CHAPITRE V
l.e Mcntiineiit «lu beau
Le beau naturel se révèle donc à l'homme; mais de quelle manière b* opère cette révélation? Cela paraît bien simple au premier abord. Nous voyons le beau, nous le sentons, nous le jugeons; il produit en nous une impression de plaisir qui se traduit en admiration. Kl cependant lorsqu'on veut analyser ce phénomène psychologique , devenu pour nous si familier, on se trouve en présence d'un problème très-complexe, et qui dès longtemps a exercé la sagacité des philosophes. Il en est de 06 phénomène connue de celui du beau extérieur: tout le monde en a la conscience intime la plus sûre, mais bien peu sauraient énoncer clairement en quoi il consiste.
Ko considérant le beau dans la nature, nous avons été conduits déjà à en chercher le complément dans quelque faculté de l'esprit humain. Le beau, en ellet. s'est montré à nous comme entièrement étranger par lui-même à la causalité rationnelle, à la logique de la nature, comme n'existant
que pour être vu, comme étant essentiellement vlicnomàic. Or la notion même de phénomène implique nécessairement deux termes : l'objet qui se montre, qui paraît, et le sujet qui voit; car on ne saurait paraître sans être vu. Ces deux termes sont donc inséparables, et, de fait, en parlant du beau naturel, nous avions déjàtacitement admis son complément nécessaire, puisque nous le jugions à notre point de vue, et avec notre faculté de sentir. Gela n'empêche pas que l'on ne puisse, et que l'on ne doive séparer par la pensée les deux côtés du beau pour les mieux étudier. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que ce n'est là qu'une distinction provisoire ; c'est qu'après avoir examiné à part les deux termes du phénomène, il faudra les réunir de nouveau pour reconstruire celui-ci dans sa totalité. Plaçons-nous donc encore en observateurs, comme nous l'avons fait pour le beau naturel, et voyons le phénomène psychologique se faire, en quelque sorte, sous nos yeux.
W La première condition de l'impression du beau, c'est sans contredit la sensation, d'où résulte pour nous la perception de l'objet doué de beauté. Ce n'est pas toutefois la sensation en général, et dès ce premier pas, il se présente une distinction qui a déjà son importance. Deux de nos organes seulement, la vue et l'ouïe, nous mettent en rapport avec le beau; car on conviendra facilement que la beauté ne saurait être l'attribut ni des odeurs, ni des saveurs, ni des sensations du toucher. Or, il est à remarquer que la vue et l'ouïe sont aussi les deux sens lesjolus intellectuels, ceux qui se ratta-
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clii'iit le plus directement à l'être pensant. Cette première donnée de L'observation trouvera plus tard Bon application.
Il \ a peu de chose à dir< sur cette sensation pure '■! simple ([ni ne Fait que ni us donner l'objet beau, parce qu'elle se confond immédiatement avec le sentiment de plaisir qui en résulte, el qui va fixer notre tttention. Ce que l'on peut demander, c'est si la sensation comme telle, fournit quelque élément à cette impression de plaisir, et cela ne saurait être douteux. Nous avons remarqué déjà qu'une couleur brillante, ou un son pur, produisent sur nous un ell'et agréable indépendamment de tout accessoire. Assurément ce n'est pas encore là le beau, mais ç^en st, en quelque sorte, unélément et une condition. 11 faut que la sensation par laquelle l'objel beau nous est donné, soil pure, nette, vive, dégagée de tout alliage qui pourrait l'altérer. ('/est à la sensation que 3' adresse directement la partie matérielle de l'exécution dans les arts divers. I ii tableau peint avec de mauvaises couleurs, une s\ mphonie jouée avec des instruments imparfaits, un poëme recité d'une voix glapissante ou avec un accent étranger, manqueront toujours leur effet, quelque mérite qu'ils puissent avoir en euxmêmes. C'est aussi ce caractère de pureté et de lucidité de la sensation du beau qui a fait rattacher si souvent, dans les langues, les noms de la beauté à ceux de la lumière. La poésie de tous les peuples fournit de nombreux exemples de cette association d'idées. Partout les belles femmes sont compar. au jour, à l'aurore, à la lune, au soleil ; partout la
beauté brille, éclate, éblouit, aveugle, et produit tous les effets de la sensation lumineuse. 4/ L'impression du beau est accompagnée d'un sentimentjifi—plaisir, d'une nature toute particulière, et qu'il importe d'analyser. Il y a chez l'homme plusieurs sources différentes d'impressions agréables. Les unes'/dépendent de notre organisation physique, et constituent les plaisirs sensuels, que nous partageons avec les animaux f/les autres découlent de notre nature morale, et se lient à l'accomplissement du devoir, à la vue du bien, à l'exercice de notre liberté qd' autres encore se rattachent à nos facultés intellectuelles et à la mise en œuvre de ces facultés. Le sentiment du beau peutil être rangé dans quelqu'une de ces catégories ? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.
