‹ Du beau dans la natureChapitre 17 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

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Je poursuis maintenant l'histoire des théories du beau dans l'autre embranchement de la philosophie moderne, le rationalisme* dont Descartes a été le premier rénovateur. Il est à remarquer que cette puissante impulsion imprimée à l'esprit philosophique est restée longtemps stérile pour les questions esthétiques. La pensée, fortement et presque uniquement préoccupée de la recherche du vrai, n'a pas eu tout d'abord le loisir do s'appliquer à l'examen du beau. Descartes lui-même n'en traite nulle part, que je sache. Spinoza ne parle incidemment du beau que pour en nier la réalité, et, en cela, il est parfaitement conséquent avec le reste de son système. C'est dans l'appendice du premier livre de son Ethique, qu'il parle du bien et du mal, de l'ordre et de la confusion, du chaud et du froid, et, enfin, de la beauté et de la laideur, comme de simples préjugés et de \ aines imaginations de l'homme. 11 place l'origine de ces préjugés dans la tendance de l'homme à tout

rapporter à lui-même, et à prêter à Dieu des intentions et des imaginations qui n'existent que dans l'esprit humain. En effet, comme tout ce qui est, d'après Spinoza, dérive de la substance absolue avec une absolue nécessité, rien de ce qui existe n'existe en vue de l'homme, qui lui-même n'est qu'un mode de l'absolue substance. Ainsi tout ce qui se rattache à la liberté, à la spontanéité, à la vie de l'esprit, périt dans l'immobilité de la substance; et le beau, qui échappe par son essence même à tout principe de nécessité, ne saurait se maintenir en face de cette puissance absolue, de ce rigoureux destin qui enchaîne toutes les existences. — « Si le mouvement, dit Spinoza, que les d nerfs reçoivent des objets représentés par les « yeux, conduit au bien-être, ces objets sont appe- « lés beaux, si c'est le contraire, ils sont tenus « pour laids. » — Voilà à quoi se réduit pour lui toute la notion du beau. Il arrive ainsi, par la conséquence forcée de son fatalisme rationnel, fondé sur la nature de l'absolue substance, au même résultat que le sensualisme matérialiste et que le scepticisme, qui nient toute espèce d'absolu. D'où vient cela si ce n'est que, dans ces deux systèmes également, il manque le principe de la liberté et de l'idée, qui est le véritable élément du beau ?

L'élan nouveau donné à la science par le génie de Lejj^uitz ne profita pas non plus immédiatement à la" théorie du beau; car ce ne fut ni Leibnitz, ni même son disciple Wolf, mais seulement un successeur de ce dernier, Baumgarten, qui fit l'appli-

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ration dos principes de cette philosophie à l'esthétique. C'est de Baumgarten que Y esthétique a reçu son m m. el c'est lui le premier qui en a fait une Bcii in e spéciale. Pour expliquer la oaturedu bran. Baumgarten part de l'idée de /// perfection, et il'» entend par ce moi la qualité* qui fait qu'un objet: (4*" répond entièrement à sa notion abstraite. Or cette perfection de l'objet ne peut être pleinement saisir que par l'intelligence, parle raisonnement, et d'un autre côté le beau doit être donné par une perception immédiate. Il résulte de laque, dans le phénomène du beau, la perfection ne peut être aperçue que d'une manière confuse, moitié sensible et moitié intellectuelle. Aussi Baumgarten lui donne-t-il le nom de perfection sensible. On ne saurait imvonnaitre, dans cette manière de voir, un pressentiment de l'identification des principes contraires de l'idée et de la forme, du jugement et de l'intuition, qui, plus tard a été reconnue comme un caractère essentiel du beau. Seulement le mot de perfection tend à induire en erreur, en ramenant l'esprit à une notion logique incompatible avec la nature même du beau.

Les successeurs de Baumgarten ont cédé, en effet, à cette influence du mot de perfection, et se sont éloignés du vrai en se rapprochaut du principe logique. Ainsi Mendelsolm , qui se trouve conduit à soutenir que nTsentiment du beau, obscur au premier moment, croit et se développe à mesure que s'éclaircit la notion rationnel lëae la perfection de l'objet: assertion qu': semble bien peu d'accord avec les faits : Sulzer complique et

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obscurcit encore le problème, en mêlant la notion du bien à celle de la perfection.

