CHAPITRE X.IV
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lien est de la poésie comme de l'art considéré dans son ensemble ; son idée générale n'est qu'une ,tl»^( faction, et on ne peut l'étudier réellement que sous les formes diverses qu'elle a revêtues dans L'histoire de l'humanité. 11 n'existe pas, en eilet, de poésie unique et commune à tous les hommes ; il n'y a que des poésies nationales, subdivisées elles-mêmes en plusieurs genres distincts. C'est parce que nous pouvons saisir d'une seule vue l'ensemble de ces poésies, qui se présentent à nous comme des faits accomplis, que nousarrivons aux principesqui leur sont communs, et que nous les ramenons ainsi à l'unité de l'idée. Il n'i'i) est pas moins vrai que ce n'est point en partant de l'idée que les poésies particulières se sont développées avec les analogies qu'elles présentent. Leur formation, comme celle des langues, intimement liée à la vie des peuples, s'opère toujours en vertu de lois nécessaires et par un travail instinctif.
II résulte de là que ce n'est pas non plus en
partant da point de vue général que l'on réussirait à se rendre compte des caractères particuliers aux poésies diverses. Le point de vue général ne nous donne que les principes généraux de toute poésie ; il faut descendre dans la réalité, dans les faits de l'histoire pour voir de quelle manière ces principes ont été influencés et modifiés par les circonstances accidentelles. Ainsi la poésie, dans son universalité, peut embrasser également toutes les régions de l'existence, la vie individuelle et la vie sociale, la nature avec tous ses phénomènes et le monde surnaturel avec toutes ses merveilles; mais il est certain que, dans la réalité, ces éléments varieront àl'infini, soit en eux-mêmes, soit dans leurs mutuels rapports. La nature différera suivantles zones et les climats ; l'individualité personnelle, le caractère national, subiront l'influence et de la nature extérieure, et de la race et des circonstances sociales; et tous ces éléments seront à leur tour modifiés par la religion, sur laquelle ils réagiront eux-mêmes dans leur sens propre .Ici telle influence prédominera fortement sur les autres ;" là, les principes divers tendront plus ou moins à s'équilibrer. Or, de chacune de ces combinaisons variables à l'infini, il surgira une poésie originale, qui se distinguera de toutes les autres, non-seulement par la forme extérieure du langage, mais surtout par sa couleur, son esprit, son génie. Il y a plus; chez un même peuple la poésie subira plusieurs phases; elle aura comme lui son enfance, sa jeunesse, son âge mûr et son déclin.
On voit combien est vaste ce champ des faits
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particuliers que l'idée générale ne dispense point d'étudier laborieusement ; mais il faut reconnaître aussique ce travail nécessaire resterait stérile sans l'idée générale qui en résume et en coordonne les résultats. C'esl ainsi seulement que l'on arrive à juger les poésies diverses, et aies apprécier suivant le degré de leur valeur relative.
Cette étude patiente, approfondie, savante de tous les faits particuliers de la poésie, est la tâche de la littérature historique, science immense par le nombre et la richesse de ses matériaux qui s'accroissent encore chaque jour. L'esthétique ne saurait entier dans ce vaste champ de la littérature que pour en résumer les questions générales ; elle doit accepter les faits préalablement étudiés, comme des données dont elle n'a pas à justifier. C'est là sans doute un inconvénient ; mais il est moindre pour l'esthétique que pour toute autre science, par cela même que les connaissances littéraires sont plus généralement répandues. Ce qu'une exposition faite dans ce point de vue perd en intérêt d'actualité, se compense d'ailleurs par un intérêt plus élevé; car rien n'est plus propre à donner un vif attrait à l'étude comparée des poésies que de les ramener aux idées générales qui les relient entre elles.
