentimens de la nature l’abandonnent. Il faut que son héros ou sa. héroïne soit une victime de tragédie qui expire avec éclat ; il ne fait point attention au malheureux ignoré que la mort enlève en silence dans les ténèbres d’un cachot. ^ Comme M. Burke n’a rien dit de l’affaire de la Bastille [ et son silence ne lui est certainement pas favorable ] et qu’il a entretenu ses lecteurs de faits supposés travestis en faussetés , je vais faire une courte relation de ce qui a précédé cette affaire. Elle servira à démontrer qu’il étoit impossible qu’un pareil événement arrivât avec moins d’accidens , si l’on considéré , d un
autre côté , les dispositions hostiles et traîtresses des ennemis de la révolution.
L’imagination peut à peine se figurer une scène plus effrayante que celle qu’offroit la ville de Paris au moment de la prise de la Bastille , et deux jours avant et après cette , prise, ou concevoir la possibilité d y voir si-tôt l’ordre rétabli. Dans les pays éloignés cette affaire n’a paru que comme un acte d’héroïsme , sans aucun rapport avec autre chose , et la liaison intime qu’elle avoit avec la révoluion s’est perdue dans l’éclat de l’action. Mais nous devons la regarder comme les forces des deux partis combattant corps à corps pour le gain de la bataille. La Bastille devoit être la prise ou la prison des assaillans. Sa chute entraînoit l’idée de la chute du despotisme ; et cette double image étoit figurativement aussi liée que celle du château de Bunian et du géant Desespoir (a).
L’assemblée nationale , avant et pendant la prise de la Bastille , étoit à Versailles , à cinq lieues de Paris. Environ huit jours avant la révolte des Parisiens et la prise de la Bastille j on avoit découvert qu’il se formoit une conspiration, à la tête de laquelle étoit le comte d’Artois , le plus jeune
frère du roi , pour ruiner rassemblée nar tionale , en en saisissant les membres , et pour faire perdre , par ce moyen ^ tout espoir et toute perspective de former un gouvernement libre. Il est heureux pour l’amour de l’humanité et pour celui de la liberté que ce projet n’ait pas réussi. li ne manque point d’exemples pour prouver quelles vengeances cruelles et horribles les anciens gouvernemens prennent , lorsqu’ils réussissent à étouffer ce qu’ils appellent une révolte.
Il falloit qu’il y eût déjà du tems que ce projet fût médité; parce que pour l’exécuter il étoit nécessaire d’assembler une grande force militaire dans les environs de Paris , et de couper la communication entre cette ville et l’assemblée nationale , alors à Versailles. Les troupes destinées à ce service étoient principalement les troupes étrangères à la solde de la France , que l’on tira exprès des provinces éloignées où elles étoient alors en garnison. ^Lorsqu’on eut fait un rassemblement d’environ vingt-cinq ou trente mille homines , on jugea qu’ii étoit tems de mettre le plan à exécution. Les ministres alors en place qui étoient amis de la révolution furent renvoyés en un instant , et on
forma un nouveau ministère des hommes qui avoient concerté le projet ; parmi lesquels étoit le comte de Broglio , qui eut le commandement de cette année . Le caractère de cet homme, selon qu’on me l’a dépeint dans une lettre que je communiquai à M. Burke avant que celui-ci eût commencé son livre , etM. Burke savoit bien que cette autorité étoit bonne , étoit celui « d’un grand » aristocrate , phiegmatique et capable de « suivre les mesures les plus pernicieuses ».
Tandis que tout cela s’agitoit , l’assemblée nationale se trouvoit dans la situation la plus critique. Ses membres étoient les victimes désignées, et ils le savoient. Ils avoient en leur faveur les cœurs et les souhaits de leurs concitoyens , mais ils n’avoieiit aucune auto-ite militaire. Les soldats du maréchal de Broglio entouroienf la salle où ils s’assembloient , prêts au premier signal à s’emparer de leurs personnes, comme on avoit saisi annee précédente , les membres du parlement de Paris. Si l’assemblée nationale avoit abandonné son poste, ou si elle avoit montre des signes de foiblesse ou de crainte, «es ennemis se seroient enhardis, etlepavs ftUToit été opprimé.
Lorsqu’on considère la situaüon des membres de cette assemblée , la cause dans laquelle ils étoient engagés , et la crise dans laquelle ils se trouvoient qui alloit décider de leur destinée personnelle et politique , de celle de leur patrie , et probablement de toute l’Europe ; lors, dis-je , qu’on rappoche toute ces images sous un point de vue , il faut
être aveuglé par le préjugé on avoir renoncé à son indépendance pour ne pas s intéresser à leur succès.
L’archevêque de Vienne étoit alors president de l’assemblée nationale ; cet homme étoit trop vieux pour soutenir les évenemens qui pouvoient survenir d’un moment a l’autre.
11 falloit quelqu’un de plus actif et de plus hardi ; l’assemblée nationale choisit sous la forme de vice-président , (et c’est la seule fois qu’il y ait eu un vice-président) M de la Fayette. Ce fut au moment où l’orage étoit en l’air ( le 1 1 juin ) que M . de la Fayette présenta sa déclaration de droits , la même dont j’ai fait mention , page i4- Ce projet de déclaration avoitété fait à la hâte , et n’est qu’une partie d’une déclaration plus étendue , adoptée ensuite par l’assemblée na-
tionale.
tîonale. M. de la Fayette m’a. dit depuis que la raison particulière qui la lui avoit fait pré^ senter dans ce moment , étoit pour que quelques traces des principes de 1 assemblée nationale pussent survivre à ses débris , en cas qu elle fût elle-même destinée à périr dans la tempête qui la menaçoit.
Toutetoit alors dans la crise. L’événement alloit décider du sort des François ; le résultat étoit l’esclavage ou la liberté. D’un coté une armée de près de trente mille liommes , de 1 autre un corps de citoyens sans armes ; car les citoyens de Paris sur lesquels seuls l’assemblée nationale pouvoit alors compter, etoient aussi peu armés et aussi mal disciplinés que les citoyens de Londres le sont aujourd’hui. Les gardes - françoises avoientparu attachés à la cause de la nation ; mais ils étoient en petit nombre ; ils ne fora moient pas la dixième partie de l’armée de Broglio, et leurs officiers étoient de son parti.
Tout étant mûr pour l’exécution, les nouveaux ministres parurent en place. Le lecteur doit faire attention que la bastille fut prise le 14 juillet , et que je parle à présent du douze du même mois. Lorsque la nouvelle d un changement de ministère fut pax-
Tenue a Paris , [ vers les midi ] on fit défendre les spectacles , tontes les boutiques furent fermées ; on regarda le changement de ministère comme le prélude des hostilités , et cette opinion étoit bien fondée.
Les troupes étrangères commencèrent a s’avancer vers la ville. Le prince de Lambese , qui commandoit un corps de cavalerie allemande , s’approcha du coté de la place Louis XV. Dans sa marche il insulta et frappa un vieillard. Les François sont remarquables par leur respect pour les vieilles gens ; l’insolence avec laquelle le coup avoit été porté , jointe à la fermentation générale du peuple , produisit un effet considérable ; on cria aua: armes / aux armes / et ce cri se répandit en un instant d un bout de Paris à l’autre.
Il n’y avoit point d’armes ni presque personne qui en connut l’usage ; mais une resolution désespérée , lorsqu’il y va de tout ce que l’on a de plus cher , supplée pendant quelque temps au manque d’armes. Près de l’endroit où étoient les troupes du prince de Lambesc , il y avoit de grands monceaux de pierres pour bâtir le pont Louis XVI , le peuple attaqua la cavalerie avec ces pierres.
Une partie des gardes-françoîses entendant tirer , sortit de ses quartiers , et joignit le
peuple ; I3. nuit survint , et la cavalerie se retira.
Les rues de Paris sont étroites et conséquemment plus susceptibles de défense ; les maisons y sont fort élevées , et de leurs dif. férens étages on pourroit faire beaucoup de mal à des troupes qui s avanceroient sans préalablement faire évacuer ; ces deux circonstances empêchèrent, peut-être, qu’on ne rendît une visite nocturne aux Parisiens , qui profitèrent de la nuit pour s’armer de tout ce qu’ils purent se procurer ; de fusils, d’épées , de marteaux , de haches , de piques [ d’hallebardes, de fourches, de broches, d$ massues , etc. etc. Le nombre incroyable d’hommes armés de cette manière qui parut ' le lendemain , et la résolution déterminée qu ils firent paroître embarrassèrent leurs ennemis. Le nouveau ministère ne s’attendoit guère à un pareil salut. Accoutumés eux^ memes à l’esclavage , les ministres n’avoient point d’idée que la liberté fût capable d’une pareille inspiration , ou qu’un corps de ci^ toyens sans armes osât faire face à une armée de trente mille hommes. Tous les mp.
mens du l3 juillet furent employés à se procurer des armes , à former des plans et à mettre les clioses dans le meilleur ordre possible , autant qu’un mouvement si subit pouvoit le permettre. Broglio resta dans les environs de Paris , mais ne fit point avancer ce jour-là de troupes vers la ville , et la nuit suivante se passa aussi tranquillement qu’on pouvoit l’espérer dans cet état de choses.
La défensive n’étoit cependant pas le seul objet des citoyens. Il s’agissoit d’une cause de laquelle dépendoit leur liberté ou leur esclavage. Ils s’attendoient à tous momens à être attaqués ou à apprendre que l’assemblée nationale l’étoit , et dans une pareille situation les mesures les plus promptes sont quelquefois les meilleures. Le premier objet qui se présenta alors fut la bastille ; la prise d’une telle forteresse, en présence d’une armée formidable , ne pouvoit pas manquer d’inspirer de la terreur aux nouveaux ministres qui avoient à peine eu le temps de s’assembler. Par des lettres interceptées , on découvrit le matin du i4, que le prévôt des
marchands , [ ce qui lépondoit alors au maire de Paris , ] M. de Flesselles , qui paroissoit être du parti des citoyens , les trahis-
soit , et par cette découverte on apprit que Broglio devoit renforcer la bastille la nuit suivante. Il falloit donc l’attaquer ce' jour-là ; mais avant de l’entreprendre , il étbit nécessaire de se procurer un meilleur supplément d’armes.
Il y avoit près de la ville un grand magasin d’armes à l’hotel des invalides que les citoyens sommèrent "de se rendre ; comme la place n’étoit point forte et qu’elle ne fit point de résistance ,dlSjréussirent. Avec ce supplément on mardia-à k; bastille ;!\c’étoit une multitude de tout âge, et de toute .description armée de toutes sortes d’arrnes.^Il est impossible à rimàgination de se formef une idée d’une pareille -procession j, ni. de l’inquiétude où l’on so trouvoit sur le® Çv4neniens que quelques heures ou quelques -minutes pouvoient produire.
Les citoyens de Paris ^e savaient pas plus quels plans les ministres formoient que les ministres ne savoient ce que faisoient les citoyens ; la ville ignoroit également quels mouvemens. Broglio pourroit faire pour secourir la place. Tout étoit mystère et.hasaxd.
Un événement dont tout le mon4e,eçt parfaitement instmit , c’est que, la bastiUe
fiit attâqüëe avec un enthousiasme que 1 âtnour seul de la liberté peut inspirer , et emportée dans l’espace de quelques heures. Mon dessein n’est pas d’entrer dans les détails de l’attaque ; mais de mettre sous les yeux du public la conspiration qui y a donné lieii et qui tomba avec la bastille. Il étoit bien juste que la prison à laquelle le nouveau ministère destinoit l’assemblée nationale devînt mi premier objet d’attaque , quand ce n’auroit pas été d’ailleurs le maître-autel et le château fort du despotisme. Cette entreprise détruisit le nouveau ministère. Chacun de ceux qui le composoient fut alors occupé des moyens d’éviter la ruine à laquelle il avoit destiné les autres. Les troupes de Broglio se dispersèrent , et lui-même s’en* fuit avec elles.
M. Burke a beaucoup parlé de complots ; mais il n’a pas dît un mot de cette conspiration contre l’assemblée nationale et contre la liberté de la nùtion ; et afin de ne pas le faire Î1 a passé tontes les circonstances qui pouvoiéntl’y ramener. Les réfugiés Irançois •W ïèrt desquels il prend tant d’intérêt et de qui il tient sa leçon ne se sont enfuis qu a kuse du manque de succès de cette cons-
piration. Il n’y eut aucune eanspîration de formée confiée eux, c’étoient euxau contraire qui conspiroient contre les autres ; et ceux qui périrent trouvèrent avec justice la peine qu’ils préparoient aux autres. MaîsM. Bïir£<t~ dira-t-il que si cette conspiration , forméeavec tout l’art d’une embuscade, avoitréussij^, le parti dominant eût si-tôt arrêté sa colere f. Que riiistoîre de tous les anciens gouverne^ mens réponde à cette question.
Qui sont ceux que l’assemblée natidnafe a fait conduire à l’échafaud ? personne. Les membres qui la composent étoient eux-mê*. mes désignés , et ils n’ont point fait usage de la loi du talion ; pourquoi donc' sont-ils accusés d’une vengeance qu’ils^ n’ont point prise f Dans l’insurrection terrible de tout un peuple , où toutes les classes et tous les caractères sont confondus et se: déliTrent par des- efforts merveilleux de la ruine Jiîiéditée contre eux , peut- on s’attendre qu’il n’arrivera , rien d’extraordinaire ?- Lorsque des hommes déjà aigris par le sentiment d&; roppression sont encore menacés d’éprouver de nouveaux griefs doifron s’attendre à trouver chez eux le calme de la philosophie ou? la paralysie de L’insensibilité ï M. Eurke
Cl ^
plaint, des outrages ; et cependant c est lui qui a commis les plus grands.
Son ouvrage est un volume d’outrages ^ dont il ne peut s’excuser sur l’impulsion du moment , mais qu’il a nourris pendant 1 espace de dix mois; cependant M. Burke îiWoit point de provocation , il n’y alloit ni de sa vie , ni de ses interets.
Il périt plus de citoyens dans la Contestation que de ceux qui s’opposoient a eux. Il n’y' eut que quatre ou cinq personnes qui furent saisies par la populace et mises à mort sur le cliamp ; le gouverneur de la bastille et le prévôt des marcbands , que l’on avoit découvert dans un acté de trahison; et ensuite Foulon y l’un dés^ nouveaux minhtres , et Berthier son beau-fils , qui étoit intendant de Paris. Leurs têtes furent mises sur des piques et promenées par la ville ; et c’est sur ce genre de punition que M. Burke bâtit une grande partie de sa scene tragique. Exa minons donc comment l’idée d’un pareil genre de supplice put venir à ces gensdà.
Les hommes prennent ordinairement! habitude de ce qu’ils voient faire dans les gouvernemens sous lesquels ils vivent, et rendent ^ux autres les punitions qu’ils sont accou-
tumés de voir. Les têtes plantées sur des piques , qui restèrent pendant bien des années sur Temple-bar , n’offroient pas une scène moins horrible que les têtes promenées sur des piques à Paris ; cependant ce genre de punition avoit été exercé par le gouvernement Anglais. On dira, peut-être , que tout ce que Ton peut faire à un homme après sa mort lui est fort indifférent ; mais ce n’est pas indifférent pour les vivans. Cela tourmente leur sensibilité, ou les endurcit ; et dans l’un ou l’autre cas leur apprend à punir quand le pouvoir est entre leurs mains.
