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Nous arrivons maintenant, dans l'jordre naturel de succession, à l'art proprement «lit, à la productivité poétique s' exerçant avec réflexion, ;ivoc
la pleine conscience de ses moyens et de son but; mais aussi avec la puissance créatrice qu'elle reçoit, encore pleine de vie, de la période de spontanéité qui la précède.
Ce nouveau progrès de la poésie se lie, comme les amies au progrès même de la civilisation sociale. Vu\ luttes et aux agitations de la vie héroïque succède un état comparatif de repos. Les biens les plus précieux de l'existence nationale, l'indépendance au dehors, l'ordre et la liberté au dedans, ont été conquis et assurés. On veut jouir désormais des richesses acquises tout en les faisant fructifier. Les hauts faits des ancêtres sont relégués dans un glorieux passé, et la poésie héroïque n'est plus qu'un retentissement des vieux Ages, qu'une tradition lointaine , mais toujours entourée de respect et d'amour. Cette poésie qui s'adresse à toutes les sympathies, qui fait vibrer toutes les cordes du sentiment national, est pleinement comprise alors dans sa grandeur et sa beauté ; mais l'admiration qu'elle réveille ne reste pas stérile. La sève poétique est encore pleine d'énergie ; et le génie de l'art, qui approche du moment de sa maturité, ne s'inspire des créations de la primitive poésie que pour en faire surgir des créations nouvelles, pour les dégager de la simplicité un peu rude des anciens âges, pour les élever, par une entente sûre des vrais moyens d'expression du beau, au plus hait degré de
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pureté de l'idéal. Celte phase de l'art, qui en est aussi le point culminant, correspond naturellement à l'époque la plus florissante de la vie des peuples, et en constitue le plus bel ornement. Son mode propre d'expression est la forme dramatique, et, relativement aux périodes antécédentes, on peut l'appeler, par excellence, la poésie de l'art.
En disant que la forme dramatique appartient plus spécialement à l'époque de l'ait, je n'entends pOiiit exclure de celle-ci les autres formes de la poésie. Le génie poétique, au contraire, par cela même qu'il a acquis la conscience de ses forces, réunit et reprend en sous-œuvre tous les éléments existants, pour leur imprimer le sceau de l'art, et les élever, sous ce rapport, au plus haut point de perfection. Toutefois, pour les formes primitives de la poésie, l'art n'atteint ce but qu'en sacrifiant quelque chose de ce qui constituait leur valeur intrinsèque et leur charme particulier. Ainsi le chant lyrique gagne en variété, en élégance, en beauté ; mais il n'a plus la simplicité naïve, et la grâce prime-saulière, comme dit Montaigne, du chant populaire, et il ne s'élève pas davantage à la puissance et à la sublimité de l'hymne sacerdotal. Les créations épiques peuvent avoir plus de fini dans la forme, une contexture plus savante; mais elles n'offrent à coup sûr ni la grandeur, ni la vérité saisissante des épopées primitives, et Virgile, malgré tous ses mérites, reste bien inférieur à Homère. La forme dramatique, au contraire, étrangère qu'elle est
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aux époques antérieures . n'a rien à sacrifier , ries a perdre à aucune comparaison : elle se montre dans tout Bon éclat, avec le charme qui s'attache a une création nouvelle.
Comme expression la plus complète de l'art, la poésie dramatique résume en elle-même tons les moments des phases qui la précèdent et la préparent Par ses origines historiques, elle se lie directement à la poésie sacrés et aux solennités du culte : par son contenu, elle se rattache surtout à l'épopée et aux traditions héroïques, dans lesquelles elle puise ses sujets. Mais elle embrasse également, par la comédie, toute l'existence contemporaine, opposant ainsi la prosaïque vérité du présent à l'idéal du passé, badin, dans ses formes, elle admet aussi, en les subordonnant au principe de l'action, l'élément épique et l'élément lyrique, lesquels concourent ainsi pour leur part à sa réalisation.
(■es conditions extérieures et matérielles du développement de la poésie dramatique dépendent également d'un état assez avancé de civilisation. Le poète populaire chante partout, comme l'oiseau qui voltige en liberté, l'hymne solennel s'élève sous la voûte du ciel aussi bien que sous celle du temple , la lyre du barde retentit au milieu du peuple assemblé; mais, au poète dramatique, il faut de nombreux moyens auxiliaires pour que sou œuvre puisse se produire au grand jour. 11 lui faut une scène, des acteurs exercés, un public préparé à l'intelligence des éléments les plus élevés de la poésie. Il faut, enfin que les
autres arts lui prêtent leur concours, que l'architecture et la sculpture lui construisent un théâtre, que la peinture lui crée une nature artificielle, que la musique lui apporte le secours de ses divins accents. Toutes ces conditions ne peuvent se rencontrer que chez un peuple déjà très-civilisé, formé de longue main à l'entente des arts, et jouissant du bien-être, du calme et de la sécurité nécessaires pour s'abandonner librement au culte du beau. Et c'est pour cela même, c'est à cause delà difficulté de trouver réunies tant de conditions diverses, que l'art dramatique est arrivé si rarement à se développer d'une manière complète. Ce moment brillant, mais toujours court, où fleurit la poésie dramatique, est aussi l'apogée de la poésie en général, et son déclin commence presque aussitôt. Cette nouvelle péripétie se lie , comme les autres, à la marche naturelle de l'esprithumain, et au cours de la vie des peuples. A mesure que celle-ci s'éloigne de ses origines , on voit pâlir et s'effacer de plus en plus ces reflets des anciens souvenirs qui donnaient à la poésie son coloris. Les traditions se perdent ou s'oublient; les forces vives de la jeunesse nationale se changent en principes abstraits, en formules rationnelles ; le merveilleux s'enfuit dans la nuit du passé, pourchassé qu'il est par le doute et le ridicule; l'admiration enthousiaste fait place à l'examen réfléchi ; l'esprit tourne à la pensée, on veut savoir plutôt que sentir; et le langage lui-même, en acquérant la précision et la clarté de la prose, perd graduellement les qualités qui le rendaient propre à
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exprimer la poésie. Le sentiment du beau nu s'éteint pas, il esi vrai, parce qu'il est inhérent àla nature umaine; mais de collectif qu'il était, ilde- \ n 'ut individuel. Ce n'est plus un peuple tout entier qui sent le beau de la même manière, el qui l'impose àses poètes; ce sont des individualités plus ou moins isolées, plus ou moins excentriques, qui conçoivent le beau à leur point de vue, et qui cherchent à If produire selon leur fantaisie. La poésie, en un mot, perd graduellement son fond substantiel et ses éléments naturels pour devenir purement et simplement un art, dans le sens plus restreint de ce mot. Ses formes aussi, intimement liées dans L'origine à sa nature même, se changent en procédés arbitraires que chacun applique à son gré. Si nous avons appelé poésie de l'art celle de la productivité réfléchie, nous ne pourrons mieux définir cette dernière phase de décadence que par le nom de poésie artificielle.
Ce n'est pas à dire que dans cette période poétique, dont l'antiquité déjà nous offre un exemple, et qui est celle de notre époque actuelle, il ne puisse encore se produire de grandes œuvres. L'idée du beau, Dieu merci, est impérissable, et le
lie, son instruinentet son organe, est de tous les temps. Précisément à raison de cette indépendance de toute forme imposée, le génie peut tenter de nouvelles voies, ou animer d'un nouveau souffle de vie des formes tombées en oubli. Toutefois le génie est rare, et le champ des aberrations est infini, De là tant d'essais malheureux, tant d'œuvres manquées parce qu'elles sont con-