CHAPITRE VI
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Nous sommes maintenant en possession du beau, en tant qu'il nous esl donné par le sentiment immédial ; mais le phénomène esthétique intérieur est-il entièrement accompli par celte première impression produite sur notre âme ? Si cela était, si tout l'effet du beau se réduisait à une simple émotion de plaisir, le beau ne serait alors qu'une affaire dégoût individuel. Il deviendrait impossible d'en raisonner, tout comme on ne saurait argumenter sur les préférences de telle ou telle personne pour telle ou telle saveur. Le beau serait seulement une jouissance d'un genre plus relevé , mais également, et au même degré, relative à l'individu qui la ressent. Dans cette supposition , si quelqu un avançait que la vue du beau ne lui est nullement agréable et qu'il préfère la laideur, il n'y aurait rien à lui dire, sinon qu'il est doué d'un goûl singulier. Aucun raisonnement ne pourrait lui démontrer qu'il doit aimer le beau et haïr le laid, pas plus qu'on ne peut prouvera un Persan que l' assa-fiêéùùl a une saveur détestable. Dans
cette hypothèse aussi, il n'y aurait plus de théorie du beau , et l'objet même de nos études esthétiques se réduirait à un vain fantôme.
Mais s'il n'en est pas ainsi, si le beau n'est pas seulement une émotion passagère et individuelle, c'est qu'il y a dans le phénomène psychologique autre chose encore que la sensation et le sentiment de plaisir. Assurons-nous d'abord de/T existence de ce nouvel élément avant de nous rendre compte de^sa nature.
A Quand nous avons ressenti l'impression du 'beau, quand nous l'avons reçu en nous par la sensation, puis contemplé et admiré parle sentiment intérieur, est-ce que nous nous arrêtons alors ? Est-ce que nous restons sous la puissance de cette impression sans nous soucier d'autre chose? Non, sans doute. Nous nous dégageons, au contraire , librement de cette première émotion, et de notre propre autorité, et avec une entière conviction, nous formulons un jugement ; nous disons : cela est beau.
Que l'on veuille bien remarquer qu'en posant cette affirmation, nous faisons un pas important. Nous ne disons pas seulement: je ressens l'impression du beau, et cette impression est accompagnée de plaisir ; nous sortons de nous-mêmes pour revenir à l'objet, et nous lui attribuons sans hésiter une qualité réelle, indépendante de notre sentiment , la qualité du beau.
Je dis une qualité indépendante de notre sentiment, et, en m'exprimant ainsi, je n'énonce encore qu'un fait qui appartient au sens commun.
l'aut kt LA km su. loi
Ce fail en lui-même n'a jamais été contesté par
persi i.mi aon évidence esl manifeste; mais
il a été plus d'une fois attribué à une illusion de notre esprit. Le beau, disent quelques philosophes, n'existe réellemenl que dans le sujet qui le sent; mais celui-ci ne distinguant point, clans l'unité de son impression, les éléments tournis parlui-mème, , transporte et attribue à l'objet ce qui n'est au fond qu'un mode d'affection de son âme. Le beau n'aurait pas ainsi plus de réalité que la couleur, par exemple, qui dépend de l'organisation denotre œil, <i dont la sensation peut varier d'individu à individu, (le n'est pas le moment de voir par quels arguments on a tenté d'appuyer cette hypothèse. Il est certain sans doute que le sentiment du beau n'existe qu'en nous-mêmes; mais il est tout aussi certain (pie la cause clliciente de ce sentiment n'existe que dans l'objet et reste indépendante de nous. Tout ce que l'on peut inférer de là, c'est que le phénomène du beau, pris dans sa totalité, est un produit commun, une résultante de deux termes qui se complètent mutuellement et qu'il est impossible de séparer. Trancher la difficulté en faveur du sujet contre l'objet, ou l'inverse, c'est reléguer dans l'inexplicable la moitié du problème à résoudre. En plaçant toute la réalité du beau dans le sentiment, mi ne fera jamais comprendre comment et pourquoi un certain objet détermine toujours ce sentiment. En mettant, au contraire, le beau dans l'objet exclusivement, on s'enlève tout moyen de le définir, et même d'en parler, puisque pour cela ilfautbien avant tout le sentir. Quelle que soit la
solution de cette question, il n'en reste pas moins vrai que notre sentiment esthétique est accompagné d'un jugement, et que, par ce jugement, nous affirmons le beau comme une qualité réelle de l'objet. Voyons maintenant quelle est la nature de ce jugement.—»
c*l Quand nous disons qu'un objet est beau, est-ce 'que nous n'entendons affirmer cette proposition que relativement à nous-mêmes, et sans vouloir l'imposer à d'autres comme une vérité ? En aucune manière; nous donnons à notre jugement une tout autre portée. Nous lui attribuons spontanément un caractère d'universalité qui doit forcer tous les suffrages. Ce que nous trouvons beau , nous voulons que tout le inonde le tienne pour tel, et cela au même degré que s'il s'agissait d'une vérité logique ou morale. Il n'en est pas de même quand notre sentiment de plaisir ne dépend que d'un goût individuel. Nous disons qu'une couleur nous plaît, qu'une saveur nous est agréable, qu'unparfum nous charme ; mais nous nous résignons volontiers à voir opposer à ce jugement un jugement contradictoire. De là l'adage qu'il ne l'aut pas disputer des goûts. Mais qui ne comprend que cet adage, appliqué au beau, lui enlèverait toute réalité et le rabaisserait au rang d'une simple illusion ? Quand il s'agit du beau, nous estimons au contraire qu'il faut disputer des goûts, et nous défendons notre jugement avec autant d'ardeur que s'il était question d'un axiome.