Coupez donc l’arbre par la racine ^ et enseignez l’humanité aux gouvernemens. C’est leurs punitions sanguinaires qui corrompent le genre humain. En Angleterre la punition , en certains cas, est d’être pendu, tiré à iquatj'e chevaux et écartelé on arrache le cœur du patient et on l’expose à la populace. En France , sous l’ancien gouvernement, les punitions n’étoient pas moins barbares. Qui ne se souvient pas de l’exécution de Damiens qui fut tiré à 4 chevaux etc . etc . ? Les effets que produisent ces spectacles cruels , montrés à la populace , c’est de détruire la tendresse et d’exciter la vengeance ; et en adoptant les.
îdeesbasses et fausses de conduire leslioînme» par la terreur au lieu de les convaincre par la raison , on laisse des exemples. C’est sur la plus basse classe du peuple que les gouvemeinens veulent opérer parla terreur, et e’est sur cette classe que ces moyens produisent les plus mauvais effets. Ces gens -la ont asse& de bon sens pour sentir que c’est pour eux que l’on montre ces supplices; et ils infligent à leur tour ces exemples de terreur auxquels leurs yeux sont accoutumés.
Il y a dans tous les pays de l’Europe une classe nombreuse d’hommes désignée par le nomàe populace 'y ce sont des gens de cette classe qui furent coupables des incendies et des dégâts commis dans Londres en 1780 ? et ce sont aussi des gens de cette classe qui portèrent dans Paris les têtes snr des piqnes.. Foulon et Berthier furent pris à la campagne et envoyés à Paris pour être examinés àrhôtel- de- ville ; mais la populace, irritée à la vue de Foulon et de Berthier, les arracha des mains de ceux qui les gardoient et les exécuta sur la place de grève. Pourquoi donc M. Burke accuse il une nation entière d’avoir commis des outrages de cette nature t II auroit aussi bien pu accuser fous Ifs haMtans de Londres des eineutes et
des excès qui eurent lieu dans cette villô en 1780, ou ses propres compatriotes des outrages commis en Irlande.
Tout ce que nous voyons oü ce que nous entendons , qui heurte notre sensibilité et qui dégradé le caractère deThomme , devroit nous conduire à faire des réflexions et non pas des reproches. Les êtres mêmes qui s’eit rendent coupables ont quelque droit à.
notre considération. Comment arrive-t-il qu une classe d hommes désignée par le nom du Vulgaire ou de la populace ^ soit si nombreuse dans les anciens pays ? Du moment que nous nous faisons cette question , la reflexion nous fournit une réponse. C*est une conséquence de la mauvaise construction de tous les anciens gouvernemens de 1 Europe , sans en excepter celui d’Angleterre. C’est en élevant quelques hommes d une maniéré gigantesque j que d’autres sont si cruellement abaisses , jusqu’à ce que tout sorte de la nature. On fait ignominieusement servir aux ombres du tableau humain une vaste multitude de l’espèce , pour faire ressortir dans un plus grand jour les marionnettes de l’état et l’aristocratie. Dans le commencement d’une révolution > cette multitude suit plutôt le camp que V étendard de
la liberté , et n’est pas encore instniite a la respecter.
En accordant ipême à M. Bnrke qne tontes ses exagérations théâtrales soient des faits ^ je lui demande s’ils n’établissentpas la preuve de ce que j’avance ? En admettant que ses récits soient exactement vrais , ils prouvent la nécessité d’une réyolution®en France , autant que toute autre chose auroit pu la prouver. Ces outrages ne furent point les effets des principes de la révolution, mais de 1 esprit de dégradation qui existoit avant la révolution, et que la révolution doit réformer. Attribuez-les donc à leurs vraies causes, et accusez-en ceux de votre parti. ..
Ce qui fait honneur à l’assemblée nationale et à la ville de Paris , .c; est x[ue pendant cette scène terrible de confusion, ou 1 autor rité n’ayok:aucnn pouvoir , elles aient ete. capables, par ^influence de l’exemple et de Pexhortatioîi, d’arrêler le torrent. Jamais on ne prit plus de peine pour instruire et éclairer l’espèce liumaine:, et pour faire voir au peuple que son intéreFconsistoit dans sa vertu et non pas d'ans sa vengeance , que 1 en prit dans la,révolutiGp‘de France. Je vais maintenant faire quelques remarques sur la
relation que donne M., ^urke de 1 expédi-
tion de Versailles , la nuit du S au 6 octobre.
Je ne puis guère regarder l’ouvrage de M. Burke que comme un drame ; et il doit lui-même l’avoir considéré comme tel par les licences poétiques qu’il s’est permises d omettre des faits, d’en défigurer d’autres ’ et d arrangertoute lamachinepour produire un effet de théâtre.. Sa relation de l’affaire de Versailles est de ce genre. Il commence cette relation en omettant les seuls faits véntablement connus pour les premières eauses de cette expédition; tout, outre ces faits n est que conjecture, même dans Paris; e’t il fait ensuite une histoire conforme à ses passions et à ses préjugés.
On doit observer que M. Burke , dans tout son ouvrage, ne dit pas un mot de complots contre la révolution, et c’est de ces complots que tout le mal a pris sa source. Il lui est apparemment plus convenable de rapporter les conséquences sans parler des causes : c est en quoi consiste l’art dramatique. Si on foison paroître les crimes des hommes avec leurs souffrances, les effets du théâtre seromnt souvent perdus , et les auditeurs pourroient etre enclins à approuver, tandis cu’on a dessein d exciter leur pitié.
Malgré tontes les recherches faites pour
découvrir le nœud de cette affaire compliquée , ( l’expédition de Versailles) elle reste enveloppée dans cette espèce de mystère qui accompagne toujours des événemens plutôt produits par un concours de circonstances bisarres que par lin dessein prémédité.
Pendant que les caractères se forment, comme cela arrive toujours dans les révolutions , il y a des soupçons réciproques , et les esprits sont disposés à se soupçonner les uns les autres; et les partis même diamétralement opposés en principes, concourent souvent à exciter les mêmes mouvemens avec des vues différentes , et dans l’espérance qu’ils produiront des conséquences différentes. On peut découvrir beaucoup de clioses de cette nature dans cette affaire entortillée , et cependant l’issue en fut telle que personne ne se l’étoit imagine.
Les seules clioses dont on ait une connoissance certaine, c’est qu’il y avoit beaucoup d’inquiétude à Paris , à cause du délai qu’apportolt le roi à sanctionner et à envoyer les décrets de l’assemblée nationale , particulièrement celui de la déclaration desdroiU de l’homme et les décrets du 4 Août , qui contenoient les bases sur lesquelles la constitution devolt être établie. La conjecture la
plus favorable et peut-être la plus juste que l’on puisse former sur ce sujet, c’est que quelques-uns des ministres avoient dessein de faire des remarques et des observations sur certains endroits de ces décrets avant de les faire sanctionner et de les envoyer dans les provinces ; mais quoi qu’il en soit, les ennemis de la révolution conçurent beaucoup d’espérances de ce délai , et il causa de 1 inquiétude aux amis de la révolution.
Pendant cetintervalle, les gardes-du-corps ’ régiment composé d’Jiommes fort liés avec la cour , donnèrent un repas à Versailles {le premier Octobre] à quelques régimen* nouvellement arrivés ; et au milieu du repas à un signal donné , les gardes-du-corps arrachèrent de leurs chapeaux la cocarde nationale , la foulèrent aux pieds et la remplacèrent par une autre cocarde qu’ils avoient dans leur poche (,). Une indignité de cette nature équivaloir à une déclaration de guerre, et lorsqu’on donne un cartel, on doit s attendre aux conséquences qui peuvent en résulter. Mais M. Burke n’a point dn tout iait paroitre ces fiiits. Il commence sa rela-
(0 Le traducteur ne garantit aucunement la vérité de
C€tce assernon j c est à M. Paine à en répondre.
tîon en disant : « L’iiistoire rapportera qne
„ le matin du 6 octobre 1789. ^
„ reine de France, après un jour de cou u-
„ sion, d’alarmes, de craintes et de cariiage
„ étoient couchés sous la sécurité de la loi „ publique, pour satisfaire aux besoins de „ L nature par un répit de quelques heures „ et un sommeil plein de Ce n’est point là le style impartial de V histoire , ni le but qu’elle se propose. M. Burke laisse tout à deviner , il induit meme en erreur On croiroit au moins qu il y a eu un bataille ; et probablement il y en auroit eu une si elle n’avoit été prévenue par la pru dence de ceux que M. Burke enveloppe dans sa censure. En laissant les gardes-du-corps derrière la scène , M. Burke s’est servi de la licence dramatique de mettre le roi et la
reine àleurplace, comme si l’objet delexpe-
dition avoit été contre eux. « Mais con 1nuons notre relation.
Cette conduite des gardes-du-corps, comme
on devoit s’y attendre , alarma et irrita les
Parisiens. Les cocardes de la cause etla cause même ayoient trop de rapport pour qu on ne s’apperçûtpas de l’intention de 1 insulte , et les Lrisiens résolurent d’en demander
^ raison
raison aux gardes-duicdrps. îlii^ avoît certainement rien de la poltronnerie d un assassinat en marchant en plein jour pour demander satisfaction, si on peut se servir do cette expression, à un corps d’hommes ar-* més qui avoient volontairement jette le gantelet. Mais ce qui jette beaucoup d’pbscurité sur cette affaire , c’est que les ennemis de la révolution paroissent l’avoir excitëe ainsi que ses amis. Les uns espëroient empêcher une guerif civile en arrêtant les choses dans leur principe , et les autres croy oient en susciter une. L’espoir du parti oppdSé à k révolution ëtoit de mettre le roi de soii côté et de le conduire à Metz , où on auroit rassemblé des forces et planté retendard. Il se présente donc en même-temps deux objets différons et qui dévoient s’effectuer par les mêmes moyens : l’z//z, de châtier les gardes^ du-corps , étoit l’objet des Parisiens ; Vautre^ d’engager le roi , par la confusion d une pareille scène , à partir pour Metz , qui etoit celui des ennemis de la révolution.
Le 5 octobre, une foule nombreuse de femmes et d’hommes iiahillds en femmes se rassemblèrent sur la place de rhôtel-de-yille et partirent pour Versailles. L’objet avoué
de leur voyage étoit les gardes- du^ corps , mais les gens prudens savent bien qu’il est plus aisé de commencer que d’arrêter le desordre ; et cette réflexion eut d’autant plus d’effet sur leur esprit dans cette occasion , que les soupçons dont j’ai fait mention existoient déjà ; et que l’irrégularité de cette cavalcade en excitoit d’autres. C’est pourquoi aussi-tôt qu’on eut pu rassembler des forces suffisantes , M. de la Fayette , par ordre de l’autorité, se mit è leur suite à la tête de vingt mille hommes de la garde nationale de Paris. La révolution ne pouvoit tirer aucun avantage du désordre , au lieu qu’il pouvoit être utile à ses ennemis. Par son affabilité et son adresse il avoit jusqu ici été assez heureux pour calmer les inquiétudes avec beaucoup de succès ; c’est pourquoi, pour frustrer les espérances de ceux qui aur oient pu chercher à tirer parti de cette scène pour justifier la nécessite de faire partir le roi pour Metz , ptpour prévenir en mêmetemps les conséquences qui pourroient s’ensuivre d’un combat entre les gardes-du-corps et cette phalange d’hommes et de femmes , il dépêcha des couriers au roi pour l’infor
inei
L' qu’il s’avançoit vers Versailles par
or-
(Si )
di'e de la commune de Paris ^ afin de mainte-»' nifla jDaix , et pour lui représenter en mêmetemps la nécessite d empêcher les gardes du- Corps de tirer sur lé peuple (i;.
Il arriva a Versailles entre dix et onze heures du soir ; il trouva les gardes-du* coj'ps en bataille , et la populace arrivée quelque temps au^wavarit ; mais tout étoit resté en suspens. M. de la Payette devint le médiateur des deux partis furieux ; et le roi, pour calmer les inquiétudes qu’avoit occasionnées le délai ci-devant mentionné , envoya chercher le president de l’assemblée nationale , et signa la déclaration des droits de l homme , et tous les autres décrets qui étoient prêts.
Il étoit alors une heure du matin. Tout paroissoit tranquille , et il y eut des félicitations générales ; on publia au son du tambour que les citoyens de Versailles donnassent 1 hospitalité à leurs concitoyens de Paris. Ceux qui ne purent pas trouver place restèrent dans la rue ou se retirèrent dans
(0 Je tiens ceci de M. de la Fayette, avec qui jç suis en liaison d’amitié depuis quatorze any.
les églises ; et à deux heures le roi et la reine se retirèrent.
Les clioses restèrent en cet état jnsqu au point du jour, lorsqu’il arriva un nouvea^u désordre par la conduite fort blâmable de quelques personnes des deux partis ; car i Y a toujours des' êtres de ce caractère dans les scènes semblables. Un garde-du-corps parut à l’une des fenêtres du château, et le peuple qui étoit resté toute la nuit dans a rue le provoqua par des injures. Au heu de 66 retirer , comme la prudence l’exigeoit , il présenta ses armes , tira et tua un garde national. La paix étant ainsi rompue, le peu-
pie se précipita dans le palais pour y chercher l’aggresseur. Ceux qui étoient entres attaquèrent les quartiers des gardes- ducorps , et les poursuivirent de chambre en chambre jusqu’aux appartemena du roi.
Ce tumulte h’avoit pes éveillé et alarme la reine seule , comme M. Burke l’a représenté ; mais toutes les personnes du château, et M. de la Fayette 1ht encore une fois obliaé d’interposer sa médiation entre les deux partis : le résultat fut que les gardes-ducorps arborèrent la cocarde nationale, et
l’affaire se termina là> avec la perte'cle deux ou trois hommes.
Vers la fin de celte scène > le roi et la reine se montrèrent au public à leur balcon , et ni 1 un ni 1 autre ne fut obligé de se caches pour être en sûreté , comme M. Burke veiU l’insinuer. Le tumulte étant ainsi appaisé et la tranquillité rétablie , il y eut un cri général de /e roi à Paris, le roi à Paris , ""ce lut le cri de la p.aix , et le roi l’accepta sur le champ. Par cette mesure , tout projet intur d’enlever le roi pour. le mener â Metz;, et d élever son étendracl en opposition à la constitution fut détruit, et tous les soupçons s’évanouirent. Le rpi et sa famille arrivèrent le soir a Paris , et furent complimentés à leur arrivée par M. Bailli , maire de Paris, au nom des citoyens. M. Burke qui ■ dans tout son livre confond les choses les personnes et les principes , a aussi dans ses remarques sur l’adresse de M. Bailli con. fondu le temps. Il censure M. Bailli d’avoir appelle ce jour un beau jour. M. Burke auroit dû être instruit que cette scène ura deux jours : le jour où elle commença avec toute l’apparence du danger et des plisgrands maux, et le jour où elle se termina
üî!;'!
sans quVucnn des malheurs que l’on craignoit arrivât ; et c’est à cette heureuse issue et à l’arrivée du roi à Paris que M. Bailli fait allusion. Il n’y avoit pas moms de trois Cents mille âmes , dans cette procession de Versailles à Paris, et il n’y eut pas un seul acte d’hostilité dans toute la marche.