<fjll n'est personne qui n'ait ressenti le charme particulier qui accompagne la perception du beau, et qui ne puisse le renouveler momentanément par le souvenir. Replaçons-nous donc par la pensée sous l'influence de ce sentiment, et posons-nous les questions suivantes.
Le plaisir que nous éprouvons à la vue d'un objet beau, se lie-t-il de quelque manière à notre sensualité? a-t-il quelque rapport nécessaire avec la satisfaction de nos appétits physiques ? Entendons-nous bien sur le sens de cette question. Nous ne demandons pas si le sentiment du beau peut ou ne peut point se combiner avec les plaisirs sensuels» mais bien s'il existe une connexion nécessaire entre ces deux espèces d'impressions. Ainsi le plaisir causé par la vue d'une belle fleur, d'un
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bran firuit, d'un bel oiseauj peut être augmenté, dans un sens, par la circonstance que cette fleur seni bon, que ce fruit est excellent, que cet oipeut figurer sur dos tables comme un mets recherché. Mais sont-ce là des conditions de la beauté de ces objets? Evidemment non. Ces qualités possédées accessoirement par L'objet beau, peuvent en rehausser le prix; mais loin de contribuer an sentiraehl do beau, elles tendenl à en altérer la nature en y mêlant un élément étranger. Ceci devient évident surtout lorsquel'on met en regard le plaisir sensuel avec la noble et pure jouissance que donnent ïcs créations plus élevées de l'art. Attribuera-t-nn le sensdu beau à celui qu'une belle musique endort voluptueusement, ou qui ne cherche dans un spectacle dramatique qu'une certaine dose d'ébranlement nerveux , ou qui ne voit qu'une belle femme dans la Vénus de Médicis? Il est certain que chez certaines natures vulgaires, la vue dn beau réveille parfois la sensualité j mais cela vient toujours d'une prédominance anormale des instincts matériels sur l'ètie intellectuel et moral: et c'est ainsi que, chez les animaux, les impressions du beau paraissent se traduire en sensations physiques. Cëst ceque Tiek, le poëte allemand, a Spirituellement exprimé dans son drame fantastique du Chut botté . où l'on voit le héros écoutant avec ravissement le chant d'un rossignol. Mais quand l'oiseau setait, le chat résume sonadmiration eu s' écriant : aQuelle saveur délicieuse « doit avoir ce divin chanteur ! » Et dans les insants mémoires du chat Murr qu'a publiés
Hoffmann, il faut voir quels transports d'extase poétique et sentimentale éprouve le matou en flairant le fumet du rôti! exemple inverse d'une sensation physique plaisamment transformée en sentiment esthétique.
Un symbole plus profond et plus sérieux de cette différence essentielle se trouve dans la fable de Pygmalion, quand aveuglé par la passion , il demande aux dieux de donner la vie à la noble et pure création de son génie d'artiste. Eut-il à s'applaudir d'avoir échangé l'inaltérable félicité de l'idéal contre les joies fugitives de la réalité ? et, dans le secret de son cœur , ne redemanda-t-il pas au ciel, pour sa Galathée, l'éternelle jeunesse du marbre ?
C'est sur la différence de ces deux espèces de plaisir que se fonde la distinction du beau et de l'agréable. Ce dernier terme ne s'applique proprement qu'aux impressions qui flattent les sens ; il exprime une jouissance moins intime, moins profonde que celle du beau. Une musique agréable est celle qui parle à l'oreille seulement , sans pénétrer jusqu'à l'âme. Que dirait-on d'une personne pour laquelle la poésie d'Homère ne serait qu'une lecture agréable , ou qui n'éprouverait que de l'agrément à la vue d'une belle statue antique? A coup sûr on lui refuserait toute faculté de sentir le beau.
•«"Passons maintenant à la seconde question qui se présente.
