Ceci était écrit en 1866, après la guerre de sécession
2. Voyez ex parte Garland; dissenting opinion; 4 WaUace, 333-399.
et met à néant tout élément de liberté individuelle? Ses notions du vrai et du juste se fausseront dans les rapports quotidiens qu'il doit avoir avec magistrats et clients ; à ce contact il peut contracter des habitudes serviles, et, s'il ne cède pas à ces instincts bas, il risque beaucoup de devenir déclamateur et parfois révolutionnaire.
En effet , s'il s'habitue à voir chaque jour foulés aux pieds les droits de l'être humain, la liberté individuelle; et, si l'élévation de son esprit ne le met pas au-dessus de la moyenne d'idées qui l'entoure et de l'atmosphère qu'il respire, il finira par s'y complaire ; il consentira à jouer un rôle dans ces tristes représentations qui attirent l'attention populaire ; et il est fort à craindre qu'il se trouve bientôt à l'aise au milieu de scènes dont il se tiendrait soigneusement à l'écart, sans la mauvaise éducation qu'il a reçue. Le seul Français de notre siècle qui, grâce à son grand esprit, ait compris ou plutôt entrevu l'immense gravité de la question, est incontestablement le feu duc de Broglie. Or voici ce qu'il écrit dans ses Mémoires : parlant d'un essai de simplification dans la procédure
criminelle, car il ne s'agissait de rien plus — Tauteur ajoute : < (L'audience) avait pris un caractère humain, sensé, sérieux; elle avait dépouillé ce caractère d'imbroglio, et cet appareil de mélodrame qui dénature et défigure, en France, l'administration de la justice criminelle. Mais en même temps, je ne tardai pas à m'apercevoir que le mélodrame était fort cher au public ; que les avocats regrettaient infiniment leurs beaux mouvem^ents d'éloquence; et les magistrats le plaisir de mettre les accusés à la question, à coups de langue, faute de mieux *>.
Et c'est précisément la vérité. De là cette détestable éducation qui pervertit l'esprit même de beaucoup d'avocats des meilleurs, et souvent des plus noblement doués ; instruits delà sorte, s'ils sont transplantés dans un autre milieu , ils y portent les mêmes habitudes de penser et déparier; ils sont violents, déclama teurs ; ils chercheront presque les scènes, les incidents, les attitudes émouvantes ; de là, en grande partie, le caractère oratoire du continent de l'Europe; et de là, en très grande partie aussi , le discrédit dans lequel
\. Souvenirs du feu duc de Broglie, vol. II, p. 8i.
tombent de temps à autre les discussions politiques de célèbres assemblées.
Quand on pense, d'autre part, à la démoralisation générale que produisent dans l'esprit public les enseignements fournis par ce qu'où nomme si justement alors le < drame judiciaire >, on ne peut pas s'empêcher d'y voir un des signes les plus marqués d'une décadence des mœurs; on en est venu par mauvaise éducation, par perversion des principes de la liberté, à trouver un plaisir tout particulier dans ces scènes de cour d'assises qui indignent et éloignent tout légiste anglo-saxon.
« J'avais conduit dans cette même cour d'assises, dit encore le feu duc de Broglie, le vieux lord Ellenborough, le <chief justice > du banc du roi, archi-tory assurément, à peu près le plus illibéral de tous les Anglais, et il n'était pas resté dix minutes à l'audience, qu'il prenait son chapeau avec colère et me disait </ôr shame^l >
D'après nous,leslibertéspolitiques ne servent qu'à assurer et à garantir la liberté et les droits de l'individu ; ces droits sont inaliéna-