M. Burke , sur l’autorité de M. Lally- Tollendal , déserteur de l’assemblée nationale, dit qu’en entrant dans Paris le peuple cria : « tous les évêques à la lanterne. Il est surprenant que personne n’ait entendu cela que M. Lally-^Tollendal , et que personne ne l’ait cru que M. Burke. Cela n’a point de connexion avec aucune partie de cette atiâire et n’a pas de rapport avec la moindre circonstance de cette journée. M. Burke n’avoit pas encore fait paroître les évêques dans aucune scène de son drame ? Pourquoi donc les présente- 1- il subitement, et tous ensemble? M. Burke fait paroitre ses
évêques etsalanterneconimelesfiguresd’une
lanterne magique , et relève ses scènes par des contrastes au lieu de liaisons : mais cela sert àmontrer.ainsi que le reste de son livre , combien peu de foi on doit ajouter à des ouyrages où l’on n’a pas même égard aux pro-
,'lfl!. lï
babîHtës pour calomnier; et avec cette re^ flexion , au lieu d’un soliloque à la louange de la chevalerie , comme l’a fait M. Burke, je termine la relation de l’affaire de Ver-» sailles.
Il me reste a présent à suivre M. Burke à travers l’absurdité impénétrable de rapsodies, et une espèce de sermon sur les gouverne* mens, dans lequel il avance ce qu’il lui plaît, en présumant qu’on y ajoutera foi , quoiqu il n’offre aucun argument ni aucune raison pour prouver ce qu’il avance.' '
Avant de pouvoir traiter un sujet oii pose des bases , des principes ou des données dont on tire ses conséquences. M. Burke, avec ses outrages accoutumés , attaque \o. déclara- Pon des droits de T homme , pttbliée par r (Ssemblée nationale de France comme la base sur laquelle la constiiution devoit être bâtie. Il l’appelle « de mauvaises feuilles de » papier sur les droits de l’homme >3. M. Burke a-t-il dessein de nier que V homme ait <les droits ? Si cela est , il faut qu’il GÜse qu’il n’y a point de droit nulle part , et qu’il n’en a pas lu.-même ; car qu’y a-t-il dans le monde Outre 1 lu mme ? Mais si M. Burke admet que 1 licmme a des droiis, la question sera
alors de savoir quels sont ces droits , et com*ment l’iiomme les obtint dans l’origine.
L’erreur de ceux qui ne raisonnent que d’après . les exemples tirés de l’antiquité , touchant les droits de l’homme, est de ne point descendre assez avant dans l’antiquité. Ils ne font pas tout le chemin. Ils s’arrêtent dans les espaces intermédiaires de cent ou de mille ans , et citent ce que l’on fit alors comme la règle de ce que l’on doit faire aujourd’hui. Ce n’est point là une autorité. Si nous allons plus avant da.ns 1 antiquité nous trouverons qu’une opinion et une coutume tout- à-fait contraires prévaloient ; et si l’antiquité peut servir d’autorité, on peut successivement produire mille autorités qui se contredisent l’une l’autre ; mais e'n continuant notre chemin nous trouverons la vérité^ nous arriverons au temps ou l’homme sortit des mains du créateur. Qu’étoit-il alors f homme y homme étoit son grand èt seul titre, et on ne peut lui en donner un plus ancien : mais je parlerai des titres par la suite.
Nous voici donc arrivés à Lorigine de l’homme et de ses droits. Quant à la manière dont le monde a été gouverné depuis ce
temps-Ià jusqu’à présent , nous ne devons nous en embarrasser que pour profiter des erreurs et des ameliorations que l’iiistoire nous offre. Ceux qui ont vécu il y a mille ans étoient alors modernes comme nous le sommes aujourd’hui. Ils avoient leurs anciens , comme ces anciens en avoient d’autres , et nous deviendrons nous-mêmes anciens a notre tour. Si le seul nom de l’antiquité doit servir au gouvernement des affaires de la vie, les hommes qui doivent vivre dans cent Ou mille ans d’ici peuvent aussi bien nous prendre pour modèles que nous prenons pour modèles ceux qui ont vécu il y a cent ou mille ans. Le fait est que des portions de l’p.ntiquité , en prouvant tout , ne prouvent rien. C’est par-tout autorité contre autorité jusqu’à ce que nous arrivions à la divine source des , droits de l’homme , au temps de la création. Là nos recherches trouvent un reposoir , et notre raison un asyle. S’il s étoit élevé quelque dispute sur les droits de l’homme cent ans api es la création , il auroit fallu remonter à cette source d’autorité ; et c’est à cette même source qu’il nous faut aujourd’hui avoir re^ cours.
Quoique mon dessein ne soit pas de toncîier les principes de la religion dancnne secte, cependant je crois pouvoir citer, comme digne d’observation , que la généalogie de Jésus-Christ remonte jusqu’à Adam. Pourquoi donc ne pas chercher les droits de l’homme au temps de la création de l’homme ? Je vais répondre à cette question. Parce que des gouvernemens usurpateurs se sont mis entre deux, et ont travaille a ds-‘ truire l’homme.
Si aucune génération d’hommes posséda, jamais le droit de dicter la forme^par laquelle le monde seroit gouverné à jamais, ce fut la première génération qui exista ; et si cette génération ne l’a pas fait , aucune génération ne peut montrer d’autorite pour le faire, ni en établir une. Le principe éclaire et divin de l’égalité de droit , [ car il a son origine dans le créateur de Thomme] a rapport non-seulement aux hommes actuels , mais à toutes les générations passées et à venir. Chaque génération est égale en droits aux générations qui l’ont précédée , par là même règle que tout individu naît égal en droits à-soti contemporain.
Toutes les histoires de la création , toutes
les traditions des gens de lettres et des gens non lettrés ^ quelque differente que soit leur opinion ou leur croyance sur certains objets, s’accordent à établir un point iixe Vunité de V homme ; c’est-à-dire que tous les hommes sont tous de même nature ^ conséquemment que tous les liommes naissent égaux , et avec un droit égal , de la même manière que si la postérité avoit été contiiiuée par la cmx/zW, , au lieu de l’être par la propagation, , la dernière n’étant que le mode de perpétuer la première ; conséquemment tout enfant qui vient au monde doit être considéré comme tirant son existence de Dieu. Le monde est aussi nouveau pour lui qu’il l’étoit pour le premier homme qui exista , et ses droits naturels sont les mêmes.
La relation de la création par Moïse, soit qu’on la regarde comme d’autorité divine , ou simplement comme l’autorité de l’hîstoire , confirme cette vérité , l'unité ou V égalité de l’homme. Ses expressions ne sont susceptibles d’aucune contradiction ; « et Dieu dit : faisons l’homme à notre image. Il les créa à l’image de Dieu ; il les créa mâle et femelle w. La distinction de sexe est marquée, mais il ii’y a pas même d’implication d’au-
cune antre distinction. Si cette antôrite n’est pas divine, c’est an moins rantorité del’liistoire , et elle prouve que l’égalité de l’hom-5 me, loin d’être une doctrine moderne, est la plus ancienne du monde.
- On doit aussi observer que toutes les religions connues sont fondées , quant à ce qui a rapport àTliomme , sur de VhonuTie , comme étant tous de la même nature. Quelque part que l’homme soit supposé devoir exister après cette vie, soit au ciel , en enfer , ou ailleurs, elles ne distinguent que les èoiis et les médians. Bien plus , les loix memes des gouvernemens sont forcées de revenir a ce principe , en faisant consister la distinct tion dans les crimes et non pas dans les personnes.
C’est la plus grande de toutes les vérités, et il est très avantageux de la cultiver. En considérant l’iiomnie sous ce point de vue, et en l’instruisant à se regarder ainsi luimême , on le place dans la relation la plus immédiate avec ses devoirs , soit envers le créateur, soit envers la création dont il fait partie , et ce n’est que lorsqu’il oublie son origine, ou, pour me servir d’une phrase plus à la mode ^ sa naissance et sa famille ,
il devient mdchant. Ce n’est pas là nn des moindres mauk des gonvernemens qui existent actuellement dans tontes les parties de
Europe, que l’homme, considéré comme homme, soit laissé à une si grande distance de son créateur, et que ce vuide artificiel soit rempli parune succession de barrières à travers lesquelles il faut qu’il passe pour parvenir jusqu’à lui. Je vais citer le catalogue de barrières que M. Burte a élevées entre 1 homme et son créateur; prenant le caractère d’un hérault, il dit «Nous craignons
» dieu; — nous regardons les rois avec une » espèce de trémeur ; —les parlemens avec
airectlon ; — les magistrats avec devoir;
» — les prêtres avec révérence ; et là
ù noblesse avec respect ». M. Burhe a oublié d’y mettre la chevalerie, il a aussi oublié St. -Pierre.
Les devoirs de l’homme ne sont point un labyrinthe de barrières à travers lesquelles il doit passer de l’uneà l’autre avec des cartes. Ils sont simples et clairs, et ne consistent qu’en deu.x points i ce qu’il doit à dieu, ce que tout homme doit sentir, et de no pàint faire^a autrui ce qu'il ne voudroitpas qu’on hii fît. Si ceux à qui on délègue des pouvoirs
font bien , ils seront respectés ; s’ils font mal, ils seront méprisés. Quant à ceux a qui au* . cun pouvoir n’a été délégué, mais qui l’usurpent , le monde raisonnable ne les connoît pas. Jusqu’ici nous n’avons parle (et cela partiellement) que des droits naturels de l’homme ; nous avons maintenant a examiner ses droits civils ^t à montrer comment ils dérivent les uns des autres. L’homme n est point entré en société pour être pire qu’il étolt auparavant, ni pour avoir moins de droits qu’il n’en avoit, mais pour que ces droits lui fussent mieux assurés. Ses droits naturels sont la base de tous ses droits civiis , mais afin de suivre cette distinction avec plus de précision , Usera nécessaire de marquer les différentes qualités des droits naturels et des droits civils.
Je vais expliquer cela en peu de mots. Les droits naturels sont ceux qui appartiennent à l’homme en raison de son existence : de cette nature sont tous les droits intellectuels ou droits de l’esprit, comme aussi tous ses droits d’agir comme individu , pour sa propre satisfaction et pour son bonheur, en tant qu il ne blessé pas les droits naturels d’autrui. Les droits civils sont ceux qui appartiennent à
riiomme , en ce qu’il est membre àe la so^ ciéte. Son droit civil a pour fondement quelque droit naturel existant déjà dans l’individu , mais dont son pouvoir individuel n’est pas suffisant dans tous les cas pour lui en procurer la jouissance : de cette nature sont ceux qui ont rapport à la sûreté et à la protection. "
Par cette courte récapitulation^ il sera facile de distinguer les droits naturels que riiomme conserve en entrant dans la société , et ceux qu’il jette dans la masse commune, comme membre de la société.
Les droits naturels qu’il retient sont ceux s dont l’exécution dépend autant de lui que les droits eux>mêmes. De cette classe sont , comme je l’ai déjà dit, tous les droits intellectuels ou droits de l’esprit : en conséquence , la religion est un de ces droits. Les droits naturels qu’il ne retient pas sont ceux dont 1 execution n’est pas parfaitement en son pouvoir, quoique le droit soit inhérent en lui. Ils ne sont pas suffisans sans le secours de la société. Par exemple, un homme a le droit d’être juge dans sa propre cause ; et tant qu’il ne s’agit que des facultés de l’esprit, il ne le cède jamais ; mais à quoi lui
sert -il de juger, s’il n’a pas le pouvoir de redresser? Il dépose donc ce droit dans la masse comimine, et préfère la force de la société dont il est membre à sa force m- | dividuelle. La société ne lui accorde rien : ! tout homme en société est propriétaire, et tire, de droit, sur la masse commune.
De ces prémices on peut tirer trois conséquences certaines. ^
La première , que tout droit civil dérive d’un droit naturel, ou , pour me servir d’une
autreexpression,estundroitnatureléchangé.
La seconde, que le pouvoir civil, considéré comme tel , est composé de la réumori , de cette classe de droits naturels dont la
jouissance n’est pas parfaitement au poiwoir ^
de l’homme , et qui conséquemment lui de- viendroient inutiles , mais qui, réunis dmis |
une espèce de foyer , sont utiles à chaque in- |
dividu. ;
La troisième , que le pouvoir produit : la réunion des droits naturels dont la jouis- | sance n’est pas directement au pouvoir de ! l’homme ne peut être employé à envahir les ' droits naturels que l’homme retient, et dont | la jouissance est autant en son pouvoir que i le droit lui-même.
Nous ,
Nous avons donc en peu de mots fait passer l’homme de l’état de nature à celui de société , et fait connoîd'’è^,^1ou au moins tenté de faire connoître les qualités des droits naturels retenus , et de ceux qui sont échangés pour des droits civils. Appliqnons maintenant ces principes aux gouvernemens.
En jettant les yeux sur l’étendue du globe
il estfortaisédedistinguerlesgoiivernemens
qui ont pris leur origine dans un contrat SOcial d’avec ceux qui ne l’ont pas prise ; mais pour placer cela dans un plus grand jour qu’il n’est possible de le -faire daL un simple apperçu, il est à propos d’examiner les différentes sources d’où les gouvernemens sont sortis , et sur quelles baWs ils ont été fondés.
On peut les diviser en trois classes, Premièrement , la superstition ; secondement la force ; troisièmement , l’intérêt commun de la société , et les droits de l’homme.
Le premier fut un gouvernement deprêtres' le second de conquérans ^ et le troisième de la raison.
Quand des hommes artificieux prétendirent
par la médiation des oracles entretenir une çprrespondance avec la divinité avec au-
tant de famIUarM qu’ils se glissent actuellement par des escaliers dérobés dans les cours de l’Eumpe , le monde fut complettement sous le gouvernement de la superstition. On consulta les oracles , et tout ce qu’on leur Ht dire servit de loi ; cette forme de gouvernement dura tant que dura cette sorte de superstition.
Après cela une race de conquérans survint dont le gouvernement ^ comme celui de Guillaume le Conquérant, fut fondé sur laforce, et l’épée prit le nom de sceptre. Des gouvernemens ainsi établis durent autant que la force qui les soutient dure ; mais alin de profiter de tous les moyens , les compiérans joignirent la ruse à la force , et élevèrent une idole qu’ils appellèrer.t droit divin ; cette idole, à l’imitation du saint père , qui affecte de dominer sur le temporel et le spirituel d’une maniéré contraire au fondateur de la Religion Chrétienne , se métamorphosa ensuite en une idole d’une autre forme ^ appellée YEghs^ et Vétat, Les clefs de Saint-Pierre et du trésor public se joignirent les unes aux mitres, et la multitude étonnée adora l’invention.
Quand je contemple la dignité naturelle
de l’homme ; quand je suis sensible à l’iionneur et à la grandeur de son caractère , [ car la nature n’a pas eu la tendresse d’émousser ma sensiL.ilitë j je m’irrite de ce qu’on tente de gouverner le genre humain par la force etparla fraude , comme siles hommes étoient des coquins ou des insensés, et je ne puis m empêcher de regarder avec mépris ceux qui s en laissent imposer de cette manière.
Nous avons à présent à examiner les gouvernemens provenant des sociétés , par contraste à ceux qui tirèrent leur origine de la superstition et des conquêtes.