Mais comment le défendons-nous ? Est-ce par une argumentation logique? Pouvons-nous prou-
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verà notre adversaire qu'un objet est beau, comme nous lui prouterions anevérité géométrique? Non; car il faudrait alors ramener le beau a quelque notion logique, ce qui ne pourrait se Concilier avec la spontanéité immédiate du sentiment esthéti- , que. Si nous disions, par exemple , qu'un animal
si In'au parce qu'il est parfait, on demanderait en i .► quoi nous faisons consister cette perfection. 11 noua faudrait alors en développer la notion, montrer comme quoi, chez cet animal, l'organisation tout • utière répond à son but final , celui de la conservation et de la propagation de l'individu. Mais aotre adversaire ne manquerait pas de répondre qu'il trouve très-beaux une foule d'animaux dont il ne connaît pas le moins du monde l'organisation, que la perfection peut sansdoutese trou\er combinée avec la beauté, mais qu'elle la constitue si peu que le reptile le plus hideux possède, quant à lui-même, une organisation, aussi parfaite que le plus beau quadrupède, et qu'un homme laid peut être mieux organisé qu'un Adonis pour sa destination terrestre.
Que si nous tentions alors de prouver la beauté de l'objet en la ramenant à quelque autre principe abstrait, par exemple, comme on l'a fait, au \ ' principe de Y unité ((tins la varie te, il serait facile encore à notre adversaire d'établir l'insuffisance d'un tel caractère, en montrant qu'il se rencontre également dans le laid, qu'un Tbersite a autant d'unité et de variété qu'un Apollon, et que même la laideur augmente avec la dose d'unité et de Variété qu'aile possède. Il concéderait sans doute que
lO/l DU BEAU DANS LA NATURE
ce principe peut exister aussi dans les choses belles, mais sans vouloir admettre qu'il en constitue la beauté.
Réussirions-nous mieux en invoquant lesnotionsf ! de l'utile ou du bien? Mais nous avons vu déjà quel ' ces notions sont étrangères au sentiment esthétique,* • et toujours on pourra nous opposer des exemples de choses belles sans utilité et sans bonté, ou de choses utiles et bonnes sans beauté. Gomme toujours aussi, on nous fermera la bouche en en appelant au sentiment immédiat dubeau qui, dans sa soudaineté et sa pureté, ignore complétem -nt ces principes abstraits dont on voudrait le faire dépendre. Ainsi donc, avec la meilleure volonté possible pour défendre notre opinion par des arguments logiques, nous reconnaîtrions bien vite notre impuissance à cet égard. Aussi, en général, n'essayet-on pas de ce mode d'argumentation. On en appelle plutôt à Y expérience, à l'autorité, à la majo rite des suffrages ; on dit : cela est beau parce que de tout temps on l'a reconnu comme tel, parce que des esprits élevés, des hommes de génie, de grands artistes en ont jugé ainsi. Toutefois l'autorité de l'expérience est une arme à deux tranchants ; et l'on prouvera, avec le même succès, que l'apprécia .tion du beau a varié suivant les temps, les lieux 'et les individus.
Il est donc certain qu'en voulant défendre par des raisonnements notre jugement sur le beau nous nous épuiserions en vains efforts. Eh bien, chose remarquable! notre conviction n'en serait pas ébranlée le moins du monde. Après comme avant,
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noua dirons: cela esl beau; cela doit être beau pour tout le monde. — El si notre adversaire persistait ànoiis demander pourquoi', nous lui répondrions, comme Les enfants, parce que... ^ et nous penserions sans doute, sans le. lui dire par politesse, que la véritable raison do sa dissidence, c'est qu'il a moins bon goût que nous.
L'examen du jugement esthétique nous conduit ainsi à, ce singulier résultat d'une prétention à l'universalité qui ne sait se justifier qu'en en appelantimmédiatementa elle-même, qui, sans cesse déçue dans l'application réelle, ne subsiste pas moins entière, et, comme le phénix, renaît perpétuellement de ses cendres. Comment expliquer ce fait si remarquable, si ce n'est en admettant dans le jugement esthétique deux principes contrains, ri ('pendant, unis do telle sorte que l'un ne peut se montrer sans que l'autre n'apparaisse en môme temps? L'un de ces principes, celui qui détermine l'universalité du jugement, doit être absolu de sa nature, et indépendant des individus ; l'autre, au contraire, doitètre contingent, individuel et variable. Il faut de plus que ces deux principes soient profondément cachés dans le phénomène esthétique, car nous n'en avons qu'une conscience bien obscure. La seule circonstance, en effet , qui nous révèle cette antithèse, cette contradiction au moins apparente, c'est que nous attribuons (Yune part à notre jugement quelque chose d'absolu, tandis que de l'autre nous sentons bien que ce jugement est individuel, et, ce qui plus est, variable chez le même individu suivant les circonstances.
