CHAPITRE XVII
Coup ri'a'il Mur I histoire «les poésies. 1. Oi ieii», le monilo ancien. l'Europe païenne
Si toutes les races d'hommes, si tous les peuples Be trouvaient placés de manière à se développer paisiblement et complètement par la seule énergie de leur vie propre et sans perturbations du dehors, la poésie arriverait chez tous également à parcourir la série de ses phases naturelles. On sait qu'il n'en est point ainsi. De même que, dans la nature, le beau ne se produit que sous un ensemble de conditions favorables, de même, chez les nations, la poésie ne fleurit, comme on dit, qu'à la faveur d'une réunion de circonstances heureuses qui ne sont pas dispensées partout avec la même mesure. Quels ont été sous ce rapport les peuples les mieux doués par leurs destinées? C'est ce que nous apprendra un coup d'oeil général jeté sur le domaine historique delà poésie, coup d'œil par lequel nous terminerons ces Eludes.
Ce Que nous allons entreprendre ici, on le conçoit déjà, n'est pas une histoire, pas même une histoire abrégée des poésies, sujet immense qui
o'J8 DU BEAU DA.\S LA NATURE
constitue à lui seul toute une science particulière. Nous n'arriverons tout au plus qu'à tracer le cadre général de cette histoire, tel qu'il résulterait d'une entente philosophique de ce grand sujet, à faire unetable desmatières de l'ouvrage qui serait conçu dans ce point de vue. Notre attention ne pourra se porter que sur les faits généraux, sur les points culminants de la culture poétique et vraiment nationale des peuples, en laissant de côté tout ce qui est accidentel, tout ce qui n'éclate pas irrésistiblement au regard de l'observateur.
Quand on considère dans son ensemble l'histoire de la poésie, on est tout d'abord frappé de ce grand fait que celle-ci ne s'est développée avec largeur que chez deux races d'hommes assez rapprochées entre elles par leur type physiologique et leur position géographique, mais profondément séparées d'ailleurs par leurs langues: la race sémitique et la race indo-européenne. La première, plus compacte en elle-même, comprend, on le sait, les Hébreux, les Chaldéens, les Arabes, les Syriens et les Ethiopiens. La seconde, bien plus vaste, renferme cette longue chaîne de peuples qui s'étend depuis Geylan jusqu'à l'Islande, et qui réunit ainsi l'Orienta l'Occident par des affinités que la philologie comparée a mises pleinement en lumière. Non-seulement Ja poésie, mais tous les autres arts, sont restés l'apanage presque exclusif de ces deux grandes familles privilégiées, et principalement de la dernière. On trouvenien encore à l'extrémité de l'Asie, chez les Chinois, une culture artistique à part, fondée sur une civilisation tout originale; mais, par des
l'art et la posue. 339
raisons que cous ne pouvons indiquer ici, l'art ei l;i poésie 90D1 toujours restés plus ou moÎDS subordonnés ;i l'esprit essentiellement utilitaire dece peuple, et n'ont jamais pris de développements comparables à ceui que nous remarquons dans notre Orient et notre Europe. Quelque intérêt qu'offre donc en lui-même le monde Chinois, nous pouvons le laisser entièrement de côté dans la question actuelle. Un autre peuple, étranger aussi par son origine aux races sémitique et indo- européenne, et qui ne saurait être passé sous silence dans une histoire des arts plastiques, c'est le peuple égyptien; mais, soit que sa poésie ait été exclusivement sacerdotale et cachée au vulgaire, soit qu'il ait épuisé son génie dans ces gigantesques monuments de l'architecture qui sont comme de sublimes poèmes taillés en pierre, il ne nous a rien transmis en fait d'œuvres poétiques, et nous n'avons, par conséquent, rien à en dire.
Partoutailleursque chez ces quatre races d'hommes, à l'exception peut-être des anciens Mexicains et des Péruviens, trop mal connus pour en parler, nous ne trouvons, àproprementdire, ni art ni poésie, mais seulement des efforts instinctifs ou des tentatives d'imitation qui n'aboutissent qu'à des résultats imparfaits. Les chants populaires, par exemple, se rencontrent à peu près partout, et même chez les races les plus sauvages; mais ,i\ une grande diversité de valeur poétique, et une infériorité marquée relativement aux productions du même genre des peuples plus heureusement doués. Nous sommes donc ramenés, par la nature
même des choses, à ne considérer l'histoire de la poésie que chez les Sémites et les Indo -Européens.