On a cru faire un grand pas vers l’établissentent des principes de là liberté, en disant que le gouvernement étoit un contrat entre
les gouverneurset!esgouvernés;maisceIane
peut pas être vrai , ce serolt mettre l'effet avant la cause ; car comme les hommes ont du, exister avant les gouvernemens , il y eut certainement un temps oà les gouverremens n’existoient pas , et conséquemment il ne pouvoit pas dans l’origine des choses y avoir de gouverneurs pour former un • pareil contrat. Il faut donc que les hommes eux -mêmes , chacun selon son droit personnel et souverain , aient en!ré eu
Ea
contrat les uns avec les autres , pour former un gouvernement ; et c’est la seule «létliode par laquelle les gouverneinens ont droit de se former , elles seules bases sur lesquelles ils ont droit d’exister.
Pour se faire une idée de ce que sont les gouverneaiens ou de ce qu’ils doivent être , il faut remonter à leur origine . Par ce moyen on découvrira aisément qu’il est absolument nécessaire que les gonvernemens soient venus du peuple ou sur le peuple. M. Burke napoiDtfaitdeaistmctlon. H -ne remonte jamais à Porigine des clioses , c’est pourquoi il confond tout ; mais il a manifesté son iniention -d’entreprendre dans quelque temps de faire une oompikraison entre la constitution d’Angleterre et celle de France. Comme il en fait nn sujet de controverse en jettant ainsi le gantelet , jele prends sur le temps; c’est caiis 1-es grands délits que les grandes vérités ont droit .de paroitre ; et je 1 accepte d’autant pins volonîicxs que cela me fournira en même-temps une occasion de continuer le sujet des gouvernemens provenant des sociétés.
IL sera d’abord nécessaire de définir ce l’on entend par une constitution. Il
ftf9) , •
n est pas suffisant d’adopter le i^not , îl faut oiitre cela y attacher une signification*
consthution- n’est donc pas un simple mot , mais une chose. Elle n’a pas uno existence imaginaire , mais une- existence^ reelIe ; et la ou on ne peut la produire sous mie forme visible , il n’y en a pas. Une constitution est une chose antérieure à un gouvernement , et un gouvernement n’est cpie la cre'ature d’une constitution. La constitution d un pays n’est point l’acte de son gouvernement , mais celui de la nation c|ui constitue un gouvernement. C’est le corps des elemens , auc|uel on peut s’en rapporter et cjue 1 on peutquoter article pararticle; qui
coiitientles principes selon lesquels le gouvernement doit etre établi , la manière dont H seraoiganise, les pouvoirs qu’il aura , le mode des élections, la duree desparleriiens, ou des autres assemblées de celte nature , quelques nomscpi on puisse leur donner ; les pouvoirs que la partie exécutrice du gouvernement doit avoir ; en un mot, tout ce qui a rapport a 1 organisation parfaite d’nii gouvernement civil , et aux principes suivant lesquels il doit agir et par lesquels il doit être restreint. Une constitution est donc , par rapport àuiit
^oiiveriienieiTl: , cecjne des lolx faîtes ensuite par ce gonvercemerit sont par rapport à une cour de jiidicatnre. La cour de jiiclicature ne fait point les loix et ne peut les altérer ; elle agit seulement d’une manière conforme aux loix établies , et le gouvernement est de même soumis à la constitution.
M. Burke peut-il donc produire la cons^ trtution Angloise? S’il ne le peut pas, on peut raisonnablement conclure cpie quoiqu’on en ait tant parlé, il n’y a rien de semblable à une constitution en Angleterre , qu’il n’y en eut jamais et que conséquemment il reste à la nation une constitution à faire.
M, Burke ne niera pas, je m’imagine, la position que j’ai avancée ; savoir, que les gquvernemens venoient ou du peuple owsuv le peuple. Le gouvernement Ang'ois est un de ceux qui tira son origine d’une conquête , et non pas de la société. Conséquemment il vint.s?/rle peuple ; et quoiqu’il ait été bien modifié , selon les circonstances , depuis Guillaume le conquérant , le pays ne s est jamais régénéré et n’a point de constitution.
Je vois bien les raisons qui empêclièrent M. Burke d’entrer en matière sur la coin-
paraison des constitutions An^loise et Françoise; c’est que l’orsqu’il voulut commencer cette taclic , il s’apperçut qu’il n’y avoit point de constitution en Angletterre. Son ouvrage esi certainement assez volumineux pour contenir tout ce qu’il poiivoit dire sur ce sujet, et c’étoit la meilleure ma- ^ nière de mettre ses lecteurs à portée de juger du mérite de l’un, et de l’autre? Pourquoi donc a-t il omis la seule çliosé qui valût ‘la j>eine d’être .traitée ? C’étolt les méiîîeufcs armes qu’il aurolt pu prendre si l’avantage étoitde son côté ; mais les plus mauvaises éi cas qu’il n’yTût pas ; et son refus vir est une preuve qu’il ne !’'■ qu’il ne pouvoit pas le conserver.
M. Purke dit , l’iiiver dernier , en parlement , que l’orsque l’assemblée nationale s’assembla dans le principe entrois ordres ,
[ le tiers-état , le clergé et la noblesse , ] la France avoit alors une bonne constitution. Cela prouve , entre une muldtu circonstances, que M. Burke ne que c’est qu’une constitution. Les personnes ainsi assemblées n’étoient pas une constitution; mais comention pour faire 'une constitution.
ou
L’assemioiée nationale actuelle de Francê est , à proprement parler , le pacte social personnel. Les membres qui la composent sont les délégués de la pation danâ son caractère origirieti îçs assemblées futures seront composées des délégués de la nation dans son caractère organisé. L’autorité de l’assemblée actuelle diffère de rautorité des assemblées à venir. L’autorite de celle-ci est de faire une constitution ; l’autorité des autres sera de faire des loi:t selon les principes prescrits par cette constitution ; et si l’expérience démontroit par la suite qu’il est nécessaire d’y faire des cliangemens , des amenderaens ou des additions , la constitution marquera la metliode avec laquelle on peut les faire , et ne les laissera pas au pouvoir arbitraire des gouvernemens futurs.
Un gotivernement fondé sur les principes sur lesquels les gouvernemens émanés des sociétés sont établis ne peut avoir le droit de se changer luimieme : s’ill’avoît, ilseroit arbitraire , il pourroit se rendre ce qu’il voudroit ; et où ü y a un pareil droit , cela prouve qu’il ii’y apas de oonslitution. L’acte par lequel le parlement d’Angleterre s’auto-
ïîsâ à restei* en activité pendant sept ans montre qu’il n’y a pas de constitution dans ce pays- là. '
Il auroit pu , selon les mêmes principes s’autoriser à siéger pendant un plus ^grand nombre d’années ou pendant la vie de ses membres. Le bilt que M. Pitt présenta au Parlement , il y a quelques années , pour réformer le parlement , était calqué sur deS principes aussi erronés. Le droit de réforme appartient à la nation dans son caractère originel ; et la méthode constitutionnelle de le faire seroit par une convention choisie ad hoc. Il y a , outre cela, un paradoxe dans l’idée que des corps viciés puissent eux-raêmes se réformer.
De ces préliminaires je vais tirer quelques comparaisons. J’ai déjà parlé de la déclaration des droits ; et comme mon dessein est d’être aussi court que possible^ je passerai à d’autres parties de la constitution françoise.
La constitution de France dit que tout homme qui paie un écu de taxe a le droit d’être électeur. — Quel article M. Burke peut il mettre en parallèle avec celui-ci ? Y a-t-il rien de plus limité et en même-temps de plus bisarre que les qualités requises pour être électeur en Angleterre ? Je dis limité.
parce qu’il n’y a pas un lioiume sur cent [ et P suis, assez e;Kact ] qui ait le droit de voter t | bisarre , parce que les hommes les plus vüs , |
et quio n ont pas même les rnoyeris visibles d U ne, existence lion ne te, sont électeurs dans i certains endroits ; tandis que dans d’autres , |
ceux qui paient beaucoup de taxes et qui] ouis- j sent d. une réputation honnête , le fermier qui 1 a une ferme de trois- ou quatre çents louis par * an , avec un.e propriété sur cette ferme de j trois oju quatre^ fois cetteyaleur , ne sont pas I admis comme électeurs. Tout est hprs de la j nature , comme Je dit M. Eurke dans une | autre pccasion , dans cet étrange chaos ^ .et y mélange bisarre de toutes sortes
de folies et de toutes sortes dç. crimes. GuiU iaume le Conquérant et Ses çîescendans dWisèrent le pays de celte manière , et en corrompirent une partie.cn lui donnant des ' chartes pour tenir l’autre partie plus soumise ' à leur, volonté. Voilà la raison pourquoi il y 1 a tant de ces chartes dans le comté de Cor- j nouailles. Le peuple n’aimoit pas la forme de gouvernement établie au temps de la conquête , et les villes furent corrompues et re- ' purent des garnisonspour assujettir les campagnes. Toutes les chartes anciennes sont les
cette conquête , et c’est de cette source que vient la bisarrerie des élections.
constitution Françoise dit que le nomure de représentans sera en raison du nombre d’iiabitans sujets à l’impôt, ou en raisoji des électeurs . Quel article M . B urke mettra-t-il en parellèle avec celui-ci ? Le comté d’ïork , qui contient près d’un million d’ames , envoie deiix membres au parlement ; elle comté de Rutland , qui n’en contient pas la centième partie , en envoie autant. La ville du vieux Sarum, qui n’a pas trois maisons , envoie deux membres ; et la ville de Manchester , qui contient plus de soixante mille âmes , h’en envoie pas. Y a-t-il là le moindre principe ? Y a-t-il là la moindre chOsSe par laquelle on puisse reconnoître les traces de la liberté ou découvrir celles de la sagesse? Il n’est donc pas surprenant que M. Burke ait éludé là comparaison , et qu’il se soit efforcé d’écarter ses lecteurs de la question par un pompeux étalage de rapsodies et de paradoxes.
La constitution Françoise dit que l’assemblée nationale sera renouvellée tous les deux ans. — Quel article M. Burke a-t-il à mettre en parallèle avec celui-ci f II dira sans
<]iie la nation n’a aucun droit là-dessus , que le gouvernement est tout-à-fait arbitraire sur cet article , et il peut citer pour autorité l’exemple d’un parlement antérieur.
• La constitution de France dit qu’il n’y aura pas de ioix sur la cirasse ; que le fermier sur les terres duquel le gibier se trouvera (car c’est du produit de ses terres que le gibier vit ) aura le droit d’en prendre autant qu’il pourra ; qu’il n’y aura aucun monopole ; que tous les commerces et métiers seront libres ; que tous les habitans seront libres de prendre l’état cjui pourra leur procurer une honnête existence dans toute l’étendue du royaume.
Qu’opposera M. Burke à cet article ? En Angleterre le gibier est la propriété de celui qui ne le nourrit pas ; et quant aux monopoles , le pays est divisé en monopoles.’ Chaque ville qui a une charte est elle-même un monopole aristocratique , et les électeurs tirent leurs droits aux élections de ces villes privilégiées. Est-ce là de la liberté ? est-ce ià ce que M. Burke appelle une constitu*» tîon ? " >
Dans ces monopoles cliartrés , ou dans * ces villes privilégiées , nn homme qui vient d’une autre partie du pays en est chassé
comme un ennemi. Un Angloîs n’est pas libre dans sa patrie : cliacime de ces places lui présente une barrière , et lui dit cpi’il n’est pas libre, — qu’il n’a pas de droits. Ces monopoles prodrusent d’autres monopoles, Dans une viüe , comme Balîi , par exemple , qui contient entre vingt et trente mille lialiitans , le droit d’élire au parlement est accaparé par environ trente-une personnes , et ces monopoles en produisent encore d’autres. Un homme même de la ville auquel ses païens n ont pas eu les facultés de donner un état, est privé , dans plusieurs circonstances , du droit naturel de s’en procurer un par son génie ou par son industrie. Peut-on citer ces exemples à un pays qui se régénère comme la France ? Non sûrement ; et je suis certain que lorsque le peuple Anglois y réfléchira , il anéantira , comme les François , ces marques d’une ancienne oppression , ces traces avilissantes d’une nation conquise. — Si M. Eurhe avoit eu les talens de l’autôur du livre intitulé : des richesses des nations , il auroit connu tous les ingrédiens dont la réunion forme une constitution. Il auroit argumenté du petit au grand. Ce ne sont point ses préjugés seuls ,
maïs la tournure désordonnée de son esprit qui le rend incapable d’écrire sur le sujet qu’il a voulu traiter. S on génie même n’a point de constitution. C’est un génie errant ^ et non pas un génie constitué. Mais il faut qu’il dise quelque chose ; — c’est pourquoi il s’est élancé dans l’air , comme un ballon , pour détourner les yeux de la multitude de la terre sur laquelle ils étoient fixés.
On tire beaucoup de connoissances de la constitution françoise. La conquête et la tyrannie se transportèrent , avec Guillaume le Conquérant, de Normandie en Angleterre , et le pays est encore défiguré des traces qu’elles y ont laissées. Puisse donc l’exemple de la France entière contribuer à régénérer cette liberté qu’une de ses provinces a détruite !
La constitution françoise dit que pour empêcher la représentation nationale de se corrompre , aucun membre de l’assemblée nationale ne pourra accepter de place ni de pension du pouvoir exécutif. — Qu’opposera M. Burke à cela ? Je vais lui souffler sa réponse : /es pains et les poissons ( i ). Ah î
(i) En Angleterre on dit ordinairement que ceux qui font dans les places du gouvernement tiennent les pains
univers
on n’a pas encore réfléchi sur les mau:s: qu’oc» casionne ce gouvernement de pains et de poissons.
I* assemblée nationale de France en a fait la découverte , et elle en donne l’exemple à entier. Si les gouvernemens s’éloienr concertés pour se faire la guerre afin de dépouiller leur pays par le moyen des 'impôts , ils n’auroient pas mieux réussi qu’ils ne l’ont fait.
J1 y a plusieurs choses dans le gouvernement d’Angleterre qui me paroissent tout le
contraire de ce qn’elles doivent être
ce qu’on dit qu’elles sont. Le parlement, malgré l’imperfection et la hisarrerie de son élection , est cependant supposé le gardien de la bourse commune ; mais de la manière dont un parlement anglois est composé , c’est précisément comme si un homme éloit tont-àla-fois celui qui a hypothèque et celui qui a hypothéqué ; et en cas de malversation , c est le criminel qui devient son propre juge. Si ceux qui votent les subsides sont les mêmes personnes qui les reçoivent lorsqu’ils sont
les poissons , faisant a!luf;on à Cm passage de lecrlrurc sainte, et que le parti de l’opposition se tOMmeme poui les avoir.
votés , et si ce sont elles qui doivent rendre compte delà dépense de ces subsides à ceux qui les ont votés , ce sont donc les mêmes hommes responsables à eux-mêmes , et la comédie des erreurs se termine par la pan* tomiine de dite chte. Le parti ministériel ni celui de l’opposition ne veut point toucher à cela.
Le trésor national est le bidet commun®* qu’ils montent tour-à-tour. C’est ce que les paysans appellent faire une course et attacher le cheval. — -Vous allez a cheval un bout de chemin, et^ensuite moi (i). Ces choses sont mieux ordonnées en France.