Le plaisir qui accompagne la perception du beau ne se lierait-il point à notre. nature morale? n'au-
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rait-il point le même caractère , la même origine que le plaisir attaché am spectacle de la ïertu ou à l' accomplissement de oos devoirs? Ici Fanalogie entre les termes à comparer semble très-grande .ni premier abord. Le plaisir du bien a la même pureté, la même élévation que celui du beau. On ne saurait méconnaître, et on a souvent signalé une tendance morale dans l'influence exercée par le sentimenl du beau , et depuis le to xoôùv /.y). 7ov de Platon, les idées du beau et du bien ont été toujours associées et quelquefois confondues. Nous ne saurions concéder («pendant que ces deux sentiments soient de même nature. Ce qui les sépare profondément c'est, en premier lieu, Télé- \ment tout phénoménal de la forme, nécessaire à la manifestation du beau, et qui y introduit un principe de sensation tout à t'ait étranger au bien; c'est ensuite que le plaisir du bien implique toujours un ^. but, tandis que la jouissance du beau ne se rapporte absolument qu'à elle-même. Une bonne action plaît par ses résultats, soit réels soit intentionnels; un objet beau plaît purement et simplement sans aucune idée accessoire. Aussi le plaisir ^. du bien est-il accompagné d'un sentiment d'estime et de respect, tandis que l'impression du beau se renferme tout entière dans le sentiment de plaisir. De lacet état de contemplation, d'absorption el d'extase, qui se produit, quand le beau nous impressionne avec puissance.
Ce qui vient d'être dit de la satisfaction qui s'attache au bien en lui-même, au bien moral et absolu, est M'ai, à plus forte raison de celle qui se lie
au bien relatif on à l'utile ; car elle résulte plus immédiatement encore d'un but proposé et atteint. Aussi la différence que "nous signalons se prononce-t-elle fortement chez certains esprits positifs qui se refusent au plaisir du beau par la raison qu'il ne sert à rien. Non-seulement ces deux genres de satisfaction ne sont point les mêmes , mais souvent ils s'excluent l'un l'autre. Nous éprouvons du déplaisir à voir amalgamer ensemble le beau et l'utile, toutes les fois que le contraste de ces deux principes est bien tranché. Le beau surajouté à l'utile nous semble déplacé et presque ridicule ; l'utile surajouté au beau nous fait l'effet d'une profanation. Le plaisir que nous trouvons à voir une excellente machine à vapeur, serait troublé si le cylindre de cette machine était orné de bas-reliefs deThonvaldsen, parce que nous aurions le sentiment de l'inconvenance d'un emploi du beau là où l'on ne demande que l'utile. Un Apollon du Belvédère transformé en porte-lanterne, ce que la pose du dieu rendrait très-facile, exciterait l'indignation chez l'admirateur de l'art antique.
cj Nous ne pouvons donc rapporter le sentiment esthétique ni à notre nature sensuelle, ni à notre nature moraléTTI^iLlssîrons-nous mieux à le rattacher à notre intelligence? Mais les plaisirs de l'intelligence, tout autant que ceux du Bien, dépendent de la condition d'un but atteint, d'un résultat obtenu. La découverte d'une vérité donne certainement à son auteur unejouissance aussi pure, aussi élevée, aussi intense que celle du beau, mais qui se lie essentiellement à la possession d'un bien ac-
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qtiis. [/anecdote de ce mathématicien qui, venant d'assister à la représentation d'un cbef-K^œuvre dramatique, s'écriait : Qu'ett-a que ceiaprouve? exprime avec nne Borte de brutalité naïve la différence des deux plaisirs. ■—■
H foui donc bien Be garder de confondre le senti-i mentesthétique avec les^jouissarjcesseosuelles, nio-]|j ralesel intellectuelles. Malheureusement on esttropj porté, dans le langage usuel, à appliquer le mot beau à tout ce qui plaît en général. Ainsi ou dit : un beau repas, une lu Ile machine, uns belle action, un beau théorème, et cette confusion entre choses si dissemblables ne contribue pas peu à obscurcir les notions que l'on se fait du beau. Le jugement des philosophes mêmes en est parfois troublé, et Reid avoue qu'il est incapable de concevoir quelque chose de commun entre tous les objets que l'on qualifie de l'épithète de beaux* 11 part de là pour en inférer que la beauté est aussi diverse que les objets où elle se rencontre. Mais faut -il, dans une question semblable, avoir égard àunabus de laugage presque inévitable quand il 3'agil de distinctions un peu subtiles pour le sens commun ?
K\ Ce qui caractérise partout et toujours le sentiment , nthétiq ue, c'est qu'il reste libre de tout intérêt, de j' tout but, de tout résultat. Lebeaupjait en soi, non» point parce qu'il flatte notre sensualité, non point parce qu'il est utile ou moral, non point parce qu'il est vrai, mais tout simplement parce qu'il est beau ; et l'impression qu'il fait naître participe de cette indépendance absolue de tout rapport accessoire.
