‹ Du beau dans la natureChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Revenons maintenant sur les faits que Toi ration noua a donnés, pour les considérer dans leur ensemble el en tirer quelques conclusions. Il importe de nous faire une idée juste de ce de la nature que plus tard nous verrons servir de n'esl de modèle, au beau de l'art. G'esl '■n cherchant à nous rendre compte de son origine, ainsi que de sesvrais rapports ivre les êtres naturels dont i! est l'attribut, que nous arriverons à le mieux comprendre.

Quel est le résultat le plus général et le plus évident de nos observations sur ! i beau naturel ? C'est sans doute celui-ci : que le beau suit dans son' développement une marche ascendan: . qu'il existe une corrélation entre ce mouvement progressif et celui de li nature elle-même considérée dans la succession de ses trois règnes. Cela ne semblerait-il pas indiquer qu'il y a quelque part un principe commun à ces deux progrès '.' que le principe qui se développe en s'élevant dans la nature est en même temps la source, ou la cause

ou l'occasion de l'existence du beau ? Quel pourrait être ce principe? C'est ce que nous découvrirons peut-être en recherchant ce que signifie ce mouvement ascendant de la nature auquel se lie la manifestation progressive du beau.

Au premier regard que l'on jette sur la nature, l'immense variété des êtres individuels paraît se grouper autour d'un certain nombre de grandes unités qui les dominent et les coordonnent. L'homme, même sans culture, même à l'état sauvage, a la conscience instinctive de ces principes invisibles qui régnent sur les choses visibles. Il met la plante à côté de la plante, l'animal à côté de l'animal; il ne confond point la matière brute avec la substance organisée, ni la vie avec la mort. Ce qui reste obscur pour lui, c'est l'économie intérieure de ces grandes unités, ce sont leurs rapports mutuels, c'est leur enchaînement sous quelque unité plus élevée encore. La connaissance de ces choses est réservée à la science. Celle-ci, partant d'abord de l'observation des êtres isolés, remonte peu à peu, par la comparaison, aux principes qui leur sont communs, et, procédant toujours du particulier au général, finit par atteindre, dans chaque ordre de faits, à l'unité fondamentale qui les embrasse et les comprend tous.

C'est ainsi que les règnes de la nature se forment graduellement sous le regard de l'observateur, par les coordinations successives des êtres individuels en espèces, en genres, en familles et en classes. Il reconnaît alors que chaque grande unité renferme dans son sein un certain nombre

d'unités subordonnées, lesquelles à leur tou subdivisent en suite jusqu'à l'in-

dividu isolé. Revenanl ensuite aux considérations mble, il étudie les rapports des unités primordiales, el les voit égaleineni se rattacher entre elles dans un ordre nécessaire. C'esl là le dernier el I" plus beau résultai de la Bcience, résultai qu'elle entrevoil déjà dans son étal actuel, et qu'un jour sans doute elle possédera d'un'' manière complète.

Maintenant que sonl ces grandes unités primordiales, ainsi que les unités secondaires qui en : lent ? Ne sont-ce là que de simples imaginations de uoti ■ esprit? des abstractions enfantées par le travail de notre cerveau et qui n'existeraienl qu'en nous? Évidemmenl non : car nous ne ions pas, ces unités; nous ne faisons que les trouver et les reconnaître. Dira-t-on qu'elles sont un résultat des existences individuelles? Mais il faudrait supposer alors que les rapports qui lient entre eux les individus sont lo it à fait fortuits, et que c'est par hasard que de leur multiplicité il surgit quelque principe d'unité. Car comment expliquer autrement que les individus, qui ne se font point eux-mêmes de propos délibéré, se trouvent tous formés sur un même plan, d'après une même loi, si ce plan ou cette loi ne leur sont pas antérieurs el supérieurs ? Or j" ne crois pas que personne voulût soutenir sérieusement que ; par un effet du hasard que les mille et mille espèces de plantes on d'animaux présentent tous les indices manifesi 9 d'un plan commun d'organisation.

Voilà donc dans la nature, dans le mon. le extérieur, des principes qui ne tombent point sous nos sens, que nous ne voyons point, que nous ne touchons point, que nous ne saisissons que par la pensée, et qui, cependant, régnent souverainement sur les réalités, sur les choses matérielles. Par quel nom pourrions-nous mieux désigner ces principes que par celui d'idées, dont le sens étymologique implique tout à la fois ce qui se voit et ce qui se pense, c'est-à-dire ce qui se voit d'une vue intellectuelle? Ceci est à peu près la signification de l'idée platonicienne ; mais il nous importe peu maintenant de savoir de quelle manière Platon entendait les idées, ni quelles valeurs diverses les écoles de philosophie ont pu attacher à ce mol. L'expression en elle-même a le mérite de la clarté étymologique, ce qui est déjà beaucoup. L'abus qu'en a pu faire l'esprit de système ne doit pas nous empêcher de l'adopter, en nous efforçant toutefois de bien déterminer le sens que nous y attachons dans notre point de vue.