Or, ces deux familles, dont les origines se perdent dans la nuit des temps, ne sont pas non plus placées au même rang sous le rapport de la culture poétique. La race sémitique reste à cet égard clans une infériorité notable. De toutes les grandes formes de la poésie, elle ne possède que la branche lyrique et épico-lyrique, et cela même, sans beaucoup de variété de genres. Avec quelle richesse, au contraire, la poésie ne s' est-elle pas développée dans toutes les directions chez les peuples indoeuropéens ! L'épopée et le drame, en particulier, sont leur propriété exclusive ; et c'est chez eux seulement que s'est révélée cette opposition du classique et du romantique qu'on ne retrouve nulle part ailleurs avec ses caractères distinctifs.
Quelles ont été les causes de ce partage inégal des trésors de la poésie entre ces deux races d'hommes ? C'est là une question très-complexe; car on peut chercher ces causes dans des circonstances de nature fort diverse, dans le caractère intellectuel et moral de la race, dans les influences extérieures qui déterminent le mode de vivre, dans les destinées historiques, et enfin dans la différence du langage comme organe de la poésie. Ce dernier élément de la question est celui qui se lie de plus près à notre sujet, et mérite de nous arrêter quelques instants.
A vrai dire, cette question ne saurait être séparée de celle du caractère individuel des peuples ; car il n'y a aucun doute que celui-ci n'ait exercé une
l/ART ET I.A POISIB. 331
influence puissante sur la formation même du lan-
tout comme plus tard le langage a réagi
avec non moins de force but les caractères oatio-
ii.iiix. Tout' lois la manière dont s'est exercée cette influence reste enveloppée pour nous d'une grande obscurité, attendu que la première période de formation est entièrement pré-historique, et que les monuments les plus anciens du langage nous le montrent parvenu déjà à un haut degré de perfection. Il faut donc accepter cette formation de la langue comme un fait accompli, et s'en tenir à la considérer dans ses rapports avec le développement de la poésie.
Or, à cet égard, les idiomes sémitiques, comparés avec ceux de la famille sanscrite ou indo-européenne, offrent des différences assez caractéristiques pour expliquer, en partie, comment elles ont dû se prêter moins bien à l'expression d'une poésie riche et variée. Ces différences se prononcent déjà dans les éléments constitutifs de la langue, les racines, ainsi que dans les lois générales qui président à la formation des dérivés. On sait que les radicaux sémitiques se composent toujours de trois consonnes, sans voyelles intermédiaires, de sorte qu'à proprement parler, ce ne sont que des valeurs abstraites, et qu'ils ne peuvent pas même se prononcer. Du moment que, par l'intercalation des voyelles, ils deviennent saisissantes à la parole, ils perdent leur caractère de racines et prennent un sens déterminé, soit comme temps du verbe, soit comme noms de toute espèce Dans les langues sanscrites il n'en
est point ainsi. Les racines sont, des monosyllabes qui se maintiennent comme tels dans tous les dérivés, et qui se montrent quelquefois à l'état primitif. Le travail de la dérivation s'opère en ajoutant à ce noyau central, par un procédé d'agglutination, des préfixes et des sufïixes simples ou composés qui produisent toute la variété des acceptions secondaires. Si l'on ajoute à cela le principe de la composition des mots, qui est étranger augénie sémitique, on comprendra que les langues sanscrites doivent être infiniment plus riches en moyens d'expression, et que l'élément musical du langage doit y jouer un rôle plus étendu.
C'est également par cette différence profonde du génie formateur des deux familles de langues, que s'expliquent l'homogénéité supérieure et la force de résistance des idiomes sémitiques. Les diverses branches de cette famille divergent bien moins entre elles que celles du groupe sanscrit, et c'est à peine si elles se sont altérées par l'effet du temps. Cela vient de ce que les racines trilittérales, renfermant les mots comme dans un réseau solide dont les voyelles remplissent les interstices, les maintiennent à l'abri des mutilations, tandis que dans les formations sanscrites, les influences combinées du temps et du génie particulier des peuples font varier incessamment les éléments agglutinés autour du noyau des racines. Ces langues doivent donc s'altérer plus facilement; mais, par cela môme, elles sont admirablement propres à se plier aux d ifférences des époques et des génies nationaux. Elles meurent sans doute ; mais elles renaissent