Soyons certains que s'il se môle au plaisir esthétique un intérêt quelconque de passion, d'amour, propre, d'utilité ou autre, il se dénature et se fausse. On conviendrasans peine qu'un amant qui contemple sa maîtresse, qu'ane-mère qui regarde son enfant, qu'une coquette qui s'admire devant son miroir,ne se trouvent plus placés dans les conditions du plaisir purement esthétique. De là les illusions et les faux jugements si souvent observés dans ces cas-là.
Le sentiment du beau se distingue aussi de tous les autres par les effets remarquables qu'il produit chez celui qui l'éprouve. Ces effets sont de deux sortes, physiques ou moraux. Lespremiers s'expriment par des phénomènes physiologiques, les seconds par des mouvements intérieurs de l'âme. Il importe de les constater et de les décrire. cC^ Le premier effet du beau est d'envahir irrésistiblement tout notre être et d'absorber notre attentionj et cet effet s'exprime par l'immobilité du corps et de la physionomie. L'œil en particulier, tout en s' animant de plus d'éclat, devient fixe et pénétrant. Gela est vrai surtout quand le beau s'adresse à l'organe de la vue, mais cela est également vrai quand, en écoutant un chant harmonieux ou les accents d'une belle poésie, les regards de toute une assemblée sont, comme on dit, suspendus aux lèvres du chanteur ou du poëte, Le reste de la physionomie se modèle, en général, sur l'impression renie, et prend un caractère plus ou moins doux ou grave, suivant que le beau est plus ou moins gracieux ou sévère ; mais tou-
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[ours elle réfléchit, en quelque sorte, lecalme et la limpidité qni distinguent le vrai beau. Winkelmann en présence de I" Ipollon, dit : « Je prends moiune attitude noble pour In contempler avec dignité.
En môme temps la poitrine se dilate; une sorte de bien-être circule dans tous les membres; on éprouve comme an sentiment de légèreté, comme une tendance à s'élever et à quitter la terre. C'est lace que Platon a exprimé symboliquement par les ailes de l'âme qui germent et grandissent à l'aspect de la beauté. Cette sensation d'enlèvement est tout à t'ait particulière à l'impression du beau. Je ne sais si d'autres la ressentent avec autant d'intensité que moi, mais s'il m'est permis de parler de mon expérience personnelle, bien souvent à l'ouïe de certains passages des grandes symphonies de Beethoven, je me suis senti à la lettre monter en l'air avec ma chaise, Aussi diton, en parlant du beau, qu'il enlève, ravit et transporte. Chez quelques personnes très impressionnables la vue du beau peut produire une émotion véritable qui va parfois jusqu'aux larmes.
Voilà ce qui se passe, physiologiquemeat parlant, chez nous autres civilisés, accoutumés que nous sommes à modérer sans cesse l'expression des sentiments intérieurs; mais pour des races plus primitives, et qui s'abandonnent mieux aux mouvements de la nature, le tableau de ces symptômes aurait bien plus d'énergie. Qu'on lise dans le Phèdre de Platon la description des effets produits par la vue de la beauté terrestre sur celui qui
se souvient encore de la beauté absolue et divine ! « Il frissonne d'abord et ressent comme une a crainte; puis semblable à un homme que saisit « la fièvre, il se couvre de sueur. Un feu ardent a l'échauffé et le pénètre à mesure qu'il absorbe « par les yeux les émanations de la beauté. Son « âme alors s'agite et travaille au dedans de lui, « excitée qu'elle est par les germes des ailes qui « poussent de toutes parts. Si la vue de la beauté « vient à lui manquer, les ailes arrêtées dans leur « croissance font effort et battent comme des ar- « tères, et l'âme tourmentée n'éprouve plus qu' ance goisse et délire, jusqu'au moment où elle re- « trouve, avec l'aspect du beau, le calme et le ce bonheur. »
Il faut avouer que cela ne ressemble guère à notre admiration réfléchie et compassée, et que les Grecs, ces grands producteurs du beau sous toutes ses formes, le sentaient aussi bien plus vivement que nous. 11 est curieux de retrouver chez les anciens Indiens, ce frisson mêlé de crainte, dont parle Platon, et avec un caractère plus énergique encore, comme un symptôme de l'impression du beau. Dans les épopées indiennes, on voit souvent, à l'ouïe des accents du barde, ses auditeurs ravis se presser autour de lui, les cheveux hérissés de plaisir, et le mot môme qui exprime ce plaisir signifie en sanscrit horripilution. Ainsi ce qui chez nous est l'indice de la terreur ou de l'horreur, et ce qui n'entre, comme élément esthétique, que dans certaines émotions du tragique ou du sublime, était chez les Indiens, bien plus iin-
pressionnables que nous l'e/Fe! de la simple aper-
ception du beau.
giVoyiiis maintenant de quelle manière le sentiment esthétique réagii sur notre nature morale.