La question des formes diverses de la poésie ne peut être traitée d'une manière vraiment philosophique qu'en rattachant ces formes, soit au développement historique de l'art dans son ensemble, soit à la vie même des peuples, dont elles sont comme autant d'expressions successives. Si l'on
partait de prime abord de la division bien connue en trois genres, le lyrique, l'épique et le dramatique, on risquerait de les définir d'une manière superficielle et arbitraire ; et leur vrai sens resterait caché tantqu'on ne les aurait pas vus naître et grandir dans les conditions qui leur sont propres. Que leur génération dans un ordre déterminé soit astreinte à une loi, c'est ce dont on ne saurait douter pour peu qu'on ait jeté les yeux sur leur histoire. Nulle part, en effet, la poésie dramatique n'a précédé l'épopée, ni l'épopée le chant populaire. Il y a ici, comme dans tout ce qui est humain, un progrès graduel, un développement régulier et organique. C'est en suivant la marche de ce progrès que les formes diverses de la poésie peuvent être comprises dans leur nécessité et leur signification propre. Dans l'ordre des temps, nous l'avons dit déjà, la poésie est la première expression de l'art, et cela par la raison fort simple que l'homme en trouve immédiatement en lui-même, et le fond et la forme. Ce fond, il est vrai, est encore bien pauvre au début, cette forme est encore bien imparfaite. Le premier ne s'étend pas au delà du cercle restreint des sentiments, des intérêts, des incidents d'une existence bornée au simple état de nature; la seconde ne consiste qu'en un langage énergique peut-être, et pittoresquement expressif, comme le sont les idiomes primitifs, mais rude encore et peu riche en moyens d'expression. Quoi qu'il en soit, du moment où l'homme arrive à quelque indépendance des nécessités de la vie matérielle, du moment où il peut porter ses regards
l'art n là roisti
satour de loi sans ^préoccuper exclusivement de M conservation, <lece moment-là la poésie se réveille dans son sein avec le premier instinct du beau, avec l«' premier sentiment d'admiration. Dès lors il cherche bientôt, en alliant le chant au langage, à exprimer à sa manière ses impressions de tristesse ou de joie, pour adoucir les unes en les épanchant au dehors, pour conserver les autres en les fixant <lans sa mémoire par la forme poétique. C'est ainsi que naît le citant populaire, le faible et imparfait début de la poésie lyrique.
Cette manière de concevoir l'origine de la poésie reste tout à fait indépendante de l'hypothèse d'un état de sature* appliquée aux temps préhistoriques, lesquels restent enveloppés pour nous dans une obscurité profonde. Je n'entends parler ici que des faits qui se vérifient aisément par l'histoire, et que nous voyons chaque jour encore se produire sous nus yeux. Nous ignoions comment la culture de l'homme a débuté, mais nous pouvons observer cette culture à tous ses degrés, non-seulement dans le passé, mais au milieu même de nos sociétés actuelles. Partout se montre, à coté d'une civilisation plus avancée, un état qu'on peut appeler de nature en tant que les instincs naturels y prédominent. Les races sauvages ou barbares sont plus particulièrement placées à ce premier degré du développement humain, et la grande masse de nos populations européennes, de celles surtout chez lesquelles l'instruction pénètre à peine, ne s'élève guère au-dessus et reste même peut-être au-des- >ou> quant à l'instinct poétique. Eh bien, je dis que
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le chant populaire est la forme par laquelle s'exprime toujours et partout la poésie de cet état imparfait de culture. 11 n'existe peut-être pas de peuple au monde qui ne possède au moins quelques chansons, et si un tel peuple existait, il faudrait le signaler comme une rare exception.
Le caractère principal de cette poésie naturelle, c'est la production instinctive, de môme quel'instinct domine encore, à ce degré, dans le sentiment esthétique. Le poète chante comme l'oiseau, sans se douter qu'il fait de l'art ; aussi s'elïace-t-il complètement derrière son œuvre, qu'il considère à peine comme sienne, et qui devient aussitôt commune à tous. De là l'entière anonymité des chants populaires ; tout le monde les répète, nul ne sait d'où ils viennent. Il semble qu'ils naissent spontanément dans l'air que tous respirent, et qu'ils soient un produit d'une muse invisible et collective.