La constitution de France dit ; que le droit de paix et de guerre appartient à la nation* A qui appartiendroit-il donc s’il n apparteiioit pas à ceux qui doivent en faire la dé*
(l) Ceft la coutume en Angleterre dans quelques campagnes, quand deux voyageurs n’ont qu’un cheval qui , comme le trésor national , ne peut pas porter deux personnes à la fois , qu’il y en ait un qui fasse deux ou trois milles en avant , et alors il attache son cheval à une barrière et continue sa route ; quand le second voya-
geur arrive , il prend le cheval , le monte , passe son compagnon de deux ou trois milles et l’airache encore , et ainsi de fuite,- — and tie.
pense f En Angleterre on dit que ce droit appartient à une métaphore montrée àla tour pour six sols ou pour un chelin ; on y montre aussi les lions ; et on sero it plus près
delaraisonendisantqu’illeurappartient; car
toute chose inanimée n’est pas plus qu’un bonnet ou un chapeau. Nous sommes tous frappés de l’absurdité d’adorer le veau d’Aaron, ou l’image d’or de Nabuchodonozor; pourquoi donc continue t on de pratiquer soi-même les absurdités que l’on méprisé dans les autres ?
On peut dire avec raison que de la maniéré dont la nation Angloise est représentée , il importe peu que ce droit réside dans la couronne ou dans le parlement. Dans tous les pays, la guerre est la moisson commune detous ceux qui participent à la diyisionetà la dépense du trésor public. C’est l’art de tirer parti de la nation; son objet est une augmentation de revenu ; et comme on ne peut augmenter le revenu sans impôts , il faut un prétexte de dépense. En parcourant 1 histoire du.gouvernement d’Angleterre, de ses guerres et de ses taxes, un lecteur qui
( I ) La couronne.
îi’est point aveuglé par les préjugés ni mu par l’intérêt est obligé de convenir que les taxes ne furent point levées pour faire les guerres , mais que les guerres furent suscitées pour lever des taxes.
JM. Burke, comme membre de la Chambre des communes, fait partie du. gouvernement Anglois; et quoiqu’il se déclare ennemi de la guerre , il injurie la nation Françoise qui cherche à l’extirper. Il offre à la France le gouvernement Anglois pour un modèle dins toutes ses parties ; mais il devroit auparavant connoître les remarques que les François ont faites sur ce gouvernement. Ils disent en faveur du leur que la portion de liberté dont on jouit en Angleterre est justement ce qu’il faut pour réduire un pays
dansH’esclavage plus efficacement que par le
despotisme ; que comme le véritable objet de tous les despotismes est le revenu, un gouvernement ainsi forme obtient davantage qu’il nepourroit le faire par un despotisme direct , ou s’il étoit parfaitement libre ; et que conséquemment du cote de 1 intérêt c’est le plus mauvais de tous. Ils rendent aussi raison de la propension qu’ont toujours de pareils gouvernemens às’enga-
,ger dans des guerres, en faisant obserrerle» différens motifs qui les produisent. Dans les gouyernemens despotiques les guerres sont l’effet de l’orgueil ; mais dans les gouvernemens où elles sont des objets d’impôts, elles ont une cause plus constante.
C’est pourquoi k constitution Françoise; pour prévenir ces deux inconvéniens, a ôté aux rois et aux ministres le droit de guerre et a laissé ce droit à ceux qui doivent en faire la dépense.
Lorsqu’on agita à l’assemblée nationale la question du droit de paix et de guerre, le peuple Anglois parut y prendre beaucoup d’intérêt et applaudit vivement à la décision. Comme principe , il peut s’appliquer à un pays comme à un autre. Guillaume le conquerant, comme conquérant^ retint ce pouvoir de paix et de guerre, et scs descendans 1 ont toujours depuis lui réclamé comme un droit.
Quoique M. Burke ait soutenu que le parlement de 1688 avoit le droit de lier la nation et la postérité jusqu’g la consommation des siècles , il nie en même-temps que e parlement ou la nation ait aucun droit de .changer ce qu’il appelle la succession à la
couronne , excepté en partie , ou par une sorte de modification. En adoptant cette méthode il nous force à remonter à laconqtiêtedesVormands-, et en suivant ainsi une ligne de succession depuis Guillaume le conquérant jusqu’au moment actuel, il nous met dans la nécessité de nous informer de ce qu’étoitGuillaume le conquérant, et d où il venoit , et de puiser dans l’origine l’histoire et la nature de ce que l’on appelle prérogative. Tout doit avoir eu un commencement, et il faut percer les nuages épais du temps et de l’antiquité pour le découvrir. Que M. Burke fasse donc paroître son Guillaume de Normandie , car c’est à cette origine que remontent tous ses argumens. Il arrive aussi malheureusement qu’en parcourant cette ligne de succession , il s’en présente une autre parallèle, qui est que si la succession va dans la ligne de la conqnête , la nation va dans celle d’être conquise, et elle doit sé laver de ce reproche.
Mais on dira peut-être que quoique le pouvoir de déclarer la guerre vienne de la conquête par droit d’héritage , il est restreint par le droit qu’a le parlement de refuser les subsides. Il arrivera toujours que
lorsqu’une chose est dans l’origine mâuvaîse,’ toutes les améliorations possibles ne la rendront jamais bonne ; et il arrive souvent qu elles font autant de mal d’un côté que de bien de 1 autre. Et tel est le cas en Angleterre ; car si l’un déclare témérairement la guerre comme matière de droit , et que lautre refuse absolument les subsides comme matière de droit ^ le remède devient aussi mauvais et même pire que la maladie. L’un force la nation à un combat et l’autre lui lie les mains : mais l’issue la plus probable c’est que la contestation finira par un accommodement entre les parties, et leur servira à toutes deux d’écran.
Il y a trois choses à considérer dans cette question de guerre. D’abord, le droit de la déclarer; secondement, la dépense pour la soutenir ; troisièmement ^ la manière de la conduire lorsqu’elle est déclarée. La constitution Françoise place le droit où se trouve dépense, et cette réunion ne peut se trouver que dans la nation; elle laisse au pouvoir exécutif la manière de la conduire lorsqu’elle est déclarée. — Si cela étoit ainsi dans tous les pays nous n’entendrions pas beaucoup parler de guerres.
Avant de passer à d’autres parties de îâ. constitution Françoise , et pour nous délasser un peu de la fatigue des argumens, je vais rapporter une anecdote que je tiens du Docteur FrankUn.
Pendant que le Docteur Franklin résidoit en France , comme ministre de l’Amérique , des gens à projets de tous les pays et de toutes les espèces qui avoient envie de passer dans cette terre d’abondance [ l’amérique ] lui firent nombre de propositions ; et entr’autres, il y en eut un qui s’offrit pour être roi. Il fit sa première proposition au Docteur dans une lettre, actuellement entre les mains de M, B eaumar cirais. — Il commence d’abord par dire que comme les Américains avoient renvoyé leur roi , il leur en faudroit un autre ; secondement , qu’il est Normand ; troisièmement, d’une famille plus ancienne que les ducs de Normandie , et même d’une race plus honorable , puisqu’elle n’étoit point bâtarde ; quatrièmement qu’il y avoit déjà en Angleterre un exemple de rois qui étoient sortis de N ormandie , et il fonde ses offres sur ces principes, en priant le docteur de vouloir bien les faire passer en Amérique; mais comme le docteur n’en
fit iTen , et ne lui' envoya pas meme dé rë^ ponse, notre homme lui écrivit une seconde lettre, dans laquelle^ à la vérité, il ne jfit point de menaces d’aller conquérir l’Amérique, mais demanda avec beaucoup de dignité qu’’en cas que ses offres ne fussent pas acceptées , on lui accordât une somme de 3o,ooo liv. sterl. à cause de sa générosité. —• Comme donc tous les argumens sur la succession doivent nécessairement lier cette succession à un commencement quelconque, les argumens de M. Burhe sur ce sujet tendent à prouver que les rois d’Angleterre ne sont point d’origine angloise, et qu’ils sont descendans de la ligne normande qui s’établit par droit de conquête ; c’est pourquoi la connoissance de cette anecdote pourra être de quelque utilité à sa doctrine ; elle l’informera du moins qu’en cas d’extinction naturelle de la race , malheur auquel tous les hommes sont sujets , on pourra encore trouver des rois en Normandie à beaucoup meilleur compte que Guillaume le conquérant;et que conséquemment le bon peuple d’Angleterre , au temps de la révolution de aurort pu beaucoup mieux fahe ^ si quelque Norraand aussi genereux celui dont |’ai.
parlé avoit connu ses besoins , ©u si les Anglois avoient connu les siens. Il est certainement beauconp plus facile de faire un marché avec un caractère chevaleresque , que M. Burke admire si fort , qu’avec un dur Hollandois . — Mais revenons à la constitution.
La constitution françoise dit : il n’y aura pas de titres et en conséquence, toute cette classe d’une génération équivoque , appellée dans certains pays aristocratie , et dans d’autres noblesse , est détruite , et le pair se trouve élevé à la dignité d’HoMME.
Les titres ne sont que des surnoms, et tout surnom est mi titre. C’est une chose assez innocente en elle-même ; mais elle dénoie une certaine fatuité dans le caractère humain qui le dégrade. Elle met l’homme audessous de lui-même dans les grandes choses, et le rend imitateur des femmes dans les petites. Il parle de son beau ruban bleu comme une petite fille, et montre sa jarretière neuve comme un enfant* EJn certain écrivain de l’antiquité dit : ce quand j’etois enfant je 35 pensois comme un enfant ; mais quand je >5 fus Irpanme je quittai mes joujoux 33.
C’est, à proprement parler, l’esprit élevé
de la France qui a fait disparoître la folie des titres. Il est devenu trop grand pour se revêtir des habits puériles de comte et de duc \ et a endossé la robe virile. La France n’a donc point égalisé , mais elle a élevé. Elle est passée de 1 enfance à l’âge viril. La petitesse d’un mot sans signification , tel que celui de duc ou de comte , a cessé de plaire ; ceux même qui les possédoient ont dédaigné ce galimathias ; et comme ils étoient trop grands pour le hochet , ils ont méprisé la sonnette. L’esprit naturel de l’homme qui desire ardemment son habitation natale , la soeiécé , rejette tous les joujoux qui l’en séparent. Les titres ressemblent aux cercles que fait la baguette du magicien pour circonscrire la félicité humaine. Celui qui les a s’emorisonne dans la bastille d’un mot , et regarde de loin la vie enviée de l’homme.
Est-il donc fort surprenant que les titres soient tombés en France ? N’est-il pas plus surprenant qu’on les conserve encore quelque part ? Que sont-ils , quelle est leur valeur, et que rapportent-ils ? Quand on parle d’un. juge ou à." \^.VL général ^ on y attache l’idée de sa charge et de son caractère ; on s’imagine voir la gravité dans l’un et la bravoure dans
t'’îs|:î,
•fjr.i'.j!
Tautfe ; maïs quand on se sert d’un mot simplement comme d’ uîL titre , On n’y sttach®^ aucune idée. Dans touc le vocabu aire d 'Ad dam on n’y trouve aucun animai (^ui ressemble à un duc ou à un comte ; et vraiment on ne sauroit atlaclier aucune idée à ces mots ; on ne sait s’ils signifient force ou foiblesse , sagesse ou folie , enfant ou homme , cavalier ou cheval. Quel respect peut- on donc avoir pour ce qui ne décrit rien et ne signifie rien ? L’imagination a donné des formes et des caractères aux centaures , aux satyres , et même aux fées ; mais les titres surpassent les pouvoirs de l’imagination ^ et sont des non-descriptions chimériques.
Ce n’est point tout. — Si tout un pays est disposé à les regarder avec mépris , toute leur valeur est évanouie et personne ne les avouera. Ce n’est que l’opinion commune qui les fait quelque chose , ou rien , ou pire que rien. Il n’est pas besoin d’ôter les titres , car iis s’évanouissent dès que la société veut les tourner en ridicule. Cette espèce d’importance imaginaire est visiblement sur le déclin dans toutes les parties de l’Europe ^ et elle se hâte de disparoître à mesure que le monde de la raison s’élève, Jly eut im
temps où la dernière classe de ce qu^oft appelle noblesse étoit plus considérée que ne l’est aujourd’hui la première , et où un chevalier en armure parcourant les terres de la chrétienté ^ en cherche aventures , étoit plus regardé qu’un duc moderne. On a vu cette folie cesser ; elle a cessé parce qu’on s en est moqué , et la farce des titres aura le même sort. — Les patriotes de France se sont apperçus de bonne heure que le rang €t la dignité dévoient avoir d’autres bases. Les anciennes étoient écroulées. Ilfaut qu’ils soient fondés sur les bases solides du caractère, au lieu des bases chimériques des titres ; ils ont apporté leurs titres à l’autel , et en ont fait un holocauste à la raison.
Si la folie des titres n’avoit été susceptible de causer aucun mal , elle n’auroit pas valu la peine d’une abolition formelle telle que l’assemblée nationale l’a décrétée ; et c’est ce qui fait qu’il devient nécessaire d’examiner davantage la nature et le caractère de l’aristocratie.
Ce que l’on appelle dans des pays aiisto-‘ cratîe et dans d’autres noblesse , tire son origine des gouvernemens fondés sur la conquête. C’étoit originairement un ordre
militaire pour soutenir un gouvernement militaire [ car tels sont tous les gouvernemens fondés sur des conquêtes ] ; et afin de conserver 'n e succession de cet ordre pour servir aux fins pour lesquelles il étoit établi , |
tous les cadets de ces familles furent désiré - •
rités , et le droit à! aînesse établi. |
Nous voyons dans cette loi la nature et le i caractère de l’aristocratie. C’est une loi contraire à toutes les loix de la nature , et la ‘ nature elle-même demande son abolition.
Etablissez- la justice dans les familles , et l’aristocratie tombe. Par l’établissement aristocratique du droit d’ainesse , dans une famille de six enfans il y en a cinq de sacrifiés. L’aristocratie n’a jamais plus d’un , enfant. Les autres ne sont engendrés que ; pour être dévorés. On les abandonne au Can- | nibale , et le parent naturel prépare le repas contre nature.
Comme tout ce qui n’est point dans la nature affecte plus ou moins les intérêts de la société , il en est de même de ceci. Tous les enfans que l’aristocratie désavoue [tous , excepté l’ainé ] ressemblent en général aux | orphelins laissés à la charge de la paroisse ; il faut que le public pourvoie à leur subsis.- ^
tance , mais d^une manière bien plus dispendieuse. — On crée des charges et des places dans les gouvernemens et dans les cours , aux dépens du public , pour les entretenir.
Quelles doivent être les réflexions d’un père ou d’une mère en contemplant les cadets de leur famille ? Selon la nature ^ ils sont enfans, etselonlesloix du mariage, héritiers; mais selon l’aristocratie , bâtards et orphelins. Chair et sang de leurs parens dans un sens^ ils ne leur sont rien dans un autre ; c’est pourquoi , pour rendre les parens à leurs enfans , et les enfans à leurs parens , les parens les uns aux autres, et l’homme à la. société , et pour exterminer le monstre de l’aristocratie jusqu’à la racine , la constitution françoise a aboli le droit d’AiNEssE. Cy donc gît le monstre^ et M. Burke peut, s’il lui plaît , écrire son épitaphe.
Jusqu’ici nous n’avons considéré l’aristocratie que sous un point de vue. Il faut à présent la considérer sous un autre. Mais , soit que nous la regardions par devant ou par derrière , de côté ou de tout autre sens , en famille ou en public , c’est toujours un monstre.