Un écrivain qui, sans être philosophe, a contribué puissamment à ramener les esprits à l'étude du vrai beau, c'est \^u^e|iiiann. La manière élevée dont il considérait Fart antique, et son sentiment profond de l'idéal grec, l'ont enlevé de prime abord aux subtilités des écoles, pour le transporter dans les hautes régions de l'idée platonicienne. Ce qu'il a écrit sur le beau ne renferme aucune théorie systématique, mais on y trouve de belles pensées. Suivant Winkelmann, la beauté suprême réside en Dieu. La notion du beau est comme une essence extraite de la matière par le feu purificateur ; c'est le produit de l'esprit qui se crée un être à l'image du premier homme tel qu'il est sorti de l'intelligence divine. Ceci est le point de vue de l'idéal clans toute sa pureté; aussi Winkelmann exclut-il de la beauté la plus élevée tout principe de détermination et d'individualité. La beauté pure est indéterminée ; elle est, comme l'eau, d'autant plus saine qu'elle a moins de goût, et qu'on la puise plus près de sa source. On reconnaît ici l'influence un peu exclusive de l'étude de l'antique. Les principes de Winkelmann ne s'appliquent bien qu'à la sculpture, et restent étrangers au beau de la nature et de la poésie. Il distingue cependant la beauté de la perfection, quand il fait observer que ce serait plutôt définir cette dernière si l'on cherchait le beau dans un parfait accord de l'objet avec sa fin.

C'est bien à tort que l'on a fait une réputation

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de platonicien à un auteur hollandais, llernjjfcerhux&* parce qu'il a écrit des dialogues. Dans sa Lettre sur In sculpture, il a donné une définition qui, a défaut «le vériyè, a le mérite de la nouveauté.

— <i L'iimc, dit-il, iin/i le pins beau ce dont clic' % paît st /'dire une idée diins le plus petit tspme « de temps pqssibie, en recevant de l'objet le /dus « grand nombre d'idées possible. » Cette délinition presque mathématique revient en fait au principe de l'unité dans la variété. Jean Paul Richj la réfute spiriuielleinent, en disant que 1»' laid devrait être alors, ce <p'i donne te plus petit nombre d'idées possible dtins h plus long tsjpq.ee de temps possible; définition que personne ne sera tenté de défendre.

J'arrive maintenant au génie puissant qui a repris en sous-œuvre tous les principes de la science, et qui a été aussi le réformateur de l'esthétique, en ce sens qu'il en a sondé profondément les problèmes psychologiques. Mais ici se présente une difficulté considérable. Exposer la théorie de Kant sur l'esthétique sans aborder aussi le reste de sa doctrine, à laquelle elle se lie intimement, est une entreprise pleine de périls; car il faut réussira la dégager des formes propres à la méthode de Kant ainsi que de sa terminologie, à moins de justifier préalablement cette méthode et d'expliquer cette terminologie. On risque ainsi, ou de rester obscur en se tenant trop près des formules kantiennes, ou de devenir infidèle en les traduisant pat des équivalents. Je ferai mon possible pour passer sans encombre en-

tre ces deux écueils; mais je réclame tout à la fois quelque indulgence et quelques efforts d'attention.

La première remarque à faire concerne le point de vue dans lequel se place Kant pour aborder la question du beau. Le princip^gér.éral de sa méthode; qui lui a fait donner le nom de méthode critique , consiste à soumettre à un examen sévère les instruments de toute connaissance, c'est-à-dire les facultés^ de l'esprit, avant de les appliquer aux objets de la connaissance. Par suite de ce principe, Kant ne se demande point ce qu'est en soimême l'objet beau ou le beau en général, mais bien quelle est la nature de l'impression que nous en recevons, et du jugement que nous en portons.

11 s'occupe donc en premier lieu du goût, comme faculté de saisir et de juger le beau. L'acte de cette faculté constitue le jugement esthétique; et par esthétique, en conformité avec l'étymologie du mot, Kant entend ce qui ne peut appartenir qu'au sujet qui sent et juge. Le jugement esthétique se distingue ainsi du jugement logique , en ce qu'il ne se rapporte pas à l'intelligence et à la connaissance, mais seulement au sentiment subjectif de plaisir ou de déplaisir.

Le jugement esthétique étant ainsi défini, Kant le soumet à l'analyse.

Il fait observer d'abord que le plaisir qui accompagne le jugement du goût doit être désintéressé, c'est-à-dire qu'il ne doit point provenir de la satisfaction d'un intérêt étranger àî' objet, et qui ne se rapporterait qu'à nous-mêmes. Ainsi, par exem pie, si nous considérons un objet en vue de l'agré-

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