Que l'on se garde d'abord de confondre les idées dans la nature avec ce qu'on appelle les abstractions. Celles-ci, en effet, n'ont d'existence que dans l'esprit qui les enfante, tandis que les idées comprennent en elles-mêmes l'élément de la réalité. Quand nous séparons, par le travail de la pensée, l'idée de ses manifestations réelles, quand nous opposons, par exemple, l'animal individuel et vivant au type général de l'animal, nous faisons bien alors de l'idée une abstraction, car Je type générai de l'animal n'existe point dans le inonde

i \u i i i LA P01 BII - "7

mais nous désunissons arbitrairement ce qui est ins< parable dan- la réalité. L'idée n'a d'exis tence réelle que dans les individus, tout comme, au contraire, lea individus ne sont ce qu'ils sonl qu'en vertu de L'idée qui se réalise en eux. Ce n'est donc pas, comme plusieurs se l'imaginent, quelque

pari dans les nuages OU dans un autre monde (oui

rempli de types el d'archétypes, qu'il faut aller chercher les idées : elles ne sont pas si loin de nous. Tout ce qui dan- la nature esl loi, ordre, rationalité, prganisme, vie, leur appartient immédiate* ment. La nature entière est, en quelque sorte; saturée d'intelligence, et partout, au travers de son enveloppe matérielle, on voir poindre et germer les idées déposées dans son sein. La tâche de la pensée, c'est de les dégager de cette enveloppe qui Les obscurcit, el de percer à jour cette surface opaque où L'œil du vulgaire n'ap que (\>-^ Faits accidentels, mais sons laquelle le regard de L'observateur saisit les principes essentiels et permanents d< s cho

Mais quelle est la source de c qui cous

Lituent la vie de la nature? C'est là une grande question que nous ne saurions développer ici, mais à laquelle il importe de répondre, parer que île ceiie i iponse la lumière jaillit infailliblement sur tout le problème qui nous occupe. Les idées, dont nous reconnaissons L'action puissante dans la nature, n'appartiennent cependant pas a la nature, puisqu'ell iss< nt souveraii ement, non plus

qu'à L'homme qui ne fait que les constater et les comprendre. Mlles doivent nécessairement se rat-

tacher à une intelligence antérieure et supérieure à l'homme comme à la nature. Or cette intelligence, c'est Dieu ; et les idées, en dernier résultat, ne peuvent être que les conceptions divines, réalisées par la création en même temps que conçues, et incessamment exprimées par l'inépuisable variété des choses visibles.

Pour revenir maintenant à la question qui nous occupe, il faut remarquer que les idées dans la nature ne sont point isolées les unes des autres, ne sont point jetées au hasard au milieu de la réalité, mais reliées entre elles par des rapports nécessaires. Elles nesetrouventpas non plus toutes placées au même rang; elles se subordonnentles unes aux autres, en formant comme une sorte de hiérarchie ou comme une vaste organisation. Leurs rapports mutuels ne sont point fondés sur la loi de causalité; elles ne procèdent pas les unes des autres comme les effets procèdent des causes. Le lien qui les unit est d'un ordre plus élevé. C'est celui qui résulte du mouvement d'évolution, de développement graduel, par lequel un tout organique met en dehors successivement ce qu'il renferme en lui-même. Dans ce mouvement d'évolution, contrairement à ce qui a lieu pour le rapport de la cause à l'effet, c'est le moins parfait qui précède le plus parfait pour lui servir de condition et de base. Ainsi le degré plus élevé n'est pas un effet, un produit du degré inférieur. En réalité tout est donné simultanément, et ce qui vient après préexistait déjà, mais seulement en puissance et à l'état d'involution. ('/est ainsi que le végétal qui sort de la graine

n'est pas un effel de la graine, mais une mise en dehors di tout ce que le germe contenait déjà implicitement.

C'est la le \ rai Bens de ce <|ii'' nous appelons la marche ascendai ion

pr > m pie le

plus frappant de ution des idé

Dans Trial actU . les tTOJS fj

montrent à nous comm uns aux

autres dans l'ordre de leur perfection relative. Le règne minéral sert de base et de condition au : il. et celui-ci, à son tour, oV\ ient la condition et la base du règne anima! ; et cependant la plante ne procède pas de la pierre, ni ranimai de la plante. L'étude des révolutions de notre globe a prouvé toutefois que la simultanéité actuelle a été précédée par un développement sucif dan- l'ordre inverse de la perfection d'\s êtres. I.»' règne minéral a existé avant le règ

•tal et celui-ci avant le règne animal. La même loi parait avoir présidé également à l'évolution de qufe règne dans 'sa sphère particulière. Les \égétaux ks moins parfaits et les plus simples se sont développés avant ceux dont la structure est plus compliquée, les animaux invertébrés sont plus anciensque les vertébrés, et l'homme est, en date .'lu moins, le 61s cadet 'I i la nature.