L’aristocratie en France avoit un degré de
force de moins que dans certains autres pays; elle ne composoit point un corps de législa- • leurs héréditaires ; ce n’étoit pas une corporation aristocratie , car voici la des- ; cription qüe j’ai entendu faire à M. de la Fayette d’une chambre de pairs angloise. Examinons donc les raisons qui ont déter- ; miné la constitution Françoise à ne point | former une pareille chambre en France. 1
En premier lieu, parce que l’aristocratie,’ | comme nous en avons déjà fait mention , ne se soutient que par des injustices et des ty- ; rannies domestiques. j
En second lieu ^ parce qu’une aristocratie j n’est point calquée pour donner des légis- | lateurs à une nation ; ses idées d* une justice distributive sont corrompues dès sa source. Elle commence sa carrière en foulant aux i pieds ses cadets , ses sœurs et ses parens de j toute espèce , et a une éducation conforme à ces principes. Avec quelles idées de jus- : tice ou d’honneur un homme qui absorbe 1 l’héritage de toute une famille , ou qui lui | en laisse une misérable portion avec autant | d’insolence que s’il lui faisoit un don , peut- j il entrer dans une chambre de législation ? ;
En troisième lieu , parce que l’idée de lé-, |
giskteurs héréditaires est anrsi absurde que celle de Juges héréditaires ou de jurés héré* ditaires : aussi insensée que celle d’un mathématicien. héréditaire ou d’un pliiloso-* ])he héréditaire ; et aussi ridicule que celle d’un poëte lyrique héréditaire.
En quatrième lieu , parce qu’un corps d’hommes qui n’est responsable à personne ne doit avoir la confiance de personne.
En cinquième lieu , parce que c’est contînt er dans les principes barbares des gou« vernemens fondés sur les conquêtes , et dans 1 idée avilisante que l’homme est la propriété d’un autre homme , et qu’il le gouverne par un droit personnel.
En sixième lieu , parce que l’aristocratie tend à faire régénérer l’espèce humaine.
L’économie universelle de la nature nous apprend , et l’exemple des juifs nous prouve que l’espèce humaine dégénère lorsqu’elle est réduite à un petit nombre de personnes , séparées de la tige commune et qui ne contractent de mariage qu’entr’elles ; l’aristocratie détruit même la fin de son établissement et devient avec le temps l’opposé de tout ce qui est noble dans riiomme. M. Eurke parle de noblesse j qu ii nous montre ce que
c’est. Les plus grands hommes que la nature ait produits sont sortis du sein de la démocratie. L’aristocratie n’a jamais pu aller de pair avec la démocratie.
Le NOBLE artificiel ressemble à un nain devant le noble de la nature ; et les hommes en quila nature à survécu dans l’aristocratie, [ car dans tous les pays il y en a quelques-
uns, ] CES HOMMES-LA, dï3-je , la MÉPRISENT,
Mais il est temps de passer à un autre sujet.
La constitution Françoise a réformé le clergé. Elle a augmenté le revenu de la classe moyenne et diminué celui du haut clergé. Il n’y en à pas à présent qui ait moins de douze cents livres , n’y plus de dix à douze mille livres de rente , qu’a M. Burke à dire contre cette réforme ? Voyons ses raisons.
Il dit ce que le peuple Anglois voit sans 30 peine et sans murmure un archevêque » avoir le pas sur un duc ; qu’il peut voir >3 un évêque de Durham ou un évêque de 3> Winchester en possession d’un revenu de 33 240,000 , sans trouver aucune raison pour » laquelle ce revenu seroit plus mal placé 33 entre ses mains qu’entre celle d’un comte
>3 ou
» ou d’un chevalier ; et M. Burhe offre cela comme un exemple à la France l
Quant à la première partie, que Tarclieveque ait le pas sur le duc ou le duc sur Tarehevêque, c’est, je crois, aussi indifférent au peuple en général que Stemhold et Hop- Uns Hopkins QX Sternkçld (h) ; on peut mettre celui que l’on voudra le premier : et comme je confesse ne pas connoître la nature de cette question^ je ne U çontesteraj pas à M. Burke. - ’
Mais quant a la dernière , j’ai quelque
chose à y répondre. M. Burke n’a pas bien
pose la question.— La comparaison n’est pas dans l’ordre en la faisant entre l’évêque , le comte et le chevalier. Elle doit être faite entre l’évêque et le curé, et alors elle sera posée de cette manière : Le peuple Anglois voit sans peine ou sans murmure un évêque de Durham ou un evêque de LVinchester en, possession de 2.40,000 de rente j et un curé n avoir que huit ou nez^cents livres.
monsieur, le peuple ne voit pas cela sans peine ni sans murmure. C’est un cas dont 1 injustice est visible à tout lé monde , et l’uji des cent mille autres qui demandent haute^' pienî ujae constituions
am:nBwmra
, En France le cri de V église; V église se | fit entendre ahssi souvent qu’il est écrit dans j le 1 ivre de M . Burke , et aussi fort que lorsque s le bili en Faveur des différentes sectes fut présenté au Parlement d’Angleterre ; mais ce cri ne trompa plus la généralité du clergé de France. La plupart s^apperçurent que , quel que fut le prétexte des opposans ,
■ils étoient eux les principaux objets de la réforme ; que c’étoit le cri du haut - clergé | pour empêcher qu’il y eut aucun reglement de revenus entre celui qui a voit deux cents 1 mille livres de rente et le curé de paroisse. ; Ils joignirent donc leur cause à ceMe de tous | les opprimés , et par cette reunion obtinrent j justice.
La constitution Françoise a aboli la dîme , cette source perpétuelle de mécontentemens |; •entre le paroissien et le décimateur ; lorsque Sj
le droit de dîme existe sur une terre , cette ;i
terre appartient , pour ainsi dire , à deux personnes; l’une en reçoit un dixième, et | l’autre neuf neuvièmes ; consequemment , par des principes d’équité , si cette terre peut jj être améliorée et produire , par le moyen de | cette amélioration, le double ou le triple . de ce qu’elle rapportoit auparavant, la dépense de l’amélioration devroit etre par-
tagee proportionnellement par les parties qui en retirent le produit. Mais il n’en est pas ainsi de la dîme; le fermier fait toute la dépense, et le décimateurprend un dixième de l’amélioration, outre sa première dîme ; et par ce moyen emporte la valeur de deux dixiémes au lieu d’un. C’est encore une chose qui fait clesirerune constitution.
La constitution Françoise a renoncé à la tolérance kl’ intolérance aussi , et a établi UNE PLEINE IIBEETB BE CONSCIENCE.
La tolérance n’est point l’opposé de l’into érance ; elle n’en est que le déguisement.
Elles sont toutes deux des despotismes ; l’une
s’arroge le droit d’empêcher la liberté de conscience, et l’autre de i’accordér. L’une ressemble au pape armé de feu et de flammes, et l’autre au pape vendant ou accordant des indulgences. L’une est V église et 1 état , et l’autre l’église et le trafic.
^ Mais on peut placer la tolérance sous un jour plus frappant; l’homme ne s’adore p-s ui-iiiême, mais il adore son créateur ; et la liberté de conscience qu’il réclame n’est pas pour son service à lui , mais pour le service de l’En-e Suprême. C’est pourquoi , ans ce cas-ci, il fau't nécessairement qua
nous concevions la double idee de deux êtres, le mortel qui paye son adoration , et x’iMMOïiTEL qui est adoré. Donc la tolérance ne se place pas entre un komme et un autre komme , entre une église et une autre , ni entre aucune dénomination de religion et une autre , mais entre Dieu et riiomme ; entre l’être qui adore et l’être qui est adoré ; et par le même acte d’autorité usurpée par lecfuel eUe tolère l’adoration de l’homme, elle a en même .temps la présomption impie de tolérer; que le tout-puissant la reçoive , cette adoration !
Si on présentoit au parlement un biU intitulé ; Acte pour accorder à VEtee SUPREME la liberté de recevoir les adora^ tions d’un Juif ou d\uu Turc \, tout le ïnonde seroit dans le dernier étonnement ; on diroit que c’est un blasphème ; il y auroit un cri général. L’absurdité de ce que l’on appelle tolérance en matière de religion paroîtroit alors sans déguisement ; mais l’absurdité n’en est pas moins grande , prce qu’il n’y a que le nom de homme qui soit mis dans ces loix.; car on ne sauroit séparer la double idée de \ adorateur et de Votre adoré. Qui es-tu donc , vaine poussière \
Quelle que soit la dénomination que tn t’arroges , soit roi , évêque ^ église , état , parlement , ou tout ce que tn voudras , qui oses ainsi interposer ta presque - nullité entre î’ame dé l’hainme et son créateur , mêlestoi de tes propres affaires.
Si sa croyance n’est pas comme la tienne c’estune preuve que la tienne n’est pas comme la sienne , et il n’y a point de puissance terrestre qui puisse être juge entre vous.
Quant à ce que l’on appelle différentes dénominations cfe religions , si chacun est laissé juge de sa propre religion , il ne se trouvera aucune religion mauvaise ; si, au contraire, chacun juge la religion d’un autre, il ne s’en trouvera aucune de bonne ; c’est pourquoi tout le monde a raison , ou tout le monde a tort. Mais quant à là religion ellemême, sans avoir égard aux noms , considérée comme une émanation de la famille universelle du monde vers le divin objet de toute adoration ^ c^ést l’homme qui apporte à son créateur les premiers fndts de sou cœur; et quoique ces fruits soient différens les uns des autres comme les fruits de la terre , le tribut recounois-sant de- chacun est accepté
Un évêque de Durham ou un évêque de Vv^inchester , ou un archevêque qui a le pas sur un duc , ne refusera pas la dîme d’une gerbe de bled , parce que ce n’est pas une botte de foin ; ni d’une botte de foin^ parce que ce n’est pas une gerbe de blé ; ni d’un cochon de lait , parce que ce n’est ni l’une ni l’autre : mais ces mêmes personnes , sous la forme d’une église établie , ne veulent pas permettre à leur créateur de recevoir la variété des dîmes de la dévotion de l’homme.
La chanson continuelle de M. Burke^ c’est : Y église et rétaî. Il n’entend pas aucune église particulière , ou aucun état particulier ; et il se sert de ce terme comme d’une figure générale , pour débiter la doctrine politique de réunir l’église et l’état dans tous les pays ; et il blâme l’assemblée nationale de France de ne pas l’avoir fait.
Accordons quelques réflexions k ce
sujet.
Toutes les religions sont par leur nature tendres et bénignes , et conformes aux principes de la morale. Elles n’auroient pas dans l’origine fait des prosélites en professant le vice , la cruauté , la persécution ou l’immoralité. Comme toute autre chose, elles ont
progrès par la persuasion ^ l’exhortation et l’exemple. Comment arrive-t-il donc qu’elles perdent leur douceur originelle , et qu’elles deviennent moroses et intolérantes ?
Cela vient de l’union que M. Burke recommande. En joignant l’église à l’état on produit une espèce de mulet capable de détruire et incapable d’engendrer. Appellé Yéglise établie par la loi , il est étranger , même dès sa naissance^ à la mère qui l’a enfanté, et avec le temps il la chasse et la détruit.
L’inquisition, en Espagne, ne vient pas de la religion originairement établie , mais de ce mulet engendré par l’église et l’état. Les supplices dans Smith Field (i) venoient de cette même production hétérogène ; et ce fut ensuite la régénération de cet étrange animal , en Angleterre , qui réveilla la rancune et l’irréligion parmi ses habitans et qui chassa en Amérique les trembleurs et les autres ndn-conformistes. Lapersécutionn’estpas un des traits originaires delà religion ; mais c’est toujours le trait caractéristique de toutes les
(i) Marché de Londres.
( io4 )
relîgioiis de loi , ou dès religions établies pair la loi. Otez cet établissement par la loi ^ et chaque religion reprendra son caractère natlirel de bénignité. En Amérique , un prêtre catholique est un bon citoyen > un bon caractère et un bon voisin ; un épiscopal est de même: et cela vient, indépendamment des hommes J de ce qu’il n’y a point en Amérique de religion établie parla loi.
Si l’on considère cette matière sous un point de vue politique, on verra les mauvais effets que cela a produits sur la prospérité des iiations. L’union dë l’église et de l’état a appauvri l’Espagne ; la révocation de l’édit de Nantes a fait passer les manufçictures de
soies de Éranee en Angleterre : et l’église
ET l’état, chassent à présent d’Angleterrè les manufactures de coton pour les faire passer eh France et en Amérique. Que M. B urke continue donc de prêcher sa doctrine anti-politique d’état et d’église : elle fera du bien. L’assemblée nationale ne suivra pas son avis , elle profitera de sa folie. Ce fut en voyant les inauvais effets que ce monstre produisoit en Ângîeterré , que les Américains se tinrent eh garde contre lui; et ce fut l’expérience des maux qu’il avoit causés en France qui
■vl
( io5 )
engagea l’assemblée nationale à le détruire^ et, cortime l’Amérique, à établir une pleine
llBERTÉ DE CONSCIENCE ET UN DROIT UNIVER- SEL DE CITOYEN (l)i
(i) Lorsqu’on voit arriver dés événemens extraordinaires dans un pays , cela excite naturellement l’hommè qui a le talent de l’observation à en chercher les causes* Les manufactures de Manchester, de Birmingham et dé Sheffield , sont les principales manufaftures d’Angleterre: d’où vient cela ? Une petite observation va nous mettre au fait. La généralité des habitans dè ces villes-la ne sont pas de ce que l’on appelle en Angleterre établie par ta loi; et eux otl leurs ancêtres , ( car il n’y a que peu d’années que cela arriva ) pour éviter les persécutions des villes privilégiées, où les loix du rc^r(c)opérent avec plus de force, se retirèrent et s’établirent dans ces places. C’étoit le seul asyle qui sé présentât alors ,:car le feste de l’Europe étoit encore pire. — Mais aujoui d’h uileS choses sont changées. La France et l’Amérique rendent les bras à tous les hommes, et leur accordent les droits de Citoyens. La politiquè et l’intérêt feront peut-être faire a l’Angleterre ce que la raison et la justice n’ont pu lui taire taire. Ces manufactures abandonnent le pays 'êt Vont s’établir ailleurs. On bâtit aciuellement à Passy , a «ne lieue de Paris, un grand moulin a coton , et il y en a déjà plusieurs en Amérique. Peu après la rejcction du bill pour révoquer la loi du test un des plus riches manufacturiers d’Angleterre dit en ma présence : « l’Angleterre , M., n’est pas un pays où un non-Conformiste
( io5 )
Je vais dis continuer la comparaison entre les principes de la constitution Françoise et ce qui existe en Angleterre , et terminer
observations sur l’organisation des parties formelles des gouveriiemens Anglois et
les manufactures aiigloises au point où elles sont actuelle- ' ment, et les mêmes gens peuvent aussi les enlever;et quoi- |
qu’on puisse continuer à faire les mêmes ouvrages dans I ces villes-là , elles n’auront plus de marché chez 1 ’étran- j
g'er. On voit souvent paroître dans la gazette de Londres | des extraits de certains actes pour empêcher les machines || et les individus , autant que ces actes peuvent s’étendre ji aux individus , de sortir du pays. Il paroit de la quota j| commence à s’appereevoir des mauvais effets des lotx du |; test et de rétablissement d’une religion par la loi ; mais les remèdes de la force ne peuvent jamais suppléer aux [ remèdes de la raison. Dans Tespace de moins de cent ans, la partie non représentée de l’Angleterre , de toutes les h dénominations , qui est cent fois la plus nombreuse, '
pourra peut - être sentir la néceffité d’une constitution , |'
et alors toutes ces matières seront régulièrement soumises | à son examen.
cette partie de mon sujet en faisant quelques
François.
