‹ Du Bartes en AngleterreChapitre 35 sur 234 · Desportes, Poésie.^ chrétiennes · texte numérisé non relu

Desportes, Poésie.^ chrétiennes

vers obscènes » (i). Mais à quoi bon insisler ? La légèreté, l'obscénité même, de, la plupart des œuvres littéraires de cette époque sont évidentes.

C'est pour réagir contre les fâcheuses tendances du public, d'ailleurs restreint, qui lisait trop volontiers des œuvres licencieuses, que Du Bartas a écrit. Son entrée en lice fut des plus heureuses et, malgré tous les défauts qui lui valurent plus tard de tomber si bas dans l'opinion de la postérité, il acquit d'abord, ainsi que nous l'avons déjà dit, une réputation comme on en voit peu à notre époque. La Semaine., telle qu'elle est sortie du cerveau du poète, n'offre rien dans son caractère de particulièrement sectaire. Toute une classe de la société avait alors des croyances chrétiennes très profondes, et Du Bartas devint non seulement le poète des calvinistes, mais encore de tous les croyants. Le moment de la publication de la Semaine fut favorable. Les années de paix qui suivirent ne firent qu'accroître la faveur dont jouissait le poète. Aussi longtemps qu'il n'avait pas été mis en garde contre les exagérations de la Pléiade, tant que Malherbe n'eût pas élevé la voix, le public pouvait fort bien trouver quelque charme aux bizarreries mêmes de la muse de Du Bartas.

Que faut-il penser de la durée de cette haute renommée ? Les hypothèses qui tendraient à la limiter par trop, tombent devant la seulebibliographie des œuvres du poète, et la simple comparaison des dates auxquel-

I. Histoire (le J.-A . i/i' T/ioii Irdthiiti' siij- l'rfl itimi htlinoih' l.oiitircs. l>ondres, lyS'i.

Asliton ■')

les correspondent nos citations. Parce que Malherbe qui « n'est à la cour que depuis i6o5 » ne daigne pas (( rudoyer » ou « biffer » Du Bartas suivant le mot de Sainte-Beuve, faut-il avec Robiou (i) se poser cette question : « L'auteur de la Semaine était-il donc déjà oublié en Provence eten Normandie, dans la résidence et dans la patrie du critique? » Si le poète fut si vite oublié en province, il faut donc que les éditeurs n'aient publié ses ouvrag-es que par pure fantaisie. Après cette date de i6o5, il y a plus de quarante éditions qui sortent de leurs presses, dix-huit dans une seule année (1608). Que Du Bartas ait été bientôt laissé de côté à Paris, nous le croyons sans peine : il ne fut jamais, en effet, le poète de la cour. Mais tout montre qu'il était encore fort estimé en province après i6o5. En i6i3. Esprit Aubert publie ses Marguerites poétiques à Lyon chez Barth-Ancelin. La page de titre porte des gravures représentant : à gauche Pierre de Ronsard, à droite Saluste du Bartas, en haut Calliope qui couronne Homère. Ce livre contient de nombreuses citations du poète « oublié ».

Il est impossible de préciser le moment où la gloire de Du Bartas commence à décliner, mais l'étude de la littérature de l'époque et les résultats des recherches bibliographiques nous portent à croire que c'est vers l'an 161 1, que cette décadence s'accuse nettement. Si Du Bartas n'a pas été mentionné par Malherbe, il faut

I. De In litt. et des mœurs pendant la première moitié du A'r//e siècle. Paris, i858, in-S», p. 69.

reconnaître qu'il n'a pas manqué, après Malherbe même, de champions pour le défendre. Aux citations que nous avons déjà faites ajoutons quelques vers du sonnet de Jean de Schelandre (1618).

<(- J'aime Du Bartas et Ronsard !

Toute censure m'est suspecte, Quelque raison que Ton m'objecte, De celuy qui fait bande à part.

0 censeurs de mots et de rimes Souvent vos pinces et vos limes Ostent le beau pour le joli » (1).

Sans aucun doute, la décadence est complète au commencement du .wiii** siècle. La renommée de Du Bartas a donc grandi et diminué au point de faire du « divin du Bartas » un poète oublié, dans l'espace d'un siècle. Sa plus grande popularité n'a duré que pendant une trentaine d'années. Une réputation aussi considérable que celle de ce poète, se créant et disparaissant en si peu de temps, pose à l'esprit un problème qu'il est intéressant de chercher à résoudre. Quelles sont les causes qui ont pu agir dans cette prompte décadence qui atteint le nom du poète? Nous les trouvons dans sa langue d'abord, puis dans sa manière de traiter son sujet, enfin dans le sujet même.