Cette contradiction ne peut être qu'apparente ; elle doit s'expliquer, et s'expliquer complètement, à moins de renoncer à toute théorie du beau. Trancher la difficulté en sacrifiant l'un des termes de l'antithèse, c'est désespérer de la solution du problème ; c'est donner gain de cause ou au scepticisme esthétique, qui nie tout principe fixe et général du beau, ou au dogmatisme esthétique qui le stéréotype en quelque sorte, en lui enlevant son élément variable : deux théories en désaccord perpétuel avec les faits, et qui ne satisfont ni le sens commun, ni la pensée philosophique.
Mais pour arriver à ce point où les caractères, contradictoires en apparence, du phénomène esthétique s'expliqueront naturellement, soit par leur dépendance mutuelle, soit par leur rapport avec le principe fondamental du beau, il faut avant tout reconstruire dans son ensemble ce phénomène que nous avons décomposé par l'analyse.
Nous avons, en effet, distingué trois choses dans le fait psychologique du beau : la sensation, le sentiment, le jugement; mais si ce fait possède un caractère distinctif et saillant, c'est assurément celui de l'unité, de la simultanéité, de la soudaineté. A l'instant même où nous voyons le beau, nous le sentons et nous le jugeons. Que cela est beau! cette seule exclamation renferme déjà les trois opérations que nous avons analysées longuement. On a discuté la question de savoir si le sentiment précède le jugement ou le contraire; cette circonstance déjà prouve à quoi point ils sont simultanés. C'est ce que Cousin a exprimé d'une manière heu-
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reme eo disant que L'opération qui nous découvre le beau est une opération unique, mais cohij>1«\« -, compotéi tf un jugement et (Cuit sentiment enveloppés C un dans l'autre l ,. Le fait est que l'impression du beau est essentiellement une, et qu'il n'y a ni avant pi après dans les effets divers qu'elle produit sur notre âme.
Or cela vient de ce- que le beau, considéré de notre point de vue à nous qui le \ oyons, est une intuition; "vt il faut entendre par là une vue immédiate impliquant la réalité. C'est bien là le véritablesens du latin iniueriqm signifie voir au <U dans, c'est-à-dire pénétrer par un acte de l'esprit au delà de la surface que nous donne la simple sensation. Ainsi la sensation n'est pas encore intuitive. et ne devient telle que quand la conscience de la réalité s'y ajoute et la pénétre. Dans l'intuition, il il y a de la pensée et de la connaissance, mais de la connaissance immédiate et non réfléchie. C'est, comme je l'ai dit, une vue, mais une vue toutàla fois matérielle et intellectuelle ; c'est un acte de vision simultanée de l'œil du corps et de l'<eil de l'Ame. H va sans dire que l'expression de vue est ici symbolique, et qu'elle s'applique à l'oreille aussi bien qu'à l'œil. L'aveugle a des intuitions tout comme le clairvoyant. C'est par l'intuition, et par l'intuition seulement, que le monde des existences réelles nous est ouvert et que nous communiquons avec la nature.
Je dis donc que l'aperception du beau est une
I) / riigmcntf philosophiques, p. 340.
intuition ; mais l'intuition de quoi ? nécessairementde l'objet beau, c'est-à-dire une intuition particulière, puisqu'elle ne s'applique pas à tous les objets. En quoi cette intuition se distingue-t-elle spécialement ?
Quand nous avons la perception intuitive d'un objet en général, cette perception ne nous donne immédiatement que la conscience de l'existence réelle de cet objet. Nous le voyons, il est vrai, avec ses attributs, mais ceux-ci ne s'offrent à nous qu'en masse et sous la forme d'une totalité concrète, et nous ne les distinguons point de prime . abord de la substance à laquelle ils appartiennent. Ce n'est qu'au moment où la réflexion commence à s'exercer sur l'objet donné in concreto par l'intuition que les attributs se détachent successivement de la substance qu'ils déterminent de diverses manières. À mesure que les attributs se révèlent, la connaissance de l'objet s'éclaircit et se complète. Ainsi, par exemple, nous voyons un corps matériel dont la nature nous est inconnue ; nous le saisissons sans en savoir d'abord autre chose sinon qu'il existe sous la forme de matière en général. Nous le trouvons très-pesant: ceci est déjà une observation, un acte de réflexion et de comparaison, et nous disons : c'estunmétal. Nous le voyons briller d'une belle couleur jaune, et nous conjecturons que ce pourrait bien être de l'or. En l'examinant avec plus de soin, nous lui trouvons les autres attributs de l'or, la ductilité, la fusibilité, etc. ; ej alors seulement notre notion de ce corps est devenue complète. Il est donc certain