Le pouvoir exécutif dans les deux pays
puisse vivre; il faut aller en France». C’est la vérité, et c’est rendre justice aux deux partis que de la le.ur dire ; c’est principalement les non - conformistes qui ont porte
est entre les mains d’un homme appelle mais la constitution Françoise fait une distinction entre le roi et le souverain : elle regarde la place de roi comme une fonction, et place la souveraineté dans la nation.
Les representans de la nation, qui composent 1 assemblée nationale et qui formeiil: le pouvoir législatif, sont choisis par le peuple , ce droit résidant essentiellement dans la nation, h— En Angleterre c’est toute autre chose ; et cela vient de l’établissement originaire de ce que l’on appelle sa monarchie; car comme par la conquête tous les droits du peuple ou de la nation furent absorbés par le conquérant , qui joignit le titre de roi à celui de conquérant, les choses que l’on regarde en France comme les droits du peuple ou de la nation sont regardées en Angleterre comme des concessions de ce qu’on appelle la coue.oivne.
Les deux branches du parlemeut d’Angleterre furent érigées par des lettres - patentes accordées par les descendans du conquérant. La Chambre des Communes n’a pas pris son origine dans le droit qu’a la nation ^ de déléguer ses pouvoirs , mais dans une concession ou une CTace.
Par la constitution Françoise la nation est toujours nommée avant le roi.
Le troisième article de la' déclaration des droits dit : « la nation est essenùellejnent la » source de toute souveraineté ». M. Burke dit qu’en Angleterre c’est le roi qui en est la source,' qu’il est aussi la source de tous led iîonneiirSi Mais comme cette idée vient évi* demment de la conquête , je ne ferai aucune autre remarque là-dessus si non qu’il est de la nature des conquêtes de tout renverser sens dessus dessous ; et comme on ne refusera pas à M. Burke le privilège de parier deux fois ^ et qu’on n’apperçoit dans la figure d’une source que deux parties , la sour^ ce elle' même et le canal par où elle coule, il aura raison la seconde fois*
La constitution Françoise met le législatif avant l’exécutif, la loi avant le roi , la loi ^ le roi\ cela est aussi dans l’ordre naturel des choses , parce qu’il faut que les loix existent avant qu’elles soient mises en exécution*
Un roi en France ne dit pas, en s’adressant à l’assemblée nationale , mon assemblée , comme le roi d’Angleterre dit mon parlement ; il ne peut le faire selon ces principes de la confititution \ cela ne serok
pas admis. Peut-être y a t-il de la justesse k se servir de cette expression en Angleterre , par ce que, comme nous l’avons dit ci-devant, les deux Chambres du parlement tirèrent leur origine de ce qui est appelle la couronne par une patente ou concession , et non pas des droits inhérens dans le peuple, comme le fait l’assemblée nationale dç France, dont le nom désigne l’origine.
Le président de l’assemblée nationale ne prie pas le roi d’ accorder à V assemblée la liberté de la parole , comme la chambre des Communes d’Angleterre. La dignité constitutionnelle de l’assemblée nationale ne doit pas s’abaisser. La parole est d’ailleurs un des ' droits naturels de l’homme toujours retenus ; et quant à l’assemblée nationale ^ c’est son devoir d’en faire usage, et la nation l’y autorise. Ses membres furent çlus par le plus grand corps d’hommes exerçant le droit d’éiection que l’Europe eut encore vu. Ils ne sont point sortis de l’ordure de bo^r^ pourris, et ils ne sont pas non plus les bas repré^sentans de villes aristocratiques ; sentant la dignité de leur caractère , iis la soutiennent. Leur langage potir ou contre une question est libre, bardi et male^ et s’é-
tend à toutes les parties et à toutes les circonstances de la question. S'il se présente devant eux quelque matière relative au département exécutif ou à la personne qui le préside , [ le roi ] elle est discutée avec la fermeté que doivent avoir des hommes , et dans le style des honnêtes gens ; leur réponse et leur adresse sont dans le même style. Ils ne regardent pas de loin avec la bouche béante de rignorance vulgaire , et ne se courbent point avec la bassesse servile des être nuis de la cour. La fierté gracieuse de la vérité ne connoît pas les extrêmes , et conserve dans toutes les situations de la vie lejubte caractère de l’homme.
Examinons actuellement l’autre coté de
la question. Dans les adresses des parle-
men s d’Angleterre à leurs rois, on n’y voit ni l’esprit intrépide des anciens parlemens de France , ni la dignité sereine de l’assemblée nationale ; on n’y apperçoit même rien d’apafogue aux manières angloises qui ap- * prochent un peu de la rudesse. Puisqu’elles ne sont donc ni d’extraction étrangère , ni d’extraction naturelle angloise, il faut chercher leur origine ailleurs , et cette origine c’est la conquête des Normands; elles sont
effectivement dans le genre servile du vasselage, et marquent d’une manière éyidente I humble distance qui n’existe dans aucune autre situation humaine qu’entre lé conquérant et le conquis. Il est évident que cette idee de vasselage et cette manière de parler existOit encore au temps de la révolution de i68b, par la déclaration du parlement à Guillaume et à Marie, en ces mots : «nous » nous soumettons très^ humblement et très- » fidèlement^ nous, nos héritiers et notre » postérité pour toujours Se soumettre est certainement un terme de vasselage qui répugne a la dignité de la liberté , et est une répétition du langage usité au temps de la conquête.
Conime les choses ne s estiment que par comparaison, quelqu’élevée au-dessus de sa
valeur qu’ait été la révolution de 1688, en
raison des circonstances , elle trouvera sa juste évaluation. Elle est déjà sur le déclin, éclipsée par l’orbitè croissant de la raison , et par les révolutions lumineuses de l’Amérique et de la France. En moins d’un autre siècle elle ira , ainsi que l’ouvrage de M, Burke , au caveau de famille de tous les capulets (d). L’univers aura alors peine à
JM
croire qu une nation qui s’appelle libre ait envoyé clierclier un homme en Hollande , l’ait revêtu de pouvoirs , ahn se mettre sous sa domination, et lui ait donné près d’un million steriings de rente pour avoir U permission de se $ouniettre a lui , elle et sa postérité, çommedesesclaves,/;o^^7^ro2/yo^rv.
Cependant il y a une vérité qu’il est nécessaire de faire connoître ; j.’ai eu occasion d’en avoir des preuves ; c’est que , quelles que soient les apparences , il ny a pointât classe d’hommes qui méprise tar^^t la monarchie quelescOurtisans\ToJ\^^^ saventbienque
si les autres la voy oient comme ils la voient , la pièce tomberoit. Ils ressemblent à ces gens qui gagnent leur vie à montrer des choses ci^* j rieuses, à qui la folie de pes prétendues | choses curieuses est si familière qu'’ils tournent en ridicule ; mais si les spectateurs ^ çn savoient autant qu’eux, adieu la pièce J curieuse et ses profits. La différence entre | un républicain et un courtisan, par rapport ^ à la monarchie, c’est que le premier s’y,^ oppose , croyant que c’est quelque chose , et | le dernier en rit, sachant que ce n est rien. » Comme' j’étois en correspondance avep^ Purke , le croyant alprs avoir de meilleurs^
principes
. . Cm3),
prmcipes -que son livre ne l’annonce, fe îuî écrivis l’hiver dernier de Paris , et l’informai que les cho.es alloient le mîcnx du monde. Blftr’autres particularités , je l„i mandois dans cette lettre l’heureuse situation ou se tronvoit l’assemhléc nationale ; je lui disots que aesurtembresavoient adooté une' marehe qui réunissoit à la fois la morale et les intérêts politiques. Ils n’ont pas besa:„-J îqoutois-je, de tenir un langage qu’ils ne croient pas eux-mêmes, dans ledesseinfraüuleux de le faire croire aux autres. II ne leur faut pas le secours de l’art pour mair. tenir leur poste ; ils „’o„t qu’à éclairer le genre humain.; il n^est pas 'dedenr intérêt
d entretenir ^ignorance:, maisrde la foire
disparoitre. Ils ne sont ni dans le cas du p >rti ministériel , ni dans celui du parti -de 1 opposition en Angleterre-, qui, opposea* sont toujoufs réunis pour ne pas ^evoi ei le^myatère .-commun. L’assemblée
nationatedoitouvrlrunniasasindelumièrés,
elle doitfaire connoître-à-l’homme le caractère de 1 homme ; et plus .elle lerapprochefà .
de ce pomt, plus elle sera forte. . . . vu -,
' En contemplant la constitution francoise • »0US y . voyons un -ordre n-aisonnable ■ dé
( îî4 ) I
cîibses. Les principes sont d’accord avec les | formes, et les unes et les autres avec leur on- | gine. On dira peut-être, pour excuser une ^ mauvaise forme , que ce n’est que la forme ; ^ mais on se trompe : les formes viennent des ! principes et servent à conserver les princi- | pes dont ils tirent leur origine. H est impos- M sible de faire -usage dune mauvaise forme, jj sinon sur un mauvais principe. Elle ne sauroit.être posée sur un bon; et lorsque dans V| un gouvernement les formes sont mauvaises , . j c’est un signe certain que les principes lé sont aussi.
, de vais' ici terminer ce sujet.' Je l’ai commencé en remarquant que M. 'Burke n aveit paSî jugéà propos de faire comparaison entre les constitutions angloise et françoise.
Il s’excuse dans la page 3,41 dé ne l’avoir pa^ faite, en disant qu’il n’a pas eu le temps. Le livre de M. Burke fut plus de liuit inois a composer , et contient 366 pages ; comme son omission a sacausê^'^n^excuse
la rend; eîiGj03?e. plus mauvaise t èkkskabi- |
- ^tans des îles^.brîtannîques : vont commencer à examiner .s’il n’y a pas quelqne \dce radical da^s ce qued’on appelle la constitution angle i^se,puis<^e M» Burke a été oblige deû
( ii5 )
supprirher la comparaison pour ne pas l’exposer aux yeux du public. . ,
Comme M. Burke n’a pas écrit sur les constitutions, il n’a pas non plus écrit sur la révolution françoise. Il ne parle ni de son commencement ^ ni de ses progrès ; il ne fait qu exprimer sa surprise. « Il me semble , 9? dit il , que je sois dans une grande crise , non pas des affaires de la France seule' mais de toute l’Europe, peut-être de plus que l’Europe. Toutes circonstances con- •>3 sidérées, la révolution françoise est la >9 plus étonnante qui soit encore arrivée 55.
Comme les gens sages sont étonnés de voir des choses absurdes, et d’autres de voir des choses sages, je ne sais sur quoi fonder letonnement de M. Burke ; mais il est cer. tain qu’il ne comprend pas la révolution françoise. Elle est en apparence, comme sortie soudainement .du chaos; mais ce n’est que la conséquence d’une révolution d’esprit ;qm existoit antérieurement en France. L’esprit de la nation étoit changé d’avance , et •le nouvel ordre de choses a naturellement isuivi le nouvel ordre de pensées. — Je vais ici , aussi brièvement qu’il me sera possible, suivre les progrès de la révolution françoise,
( ii6 )
et marquer les circonstances qui ont contrî-' bué à la produire.
Le despotisme de Louis XIV , joint a la splendeur de sa cour et l’ostentation de sa personne , avoit tellement humilié , et en même- temps fasciné les yeux de la France > que le peuple paroissoit avoir perdu tout sentiment de sa propre dignité , en contemplant celle de son grand monarque ; et tout le règne de Louis XV , qui n’est remarquable que par la foiblesse et la débauche, ne produisit d’autre changement que celui de répandre une espèce de léthargie sur la nation , d’ou elle ne paroissoit avoir aucune inclination de sortir .
Les seuls signes de l’esprit de liberté qui parurent pendant ce temps -là sont dans les écrits des philosophes françois. Montesquieu , président du parlement de Bordeaux, alla aussi loin .sous un gouvernement despotique qu’un écrivain pouvoit aller ; et étant obligé de se partager entre ■les principes et la prudence , son esprit pa- •Toit souvent voilé, et nous devons croire qu’il n’a pas dit tout ce qu’il auroit pu dire.'
Voltaire , qui étoitiJOWt'àdarfois le flatteur
et le persifleur du despotisme, adopta un autre genre. Son fort fut d exposer et de tourner en ridicule les superstitions que les artifices des prêtres et des Iiommes d’état avoient entrelacées avec les gouvernemens. Ce ne fut pas la pureté de ses principes , ou son amour du genre humain, (car la satyre et la phdaiithr(,'pie ne sont pas ordinairement d’accord) qui i engagea à faire ces attaques ; mais sa grande aptitude à voir la folie sous sa vraie forme , et son penchant irrésistible a la ridiculiser. Elles furent •cependant aussi terribles que si ses motifs eussent été purs, et il mérite les remercîmens plutôt que l’estime du genre humain.
On trouve , au contraire , dans les écrits de Rousseau et de l’abbé Raynal une tendresse de sentimens en faveur de la liberté qui attire le respect et élève les facultés humaines ; mais après avoir excité cette élévation , ils n’en dirigent pas les opérations ^ et laissent 1 esprit épris d’un objet sans lui donner les moyens de le posséder.
Quesnay , Turgot et les amis de ces auteurs ont écrit dans un genre sérieux ; mais ils ont eu le même désavantage que Montesquieu. Leurs écrits abondent en maximes
morales de gouvernemens , mais sont plutôt dirigés pour économiser, et réformer l’administration du gouvernement que le ' gouvernement lui-même.
Néanmoins tous ces écrits, ainsi que plusieurs autres , produisirent leur effet ; et dans la différente manière dont ils traitèrent le sujet des gouvernemens , Montesquieu par son jugement et sa connoissance des loix. Voltaire par son esprit , Rousseau et Raynal par leur élévation , et Quesnay et Turgot par leurs maximes morales et leurs systèmes d économie, les lecteurs de toutes les classes trouvèrent quelque chose de conforme à leur goût ; et au moment ou la querelle commença entre l’Angleterre et ses ci'-devant colonies de l’Amérique , l’esprit des recherches politiques se répandit dans: la nation.
Dans la guerre que la France entreprit ensuite en faveur des etats-unis , il est tresçonnu que la nation devançoit le ministère. L’une et l’autre avoient leurs vues, mais ces vues étoient dirigées vers différens objets ; l’une cherchoit la liberté , et l’autre à se venger de l’Angleterre. Les officiers et les soldats
qui passèrent après cela en Amérique se trouvèrent accidentellement placés dans
récoîe de la liberté et en apprirent les prliî-^ cipes et la pratique par cœur.
Comme il étoit impossible de séparer les évènemens militaires qui eurent lieu en Amérique des principes de la révolution américaine, la publication de ces évènemens en France étoit nécessairement liée avec celle des principes qui les avoient produits; plusieurs des faits étoient eux-mêmes des principes itels qne la déclaration de l’indépendance de l’Amérique et le traité d’alliance entre la France et l’Amérique , qui reconnoissoit les droits naturels de l’homme, et qui justifioit la résistance à l’oppression.