Le silence de Malherbe à l'égard de Du Bartas, à l'époque où il élevait la voix contre La Pléiade, fut

I. Cité d'après Read. Bulletin du Protestcmtisme, i88g, p. 142,

fâcheux pour l'auteur de la Semaine. Dans la catastrophe littéraire où périt la renommée de la Pléiade, Ronsard fut eui^louti comme Du Bartas, mais les attaques mêmes de Malherbe l'empêchèrent d'être complètement ignoré. Du Bartas, oublié par Malherbe, risqua fort de l'être à jamais. Il est vrai que la réhabilitation de Ronsard fut plus facile que ne sera celle de Du Bartas, qui a eu le tort d'exagérer les défauts de son prédécesseur. Il faut reconnaître pourtant que le poète protestant avaitcontre lui son sujet, aussi bien que la lang^ue qu'il employa. Il ne fut sans doute jamais lu à la cour, et cela se conçoit aisément : il ne pouvait pas être apprécié par ceux qui faisaient leurs délices de la littérature officielle. C'est la vogue croissante de la poésie de cour qui a étouffé La Semaine ou qui, dans tous les cas, lui a fermé l'entrée de la cour. La tentative de Du Bartas de porter un coup à la poésie licencieuse ne réussit donc pas ; ses efforts se brisèrent devant Paris, et bientôt après, l'assautlivré à la Pléiade par Malherbe acheva sa défaite.

D'autre part la ferveur religieuse qui régnait en province, au moment où Du Bartas jouissait de la faveur publique, cette ferveur qui avait d'ailleurs pour beaucoup, sinon exclusivement, établi sa réputation, ne pouvait exister au même degré dans la jeune génération, c'est-à-dire chez tous ceux qui arrivèrent à l'âge viril vers la fin du seizième siècle. La réaction qui suit forcément une crise comme celle que l'on venait de traverser, devait être d'autant plus forte que la crise elle-même avait été plus violente. Pour ceux

qui atteignaient l'à^e où l'on observe el où l'on tire les conclusions, au moment où catholiques et protestants étaient aux prises, il devait être bien difficile de discerner à quel parti il était juste de donner leur préférence. La lutte était, en effet, entrée dans cette phase où la foi sincère, l'austérité, le sacrifice, le respect de soi-même rentrent dans l'ombre, tandis que les préjug-és, les haines particulières, la mauvaise foi des g"ens intéressés, la violence et le désordre ne se manifestent que trop ouvertement : la fatigue et l'ennui remplacent l'énergie et la ferveur.

A la fin du xvi® siècle, on cherche à fuir tout ce qui pourrait rappeler les querelles religieuses, et l'on demande à se divertir.

Mais, tout en tenant compte des circonstances, qui certainement ne furent pas favorables au poète, en faisant la part même des défauts de sa langue, nous osons croire que l'œuvre de Du Bartas aurait eu un succès plus durable, que son nom eût été plus tard relevé de l'oubli, s'il n'existait un défaut fondamental dans la manière dont il a compris et traité son sujet. Sans retrancher beaucoup à cet étalage de connaissances auquel il semble se complaire, sans resserrer son œuvre dans un cadre vraiment classique, sans avoir des connaissances scientifiques davantag-e fondées sur l'expérience, Du Bartas pouvait encore faire de cette œuvre, non peut-être une grande épopée, mais du moins un poème que l'on aurait pieusement conservé en France, sans song-er à le comparer aux œuvres similaires qu^ont produites FAngleterre et

l'Italie. L'œuvre de Du Bartas est « la tentative épique la plus vaste et la plus noble qui ait jamais été conçue par une tête française » (ij mais il lui manque le souffle de la vie — l'intérêt humain.

Quand on parcourt pour la première fois le Paradis Perdu ou la Divine Comédie, on se sent entraîné par sa lecture, sans trop savoir pourquoi ; plus tard quand, la lecture terminée, on analyse à loisir ses impressions, on ne tarde pas à découvrir que c'est tout lintérêl concentré sur Béatrice dans le Dante, sur Satan dans Milton, qui a produit le charme et captivé notre attention. En disant que l'intérêt est concentré sur le personnage de Satan, dans le Paradis Perdu nous pensons surtout aux deux premiers livres. La majorité du public anglais qui lit, et qui lit les ouvrages classiques, serait tentée de souscrire au jugement du docteur Johnson, déclarant que le Paradis Perdu est un de ces ouvrages que le lecteur admire, qu'il pose, et qu'il oublie de reprendre... 11 faut exclure de ce jugement les deux premiers livres, qu'on lit habituellement en Angletçrre avec plaisir. Nous n'ignorons pas que ces livres contiennent moins de faiblesses que les autres, dans la forme comme dans le fond. Mais nous sommes convaincu que leur charme réside essentiellement dans cet intérêt humain qui fait entièrement défaut dans la Semaine de Du Bartas. C'est l'absence de tout intérêt humain, de tout sens dramatique dans l'œuvre des Semaines qui l'a peu à peu

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