I . * Mil ET LA loi SU
èeptible de servir de si^uc à la pensée, et de se plier à toutes ses exigences. Ce caractère profondément artificiel du langage en fait, à coup BÛr, la forme la moins matérielle qui puisse Être employée pour la manifestation de l'esprit : et c'est là l'instrument dont la poésie s'empare pour le l'aire s< i \ ir à >«'s fins.
Mais qu'est-ce que la poésie eu elle-même, considérée d'une manière générale et abstraction faite de ses formes particulières? C'est ce qu'il n'est pas facile de «lire en quelques mots, à cause de son universalité môme el de l'étendue de son domaine. La définition d'Aristote, qui fait consister la poésie dans une bebV imitation (/xipjcriç) de la nature, est évidemment trop vague et insuffisante ; car d'abord on peut l'appliquer également à tous les autres arts, et, de plus, le monde intellectuel et moral fournit à la poésie autant d'objets d'imitation <[ue la nature. Quelle est, en effet, dans l'univers entier la région qui resterait fermée au poëte? N'embrasse-t-il pas, dans ses créations, les choses invisibles et les choses visibles, l'infini et le fini, l'esprit et la matière, le divin et le terrestre ? Où poserons-nous les bornes de son domaine? Et cependant il faut bien que ces bornes se trouvent quelque part, car sans cela la poésie ne serait autre chose que la totalité des existences mêmes. Cette contradiction entre l'universalité de la poésie et sa spécialité ne peut se résoudre qu'en cherchant cette dernière, non point dans l'objet même de la poésie, mais dans la manière dont elle le conçoit et le traite. Ainsi la poésie, il est
vrai, réfléchit en elle-même le monde entier, mais elle le réfléchit sous un point de vue qui lui est propre. La science aussi réfléchit l'univers, mais d'une tout autre façou que la poésie ; son objet est le môme, son procédé est dilférent. Le sens commun encore reflète en lui-même l'ensemble des choses, mais sous une autre forme aussi que la poésie et la science. C'est entre ces deux modes de conception, le sens commun et la science, la réalité simple et nue, et la pensée abstraite et pure, que la poésie se trouve placée, comme entre lesdeux extrêmes qu'elle doit réunir et réconcilier. Elle y arrive par un double procédé; d'une part elle idéalise la réalité immédiate, elle vivifie la matière par l'esprit, d'autre part, elle donne un corps aux idées abstraites et les faitdescendre dans la réalité. C'est ainsi que la poésie se crée tout un monde à son usage, monde tout à la fois de vérité et d'illusion, plus vrai, dans un sens, que la nature elle-même qui y retrouve sa véritable signification, mais où la lumière pure de la pensée vient se briser, comme dans un prisme, en rayons colorés. Le caractère général de la poésie consiste donc dans cette réconciliation, par l'élément de la forme sensible, des principes opposés du réel et de l'idéal, qui constitue l'art dans son ensemble et ses embranchements divers. Ce qui la distingue plus particulièrement, c'est que cette réconciliation, elle l'opère en entier dans le domaine de l'es,prit, au moyen du langage, et d'une manière plus complète qu'aucun des autres arts. Par sa magique puissance toute la nature se réfléchit dans
l'aHT ET l.K POSflB.
l'esprit et bout l'esprit dans la nature, taudis que les arts plus spéciaux [l'accomplissent ce prodige que partiellement Cette universalité de la poésie en l'ait l'art par excellence; et si l'art est essentiellement créateur, la productivité doit être aussi l'attribut essentiel de la poésie. C'est hit'ii là ce qu'en pensaient les.Grecs qui s'y entendaient admirablement, et c'est pour cela qu'ils l'ont appelée itofTxrtç, c'est-à-dire création.
Par son universalité aussi, la poésie est comme l'élément général et le lien commun de tous les autres arts, et c'est, en quelque sorte, dans son sein qu'ils naissent et se développent. Cette dépendance a été comprise déjà par les anciens lorsqu'ils ont dit de la sculpture qu'elle devait être une poésie muette. N'est-ce pas la poésie", en effet, qui prépare à 1' avance, et qui livre à l'artiste, épurées déjà par l'idéal, les conceptions qu'il doit revêtir de formes plus concrètes? et le Jupiter d' Homère n'a-t-il pas posé pour l'œuvre de Phidias ? La poésie, au contraire, est indépendante des autres arts, bien qu'elle s'allie naturellement au chant comme à un accessoire. Elle les précède tous dans l'ordre des temps; elle leur survit aussi quand leurs destinées sont accomplies. Les arts plastiques, liés aux conditions matérielles de la forme, ne sauraient prendre naissance partout où ces conditions manquent. Il faut à l'architecture et à la sculpture de la pierre ou du métal; comment
développeraient-elles au milieu des sables du
rt? Il leur faut aussi la fixité d'un état social
permanent; comment naîtraient-elles chez le peu-
25G du beau dans la natuke
pie nomade? Mais le langage, l'homme le porte partout avec lui, et partout aussi, dès qu'il s'élève au-dessus de la vie animale, il l'applique à l'expression de la poésie.
Le langage, cependant, n'est ici par lui-même qu'une enveloppe tout extérieure ; il est, pour le poëte, ce que la pierre est pour le sculpteur, la couleur pour le peintre, le son pour le musicien. Ces divers éléments, toutefois, reçoivent passivement l'empreinte de la forme, et celle-ci s'adressant immédiatement à l'un de nos sens, k la vue ou à l'ouïe, est perçue par tous les hommes de la même manière, au moins dans la mesure de leur culture esthétique. Le langage, au contraire, n'est encore en lui-même qu'un signe arbitraire et variable. On peut faire passer la poésie d'une langue à une autre ; mais on ne saurait traduire une statue, un tableau, un chant: on ne peut que les copier ou les imiter. La véritable forme poétique, ce principe qui nous fait voir comme avec l'œil les créations du poëte, est encore autre chose que le langage. Cette seconde forme plus intime, tout intérieure et spirituelle, dépend d'une faculté de l'esprit humain, sans laquelle la poésie n'aurait plus d'organe; je veux dire f imagination reproductrice, cet œil de l'âme qui se crée à luimême les objets de sa vision. Les Grecs avaient un mot admirable pour désigner cette faculté, cpocvrao/a, ce qui fait voir, ce qui rend visible; mot que nous avons gâté par le sens plus restreint de notre fantaisie. L'imagination, dérivée d'imaginer et d'image, implique un sens plutôt passif. La
l'art et la POÉSIE. 257
zoia est l'imagination créatrice, produisant toujours, même quand l'impulsion lui vient du dehors. C'esl là cette puissance magique au moyen de laquelle le poète fait apparaître visiblemenl les chosea invisibles, el transmute perpétuellement, bous la forme de l'image, l'idéal en4 réel et le réel . en idéal. A son plus haut degré de développement, ci dans son union avec la pensée, avec l'esprit qui dispose et coordonne, elle constitue le génie poétii/ih ;.i undegré moins élevé, elle donne le sens de la poésie. Comme nous le verrons plus tard, elle prend une grande part déjà à la formation du langage, et c'est de son influence surtout que dépend l'aptitude d'une langue à servir d'organe à la poésie. Cette esquisse rapide des principales divisions de l'art avait principalement en vue d'assignerà la poésie sa véritable place dans le monde esthétique. C'esl maintenant sur cette dernière forme, comme la plus importante, que nous concentrerons toute notre attention.