‹ Du beau dans la natureChapitre 11 sur 34 · L'ART ET LA POÉSIE · texte numérisé non relu

L'ART ET LA POÉSIE

que l'intuition ordinaire ne nous donne que la réalité immédiate de l'objet, et qu'il faut un travail de l'intelligence pour en extraire, en quelque sorte sa notion abstraite.

En ést-il de même dans l'intuition du beau? Supposons que nous nous trouvions ioul à coup en présence d'un bel animal; commencerions-nous par dire : roi/ù un animal, pour continuer ensuite la recherche de ses divers attributs au nombre desquels nous trouverions aussi la beauté? El en face d'une statue de Phidias, est-ce que nous ne verrions d'abord qu'une figure de marbre ayant une certaine couleur, une certaine grandeur, ou toute autre qualité accessoire? — Assurément non : tout le monde conviendra qu'à la vue d'un tel objet nous ne sommes frappés que d'une seule impression, celle de sa beauté. Sans doute que plus tard la réflexion s'exerce aussi sur cette impression première pour l'analyser et s'en rendre compte-, mais il n'en est pas moins vrai qu'ici l'intuition immédiate nous donne, nonseulement l'existence de l'objet, mais encore, et en même temps, sa beauté. Celle-ci même se montre avant toute chose, en éclipsant de son éclat la conscience plus obscure delà simple réalité.

Il faut donc que, dans l'intuition du beau, se trouvent réunis et confondus deux éléments qui d'ordinaire sont séparés, savoir: l'intuition d'existence qui nous donne la réalité de l'objet, et l'élément delà pensée qui nous met en possession de sa notion ou de son idéalité. Il faut que, par un seul et même acte intuitif, nous saisissions l'ob-

jet beau à l'extérieur et à l'intérieur, dans son apparence et dans son essence, dans sa forme et dans son idée. 11 faut de plus que l'objet beau soit d'une nature telle qu'il puisse être ainsi épuisé par un seul acte d'intuition.

Ceci nous ramène au beau extérieur que nous avons étudié dans la nature, et qui nous a conduit au beau psychologique comme à son complément nécessaire. Le résultat de nos considérations sur le beau naturel a été de le définir dans son ensemble comme une révélation immédiate de l'idée divine par l'élément de la forme sensible. Dans l'objet beau, ainsi que nous l'avons vu, il doit y avoir fusion, identification complète de l'intérieur et de l'extérieur, de l'idée et de la forme; car ces deux principes, dont l'un est le sens et l'autre le signe, ne se révèlent et ne se manifestent que l'un par l'autre, l'idée par la forme, la forme par l'idée. Il faut donc, en un mot, que dans le phénomène du beau, l'idée devienne toute forme, et la forme toute idée.

Or, comment serait-il possible à l'âme de saisir le beau dans cette identification, cette pénétration réciproque des deux principes contraires,. si ce n'est par un seul acte d'intuition embrassant d'une même vue et l'idée et la forme, c'est-à-dire tout à la fois sensible et intellectuelle? Cette mêrat réunion des éléments opposés qui s'opère dans le beau extérieur, il faut qu'elle s'opère également dans l'âme du spectateur ; il faut que chez lui l'intuition de la réalité et l'aperception de l'idée s'unissent et se confondent dans un acte commun.

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