Les chants populaires sont ainsi l'expression la plus immédiate, la plus naïveetlaplus vraiedelavie nationale à ses premiers degrés ; etc' est avec raison que Herder les appelle stimmender vëlker, les voix des peuples. On conçoit dès lors que leur valeur intrinsèqne, leur mérite poétique, doit dépendre directement de leur contenu, c'est-à-dire de la vie nationale mêmequ'ilsexpriment. Ainsi, suivantque celle-ci sera calme ou agitée, pacifique ou belliqueuse, monotone ou riche en incidents, prosaïque ou poétique, le chant populaire participera de ces divers caractères, et s'élèvera plus ou moins haut dans l'échelle de la poésie. On ne saurait placer au même rang, par exemple, les romances chevale-
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resques de l' Espagne ou les ballades anglo-écossaises, et la chanson, devenue immortelle cependant, de Malbrouk s'en va-t-en guerre, non plus
qu'une foule de productions de la muse populaire moderne.
Un autre caractère général de ces poésies, c'est leur alliance intime avec la mélodie du chant. L'art ignore encore sa puissance propre, et sent le besoin d'un auxiliaire ; et il est vrai de dire que le chant complète admirablement ces naïves effusions en leur donnant plus de vie. Le chant vient aussi en aide à la mémoire, et facilite la conservation traditionnelle. Enfin il favorise le développement de la forme poétique, en forçant le langage à s'assujettir aux exigences de la mesure, du rhythme, et du retour régulier de la mélodie. C'est ainsi qu'ont dû naître le couplet, le refrain, la stance, et les autres modes variés de division régulière de la poésie lyrique.
Les chants populaires, par la nature même de leurs sujets, sont ordinairement courts, concis, peu développés. Ils renferment cependant déjà cpmme en germe, outre l'élément lyrique, celui du récit épique et même de l'action dramatique ; car ils sont souvent narratifs, et prennent quelquefois la forme d'un dialogue où les personnages chantent et s'expriment en leur propre nom.
Historiquement parlant, on ne saurait assigner à cette poésie populaire aucune époque déterminée; car elle est de tous les temps et de tous les lieux, et elle se maintient à côté même des formes plus parfaites de l'art. On peut conjecturer sans
doute, avec beaucoup de vraisemblance, que les peuples les plus anciens ont eu également leurs chants populaires ; mais aucun débris de ces modestes productions traditionnelles n'est venu jusqu'à nous. Il y a un abîme historique derrière les premiers monuments poétiques de l'humanité, lesquels appartiennent déjà à une tout autre sphère, celle de la poésie religieuse ou sacerdotale. Cette question se lie directement à celle de l'origine des religions elles-mêmes, sur laquelle l'histoire ne nous apprend que bien peu de chose. Nous ne savons pas mieux comment s'est opérée la transition de la simplicité naïve du chant populaire à la sublimité de l'hymne religieux, que nous ne savons comment l'homme s'est élevé de la vie instinctive à l'idée religieuse elle-même.
C'est donc la poésie sacerdotale qui se présente à nous comme la première expression du génie poétique de l'humanité. Elle correspond à cette période de l'art primitif dont le principal caractère est la sublimité ; et son objet, en effet, est tout ce qu'il y a de plus élevé dans les intérêts de la vie humaine. Les traditions religieuses et cosmogoniques, les révélations d'en haut, la glorification des puissances divines, les cérémonies du culte, tels sont les thèmes habituels de la poésie sacerdotale. Elle se montre ainsi sous un triple caractère : celui du récit traditionnel, de l'enseignement dogmatique, et de l'invocation directe. Ces trois éléments se trouvent également réunis dans la poésie sacrée des Hébreux, dans les Védas de l'Inde, et dans le Zend Avesta de la Perse. Il en était sans