D'abord nous nous sentons attirés vi rs le beau, comme par un charme invincible ; c'est ce qui constitue l'amour du beau, amour essentiellement désintéressé, et qu'il faul bien distinguer de l'affection. L'objet comme objet lui reste parfaitement étranger, et il ne s'adresse qu'à la beauté qui en forme l'attribut. Nous ne portons aucun intérêt de cœur à la Vénus ou à l'.ipollon, et cependant leurs images immortelles exercent sur nous un irrésistible attrait. S'il se mêlait au sentiment du beau quelque principe d affection, ou d'amour proprement dit. il perdrait à l'instant même sa pureté et son caractère propre. Il est à remarquer que, dans plusieurs langues, les noms du beau déi iu'iit de la notion du désir et de l'amour.
Du mélange de cette attraction vers le beau et d'un sentiment de surprise et d'étonnement, naîtee l que l'on appelle Yadtpiration. Toutefois l'admiration renferme déjà un principe de réflexion, car elle présuppose la conscience acquise du beau. Après nous être livres à la première impression, nous faisons un retour sur nous-mêmes pour nous rendre compte de ce qui se passe en nous, puis nous revenons à l'objet beau avec admiration. C'est ce qui fait qu'on ne saurait véritablement admirer de prime abord, et qu'il faut quelques instants pour se recueillir. L'admiration est donc précédée de la contemplation, laquelle n'est
autre chose que l'abandon complet de nousmêmes à l'objet beau qui se révèle à nos regards. Nous nous livrons à lui sans réticence, nous nous oublions pour nous confondre avec lui. Aussi dit-on se perdre, être plongé dans la contemplation. Un degré de vivacité de plus produit
}. le ravissement par lequel ïe beau nous enlève en quelque sorte à nous-mêmes. Enfin le degré le
t plus élevé de la contemplation, c'est l'extase,
J* laquelle implique l'oubli momentané et complet de la personnalité et l'anéantissement de toute réflexion. A raison même de leur intensité, ces derniers phénomènes sont passagers, et l'admiration leur survit comme un résultat permanent.
Mais le sentiment du beau agit sur notre moral d'une manière bien plus intime encore et plus profonde. Nous avons vu qu'on ne saurait le confondre avec celui du bien, et cependant il existe entre ces deux principes une liaison qui a été comprise de tout temps. Que de fois n'a-t-on pas remarqué que le sentiment du beau tend à élever l'âme, à épurer les passions, à adoucir les mœurs !
* N'avons-nous pas tous la conscience que, sous l'impression du beau, nous nous sentons plus grands, plus généreux, plus disposés au dévouement, plus dégagés des liens de la sensualité et
N de l'égoïsme ? Le beau n'a-t-il pas été mis en œuvre dans tous les temps comme un élément civilisateur, comme un stimulant énergique pour les vertus guerrières, comme un puissant auxiliaire du sentiment religieux ? Où chercheronsnous la cause de cette intime connexion entre
l'art kt i \ poisii . W
deux principes essentiellement distincts ? C'est là
une question qui est encore prématuré t qui
ikIim plus lard, 11 Buffit pour le moment de oaler ce rapport intéressant, et 'I" faire observer que cette influence morale, le beau la produit
immédiatement, par lu seul fait de sa présence et du sentiment qu'il réveille en nous. 11 ne nous donne, en effet, aucun principe, aucun mobile d'action, et cependant il nous l'ait agir dans une direction déterminée. San- Être lui-même moral, il exerce une puissance morale. Il règne sur nos volontés sans commandement, sans loi obligatoire, l\. et, en quelque BOrte, en vertu d'un pacte librement consenti de notre part.
Ainsi, pour nous résumer, le sentiment du beau se distingue en ceci de tout autre, qu'il nous pénètre d'une manière complète, et qu'il touche, pour ainsi dire, à tous les principes de notre nature sans s'assimiler à aucun en particulier. Il flatte nos sens, mais il n'éveille point notre sensualité; il se fait aimer, mais d'un amour sans but spécial et entièrement désintéressé ; et, sans l'aire appel à aucune notion morale, il nous porte vers le bien p ir cela seul qu'il élève notre âme en la purifiant.