Le ministre des affaires étrangères en France , alors le comte de Vergennes , n’él oit pas l’ami de l’Amérique ;; et c’est une justice et une reconnoissance dues à la reine de France, de dire que ce fut elle qui mit la cause de l’Amérique en vogue à la cour de France (i). Le comte de Vergennes étoit
(i) Note du Traducteur, Ce fat aussi la reine qui bannit la première de la cour de France cette aristocratie rebutante et ces manières guindées connues sous le nom d’ÉTiQUETTE , et qui , conséquemment , porta le premier coup au monstre infernal que l’assçmblée nationale vient
l’ami et le compagnon du docteur FranMîn et le docteur avoit obtenu , p^r ses manières agré'jbles, beaucoup d’influence sur lui ; mais quant aux principes , le comte de Vergennes étoit un desposte.
La situation du docteur Franklin , commê ministre d’A.mérique en France ^ doit être prise en considération dans cette cliaîne dô circonstances. Le caractère diplomatique circonscrit celui qui en est revêtu dans le cercle le plus étroit de la société. 11 empêclie les liaisons par une réciprocité de soupçons ; et un diplôme est une espèce d’atome sans connexions , continuellement repoussant et repoussé ; mais il n’en fut pas de même du docteur Franklin. 11 n’étoit pas le diplôme d’ime cour, mais de l’homme; sa réputation , iîomrae plillosoplie , etoit établie depuis
de terrasser. Par quelle étrange bisarrerie a -t on donc vit une foule He libel'istes vomir les insultes les plus dégoûtantes contre cette princesse , et lui faire même un crime de ce qui auroit dû lui attirer des louanges. C’est qu’ils connoisso’ent aussi peu son caractère qu’ils connoiisent peu la politique et l’économie des empires, et qu’ils etoint foudoyés par la vengeance et l'ambition. Je dévoilerai par la suite ce myftère d’iniquité.
J e comte de Vc^^î^enTies s’opposa longtemps à la pnMê îtrm des constitutions auiéri(\'iine« tr -d d s éî) irançois ; mais il furenfin edecéderàTopinion publique, et à ur3G espèce de nécessité de paroître conséquent, en permettant de rendre public ce qu’il avoit entrepris de défendre. Les constitutions américaines sont pour la liberté ce qu’une grammaire est pour les langues ; elles définissent les parties du discours , et les construisent dans la pratique selon les règles de la syntaxe.
La situation particulière du ci ■ devant marquis de la Fayette est un autre cliaînoti de la grande chaîne. Il servoit en Amérique en qualité d’officicer, et, parruniversalité de ses amis et de ses connoissances, étoit aussi lié avec le gouvernement civil qu’avec les corps militaires. Il parloit la langue du pays , entroit dans les discussions sur les principes du gouvernement, et étoit toujours bien reçu aux élections.
Lorsque la guerre fut terminée, il se répandit dans toute la France un vaste renfoit
pour la cause de la liberté par le retour de^ officiers et des soldats François.
L’expérience se joignit alors à latbeorre , et il ne manquoit pour lui donner une exis* tence réelle qu’une occasion. L’homme ne peut pas , à proprement parier , faire des circonstances convenables à ses desseins ; mais il a toujours le pouvoir d’en tirer parti quand elles arrivent : et ce fut le cas en France.
M. Necker sortit du ministère au mois de mai 1781 , et ensuite par la mauvaise administration des finances , et particulièrement pendant l’administration extravagante de M. de Galonné y le revenu de la France qui étoit de près de 600,000,000 , ne fut pas suffisant pour la dépense de l’état , non pas parce que le revenu étoit diminue , mais parce que la dépense étoit augmentée; et voilà la circonstance dont se servît la nation pour amener une révolution. M. Pitt a souvent dans ses budjets , ou projets d’impôts , fait allusion à l’état des finances de France sans entendre ce sujet.- Si les pariemens ae France avoient été aussi disposés à enregistrer les édits pour de nouvelles taxes qu un parlement Anglois est disposé à accorder des
subsides, il n’y auroit pas eu de dérangement dans les finances , et la révolution n’auroit pas encore eu lieu ; ce que j’avance deviendra plus clair par la suite.
Il faut d’abord expliquer de quelle manière on mettoit les impôts en France. Le roi , ou plutôt le ministre qui agissoit en son nom , faisoit un édit pour les taxes , qu’il envoyoit aux parlemens pour être enregistré ; car cet édit n’avoit force de loi qu’après son enregistrement par les parlemens.
Il existoit depuis long-temps des disputes entre la cour et les parlemens sur l’étendue de leurs pouvoirs à cet égard. La cour prétendoit que l’autorité des parlemens ne s’étendoit pas plus loin que de remontrer ou de donner des raisons contre les taxes pro* posées , se réservant à elle-même le droit de décider si ces raisons étoient bien ou mal fondées ; et en conséquence de retirer l’édit comme matière de clioix , ou d’en ordonner l’enregistrement comme matière de droit.
Les'parlemenSjde leur côté, soutenoient qu’ils avoient non-seulement droit de remontrer mais de rejetter ; et dans cette circonstance ils étoient toujours soutenus par la nation.
Revenons à l’ordre de ma narration. — **
( is4 )
M. de Calonne avoit besoin d.’argent, et comme il connoissoit l’opiniâtreté des parlemens sur les nouvelles taxes, il chercha à les abord - r avec des moyens plus doux que ceux de l’autorité directe , ou à éluder leur vigilance par une habile manœuvre : pour cet effet il fit revivre le projet d’assembler un corps d’individus des différentes provinces , sous le nom d’une assemblée de notables , qui furent convoqués en 17B7, et qui dévoient ou recommander aux parlemens d’enregistrer l’édit des impôts, ou faire eux- mêmes en cette occasion la fonction des parlernenS’, Une pareille assemblée avoit été convoquée en 1617.
Comme nous devons regarder cette circonstance comme le premier pas vers la révolu! ion ^ il est à propos d’entrer dans quelques particularités sur ce sujet. L’assemblee des notables a dans quelques endroits été prise pour les états-généraux , mais c’étoit un corps tout différent , les états-génér.ms étant électifs , au lieu que les personnes qui composoient l’assemblée des notables etoient toutes nommées par le roi et formoient un corps de 140 membres. Mais comme M. de Calônne ne pouyoit pas compter sur la
jorîté de cette assemblée en sa faveur , il les arrangea fort habilement de manière à ce que quarante -quatre devinssent la majorité dans un nombre de cent quarante ; pour cet effet il les distribua en sept bureaux séparés de vingt membres cliacun. Toutes les questions générales dévoient être décidées , non pas à la pluralité des voix , mais à la pluralité des bureaux ; et comme onze voix faisoient la pluralité dans un bureau , et que quatre bureaux faisoient la pluralité sur sept^ M. de Calonne avoit de bonnes raisons de croire que comme quarante- jiiatre personnes dé*cideroient toutes les questions générales , il ^iie rencontreroit pas de difficultés. Mais tous ses projets le trompèrent et furent finalement cause de sa ruine.
Le ci-devant marquis de la Fayette fut rplacé dans le second bureau , dont le comte d’Artois étoit président ; et comme le sujet de leurs discussions étoit l’impôt, cela fit passer en revue toutes les circonstances qui y avoientMes rapports. M. de laJrFayette acvcusa verbalement Calonne d’avoir vendu des domaines de la couronne pour deux millions, d’une manière qui paroissoit inconnue au roi. 'Le comte d’Artois [ comme pour
( ia<5)
l’intimider , car la bastille existoit alors ] lui demanda s’il vouloit mettre cette accusation par écrit ; il répondit qu’oui* -- Le comte d’Artois ne la demanda pas , mais apporta un message du roi à cet effet. M. de la Fayette mit alors son accusation par écrit pour être donnée au roi , en disant qu’il la soutiendroit. cJette affaire n’eut plus de suites ; mais M. de Galonné fut peu de temps après renvoyé et se retira en Angleterre.
Comme M. de la Fayette, par l’expérience qu’il avoit acquise en Amérique , entendoit mieux l’économie du gouvernement civil que la généralité de ceux c|ui composoient l’assemblée des notables , le fort du travail tomba sur lui. Le plan de ceux qui avoient une constitution en vue fut de disputer à la cour le droit d’imposer ^ et quelques - uns difent ouvertement leur opinion. Il y eut souvent des contestations entre le comte d’Artois et M. de la Fayette sur différons sujets. Quant aux arrérages déjà dûs, ce dernier pÜOposa d’y remédier en réglant la dépense sur le revenu , et non pas le revenu sur la dépense ; et, comme objets de réforme, il proposa d’abolir la bastille et toutes les prisons. d’état dans tout le royaume (dont
l’entretien causoit beaucoup de dépense ) et de supprimer les lettres-de- cachet : mais on ne fit pas alors beaucoup d’attention à la première proposition ; et quant aux lettres^ de-cachet f la majorité de la noblesse étoit en leur faveur.
Quant aux moyens de pourvoir au trésor public , l’assemblée refusa de prendre sur elle une augmentation d’impôts, en disant qu’elle n’en avoit pas le droit. Dans une discussion sur ce sujet, M. de la Fayette dit qu’il n’y avoit qu’une assemblée nationale , librement élue par /le peuple et agissant comme ses représenîans , qui pût mettre de nouvelles taxes. Voulez-vous dire ^ demanda le comte d’Artois , les états ~ généraux ? M. de la Fayette répondit qu’oui. Voulez- -Vous , ajouta t-il, signer ce que vous dites •pour que je le donne au roi ? L’autre répliqua qu’il signeroit non-seulement cela, mais qu’il iroit plus loin , et diroit que la méthode la plus efficace étoit que le roi accordât l’établissement d’une constitution.
Comme l’un des plans n’avoit pas réussi, celui de faire agir l’assemblée des notables comme un parlement, il fallut avoir recours k l’autre , qui étoit de recommander. Quant
( laS )
à cela l’assemblée tomba d’accord de recommander aux parlemens l’enregistrement de deux nouvelles taxes , 1 impôt du timbre et l’impôt territorial. On évaluoit le produit de ces deux impôts à 120,000,000 II faut à présent reporter noire attention sur les parle-, mens auxquels on renvoie de nouveau la balle.
L’archevêque de Toulouse [depuis archevêqrre de Sens et cardinal ] fut chargé de i’admin'stration des finances peu après le renvoi de M. de Galonné. Il fut aussi fait principal ministre , place qui n’existoit pas toujours en France. Quand celte place ii-’existe pas , le chef de chacun des principaux départemens travaille immédiatement avec le roi ; mais quand il y a un principal ministre les autres ministres ne travaillent qu’avec lui. L’archevêque parvint à une plus grande autorité qu’aucun autre ministre depuis le' duc de Choiseul , et la nation étoit fort bien disposée en sa faveur ; mais par une ligne de conduite inconcevable , il perdit toutes les occasions de faire le b en, devint despote , fut disgracié et eardinal.
L’assemblée des notables étant séparée , le tiouveau ministre envoya les édits des deux
nouveaux
no)iveaux impôts recommandés par rassemblée aux pi^rlemens pour y être enregistrés. Iis vinrent d’abord au, parlement de Paris, (]ui lit réponse : qu’avec les charges que souterwit la nation , le mot de taxe ne déçoit être prononcé que pour les diminuer;
et qui rejetta les deux édits.
Sur ce refus, le parlement' fut mandé à Versailles, où le roi tenoit ce que l’on appelle un lit de justice; et les deux édits lurent enregistrés en présence du parlement par un ordre d’état, de la manière dont j’enai fait mention dans un autre endroit. Là-dessus le parlement retourna à Paris, renouvellases séances selon la forme accoutumée , et lit biffer l’enregistrement, en protestant contre tout ce qui avoit été fait à Versailles , et déclarait l’enregistrement nul et illégal* Tous les membres du parlement reçurent alors une lettre-de-cachet qui les exiloit à Troyes en Champagne ; mais comme ils demeurèrent aussi inflexibles dans le lieu de leur exil qu’auparavant, et que la vengeance ne suppléoit pas aux impôts, ilsfuren't quelque temps après rappelles à Paris.
Les édits leur furent encore présentés, et le comte d’Artois entreprit d’agir comme re-
présentànt du roi. Il vint donc à Paris y en grande procession , et le parlement s^assembla pour le recevoir. Mais la pompe et la parade avolent perdu leur influence en France ; et quelqu’idée qu’il ait eue de son importance en partant de Versailles , il eut à s’en retourner avec celle de la mortification et du manque de succès. Lorsqu il descendit de voiture pour monter au parlement , la foule [ qui étoit fort nombreuse ] fit entendre ses murmures, en disant ; « c’est Monsieur d’Artois qui veut encore de notre » argent >5. Le mécontentement marqué dont il s’apperçut lui causa quelques appréhensions ; et l’officier de garde qui l’adcompagnoit cria aux armes / Ces mots furent articulés si haut qu’ils retentirent dans toutes les tivenues du palais 7"et produisirent une confusion momentanée. J’étois alors dans un des appartemens par où il devoit passer , et je ne pus m’empêcher de faire des réflexions sur la misérable condition d’un homme méprisé.
Il s’efforça défaire impression sur le parlement par de grands mots , et ouvrit son discours par ces paroles : « le roi, notre sei- 53 gneur et maître » . Le parlement le reçut
tres-froidement et avec sa résolution ordl. naire de ne point enregistrer l’impôt; et celte entrevue se termina ainsi.
Apres 'cela une nouvelle question fut agitee. Dans les diffërens débats et dans les contestations qui s’élevèrent entre la cour et les parlernens au sujet des taxes , le parlernent de Paris ddclaraà lafinque, quoique c eut ete la coutume des parlernens d’enregistrer les ddits pour les taxes, comme efiaire de convenance, ce droit n’appartenoit qu aux états-généraux; et que conséquemment le parlement ne pouvoit pas avec défcence discuter sur ce qu’il n’avoit pas •droit de faire. Le roi vint ensuite à Paris et alla au parlement, où il resta depuis dix iieures du matin jusqu’à six heures du soir • et avec une franchise qui parut naturelle, comme sans avoir consulté le cabinet ou le' ministère, donna sa parole au parlement que' les etâts-généraux seroient convoqués.
Mais il y eut ensuite une autre scène
surunobjettout-à-faitdllférentdes premiers.
Le ministère et le cabinet ne se soudoient pas de convoquer les états-généraux ; Ils savoient bien que si lés états-généraux s’as- «erabloient leur chûte étoit certaine; -et
la
comme le roi n’avolt pomt fîx^ le temps ils s’avisèrent d’un projet fait pour éluder, sans paroître s’opposer.
Dans cette intention , la cour se mit ellemême à faire une espèce de constitution;
ce fut principalement 1 ouvrage de M. Lamoignon, garde-des-sceaux, qui s’est défait depuis. Ce nouvel arrangement consistoit dans l’établissement d’une cour plénière qui seroit Investie de tous les pouvoirs dont le gouvernenient pourroit avoir besoin. Les membres de cette cour dévoient être nommés par le roi ; le droit tant contesté de mettre l’impôt fut abandonné de la part du roi, et un nouveau code de loix substitué au. premier. Ce projet, dans plusieurs points, contenoit de meilleurs principes que ceux qui avoient jusqu’.ici servi de Imses à l’administration du gouvernement: mais quant à la cour plénière,, ce n’étüit quun intermédiaire par lequel le despotisme devoit passer avant de paroître lui-même sur la