‹ Du beau dans la natureChapitre 27 sur 34 · I.'aKÏ KT LA l'OfcSIK · texte numérisé non relu

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doute de même pour les poèmes orphiques, ainsi fjuc pour ceux des druides de la Gaule, don! la tradition seule est parvenue jusqu'à nous.

Ces antiques et vénérables monuments se distinguent déjà par une puissance et une perfection de formes f 1 1 1 i supposent une longu»' période de préparation. Le langage a du servir pendant des siècles d'organe a la poésie avant de pouvoir être appliqué dignement à l'expression des idées religieuses. Cependant quelque grande et majestueuse que soit la forme dans la poésie sacerdotale, elle reste en lutte constant!' avec l'infini qui la domine et la déborde toujours. Aussi c'est à peine si ou peut la juger du point de vue de l'art, parce que son but essentiel est placé plus haut, et qu'elle y marche directement, sans se préoccuper des conditions subordonnées de la poésie; elle traverse, SB quelque sorte, le beau pour atteindre de plein saut au sublime. Le poëte humain disparaît sous le prophète, et celui-ci n'est que l'organe du Dieu qui parle par sa bouche. Le principe producteur de cette poésie n'est plus l'instinct et n'est pas encore hi libre spontanéité ; c'est l'inspiration, l'enthousiasme. Cette inspiration se concentre et se personnifie dans quelque grande individualité à demi mythique qui apparaît à l'origine des âges comme la source de toute révélation d'en haut.

La poésie sacerdotale, par sa sublimité même, se trouve donc placée au-dessus du domaine de l'art, comme on pourrait dire que la poésie populaire ne s' y élève pas encore. Ce n'est qui1 dans la région intermédiaire que la poésie peu t développer tou-

tes ses richesses ; dans cette région qui est celle de la vie humaine, non plus comme état de nature, non plus comme absorbée par l'idée religieuse, mais comme la libre activité de l'être moral et intelligent. Pour que la poésie arrive à bien, il faut un certain degré d'équilibre entre ses éléments primitifs; et l'histoire nous montre effectivement que, partout où a manqué la poésie sacerdotale, les peuples sont restés dans la sphère étroite de la poésie instinctive, tandis que là où la première a maintenu exclusivement son empire, l'art n'est point arrivé à développer les formes qui lui sont propres. Les races tartares du centre et du nord de l'Asie, et d'autre part les Hébreux, sont deux exemples opposés de ce développement incomplet.

La troisième phase de la poésie, qui est aussi celle de l'art proprement dit, correspond donc, dans l'histoire des peuples, à ce moment où, par l'influence de la religion, l'organisation sociale a trouvé sa base solide, où l'unité nationale arrive à la conscience d'elle-même, où les peuples commencent à vivre de leur vie propre. C'est alors seulement que l'homme, se dégageant de l'existence instinctive et matérielle, prend possession du monde réel comme du théâtre de son activité future. Les croyances, les traditions, les lois, les mœurs, le langage, le climat, le sol, la nature locale, deviennent la propriété, le patrimoine commun de la nation ; patrimoine qu'elle se sent appelée à féconder au dedans, et à défendre ou à étendre au dehors.

Cependant, au début de la vie nationale, l'or-

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ganisation sociale est encore imparfaite. L'autorité abstraite de la loi reste impuissante; et les intérêts grossiers, les passions violentes de l'état de nature, résistent au principe de l'ordre, et cherchent a maintenir leur indépendance. La nature extérieure aussi est encore insoumise et rebelle aux efforts de l'homme. Il faut lutter pour le triomphe de la civilisation sur la barbarie, du bien sur le mal, de l'esprit sur la matière. Or, le représentant de cette lutte, celui qui s'y dévoue de son plein gré comme à une mission sacrée, c'est le héros.

Le héros est ainsi le successeur et le complément nécessaire du prêtre ou du prophète. Celuici proclame l'idée religieuse avec toute l'autorité de l'inspiration divine ; celui-là en assure la domination par la puissance de son bras et par son courage dévoué. Mais le héros se meut dans une sphère plus humaine, et, par cela même, plus accessible à la poésie. Celle-ci, en ellet, s'empare bientôt de ce nouveau thème si fécond en développements variés. Elle célèbre et glorifie le héros comme le double représentant du pouvoir divin et de la vie nationale; elle le suit dans ses exploits, dans ses combats contre les ennemis de la nationalité et de l'ordre, les barbares et les brigands, contre les puissances ténébreuses du mal, les géants et les démons ; enfin, contre les forces indomptées de la nature que figurent les monstres de toute espèce, hydres, dragons ou chimères.

t >n voit combien sont riches les éléments divers de cette poésie, que l'on a désignée avec raison

par l'épithète d' héroïque ; aussi, pour les mettre en œuvre, faut-il de nouvelles formes d'expression. Ni la simplicité du chant populaire, ni la majesté soutenue de l'hymne inspiré ne suffiraient à cette tâche. Il faut à la poésie un cadre plus vaste pour suivre le héros dans sa course glorieuse. Le récit (l'iroç) devient sa forme essentielle, et l'action, dans sa continuité, lui permet de mettre successivement en vue les divers côtés de la vie nationale par la peinture détaillée des caractères. De plus, cette action se passe sous le ciel natal, au sein de la nature locale, et la poésie se trouve appelée à décrire cette nature. Ce sont ces riches matériaux, reliés entre eux parla narration, qui constituent X épopée, cette forme noble et grande de la poésie héroïque.

De ces données générales, dérivent les principaux caractères de l'épopée, tels qu'ils se produisent naturellement partout où la poésie épique arrive à sa pleine croissance : son étendue d'abord qui résulte, soit de la grandeur même de ses sujets, soitde ce qu'elle est essentiellement une œuvre collective de la muse nationale. Il ne faut pas, en effet, s'arrêter à ce fait, que presque toujours l'unité de l'épopée a été placée sous la sauvegarde de quelque illustre nom traditionnel. Sa véritable unité est celle du fond même qui la constitue, l'unité de la vie nationale se déroulant comme un vaste drame autour de quelque grand événement de son histoire. C'estle chant populaire, sous la forme plus élevée de la ballade épique, qui prépare les matériaux de l'épopée. Les incidents partiels de

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l'action, 1rs exploits isolés des héros, Boni célébn - d'abord, à mesure qu'ils se produisent, par les bardes nationaux. Puis peu à peu ees nhants

multipliés, tous animés d'un même esprit, ton- revêtus des mêmes formes, s'agglomèrent et convergent de plus en plus vers le centre commun destiné à les réunir. Ce sont comme autant de ruisseaux qui apportent leur tribut désintéressé ace vaste fleuve poétique de l'épopée qui les absorbe dans son sein. Combien de chanteurs inconnus n'ont-ils pas fourni leur contingent aux poèmes homériques dont la profonde science de Wolf a démontré les origines multiples? Combien de générations de poètes n'ont-elles pas travaillé à ces gigantesques épopées de l'Inde, dont l'étendue exclut tellement toute possibilité d'une création individuelle, qu'il serait tout aussi raisonnable d'attribuer à un seul homme la construction d'une des pyramides de l'Egypte? Et cependant les grands noms d'Homère, de Vyàsa et de Valmiki, sont descendus jusqu'à nous au travers des siècles comme ceux des auteurs uniques de ces merveilleuses créations. Nous ne pouvons discuter ici la question de l'existence réelle ou fictive de ces grandes individualités; mais, en admettant que Ces hommes aient vécu, et que par la supériorité de leur génie, ils aient su réunir et centraliser les éléments épars de la poésie nationale, poui en foire 9ortir ces œuvres magnifiques, il est certain qu'ils ne sauraient être considérés comme des poètes librement créateurs, bals que oeux d'une épo* que plus avancée de l'art. Dans cette supposition

même, ils n'ont été que les organes fidèles du génie poétique de leur temps et de leur nation.

C'est ce qui explique aussi ce' caractère profond de vérité objective, comme disent les Allemands, qui distingue avant tout les épopées nationales, au même degré que les poésies populaires. Le poëte s'identifie complètement avec son œuvre, et ne se montre nulle part derrière sa création. C'est le monde héroïque lui-même qui se déroule immédiatement sous nos yeux. Et cependant la puissance d'idéalisation qui se fait sentir déjà dans toute l'épopée, dans le récit comme dans les caractères, dans l'action comme dans la description, atteste suffisamment le travail de l'art à un degré plus élevé qu'aux phases précédentes. Ce n'est plus seulement l'instinct irréfléchi, ce n'est pas non plus l'abandon de l'inspiration enthousiaste, et toutefois ce n'est pas encore la conscience lucide de l'art. Le génie épique se meut ainsi dans cette région intermédiaire entre l'instinct et la réflexion libre, qui est celle de ce que nous avons appelé ailleurs la spontanéité.

Il faut remarquer encore, par comparaison avec les phases antérieures delapoésie que l'œuvre épiquedevientindépendante de la musique et du chant, et que la parole récitée remplace la lyre II est bien convenu de mettre une lyre entre les mains des poètes épiques et de les faire chanter ; mais la continuité du récit exclut nécessairement tout emploi de la mélodie, et il est certain que ce chant n'a jamais pu être autre chose qu'une sorte de récitatif.

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