Qu'est-ce donc que tout ce mouvement organique, si ce n'est en quelque sorte, l'effort d nature pour produire l'homme, effort semblabl celui par lequel la plante produit sa Heur? L'homme, en effet, esl la lin. le but central, et, si ;

70 ni BEAU DANS LA NATURE

peut s'exprimer ainsi, l'unique pensée de l;i nature terrestre. C'est en lui qu'elle se résume, c'est par lui qu'elle est vue, senti et eomprise. C'est dans l'homme, enfin, que l'idée retrouve son élément véritable, le domaine de l'esprit, après être devenue, pour ainsi dire, étrangère à elle-même dans le monde delà matière, de la forme extérieure, de la vie végétative et de l'instinct aveugle de l'animal.

La nature et l'homme sont donc unis entre eux par le lien mutuel qui rattache le moyen au but et le but au moyen. On peut dire que l'homme a existé de tout temps dans la nature, non pas en acte, mais en puissance. A l'instant même où le globe delà terre tombait de la main du Créateur, il renfermait déjà, mais à l'état d'involution, tout le grand organisme de la nature avec ses lois, ses règnes, ses formes et sa vie ; et au centre de cet organisme, comme l'embryon dans le sein de sa mère, reposait l'homme avec toutes ses destinées. Enlevez l'homme à la nature, et vous n'aurez plus plus qu'un monstre aveugle se dévorant lui-même pour se reproduire, et s' agitant sans but dans un cercle sans fin. Enlevez au contraire la nature à l'homme, et vous ôtez à celui-ci toutes ses conditions d'existence réelle pour le laisser flottant comme un vain fantôme entre la vie qu'il n'a plus, et la conscience de lui-même qui lui échappe, dépendante qu'elle est du contraste de îa réalité.

Il résulte de ce qui précède que la marche progressive delà nature dans ses phases ascendantes, n'est autre chose que la manifestation, que l'évo-

| i.i Là POÉSll . 71

lution graduel] I Lées divin sa, d >p i comme autanl dé pnncïpës actifs, comme i il mt de germ sin du monde réel. <)r, no

\u njue le développement du beau marche de pair avec ce pro : int. Le véritable principe

du beau naturel doit don i dans la

manifesl ition de ces mê - divines d'où dé-

pend toute activité, toul mouven p^Ue vie

dans la nature, ^\

v La question qui se présese mainte n an i . savoir par quel mode spécial de -lïundes

idées se produit le phénomlrlft dp beau : carj comme toutes lëi existences nwupeHes ïbni nécessairement l'expression au moins partielle de l'idée, le beau devrait se montrer partout s'il ne

dépendait (lue (In seul t'ait de cette manifestation. Mais l'idée étant desa nature essentiellement rationnelle, 9' exprime avant toutde manière à mettre en vue son sens logique, son but final et, en quelque sorte, ss valeur utile : et comme l'idée ne se réalise véritablement quedans l'individu et par l'individu, son premier soin doit être d'assurer l'existence et la conservation de l'individu. De là cette logique sévère de la nature dans l'organisation des êtres vivants, cet enchaînement si rigoureux de toutes les pièces de ces machines compliquées qu'il suffisait parfois à Cuviei' d'un débris fossile pour reconstruire un animal entier avec ses forces, ses habitudes et son mode de vivre particulier. L'étude de la physiologie a si bien établi le principe de la liaison réciproque et de l'utilité de toutes les parties d'un organisme, que, lorsque nous ne compre-

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nous pas l'emploi de quelqu'une de ces parues, nous n' en accusons que notre ignorance, et que nous supposons toujours un but caché niais utile. Or cette logique de la nature dans ses productions se lie-t-elled re au phénomène du beau ? 11 la ut reconnaître guenon ; et ici se réivèle déjà d'une manière frappante un des ca-lj ractères essentiels du beau, son indépendance absolue de toute fin gui ne serait pas immédiatement lui-même. La beauté des êtres naturels ne se rattache en aucune manière à leur organisation logique, aux conditions nécessaires pour assurer leur existence. Otez à la plante ou à l'insecte ses brillantes couleurs, à l'oiseau l'éclat de son plumage ; enlevez au quadrupède ou à l'homme l'élégance de ses contours ou l'harmonieuse proportion de ses membres, et vous n'aurez rien, ablument rien retranché à leurs moyens de conservation et à leur puissance de vie. Le beau, dans la nature, est tout à fait un élément de luxe, et, relativement à l'existence des êtres, une superfluité. Il échappe ainsi au principe de la nécessité, à cet enchaînement sévère des effets et des causes qui tient le monde extérieur captif dans les liens de la fatalité. Ceci est très-important pour les recherches que nous avons en vue, parce qu'il en résulte immédiatement que Je beau, dans son essence, ne peut appartenu' qu'au domaine de la liberté. Nous avons tous si bien le sentiment profond de cette complète indépendance du beau de tout ce qui n'est pas lui, que nous le considérons toujours comme une laveur, comme un don oc-

LAHT ITLi itn'siK. 73

broyé ara créatures par un pouvoir Bupérieur qui te dispense à son

C< ci nous ramène à an autre caractère général du beau dans la nature, à ce que cous avons appelé

déjà -"ii - ilni>rilt dans un -dis plus spécial. Si le beau n'était autre chose que la réalisation de l'idée, il se rencontrerait à l'intérieur comme à l'extérieur i\^> êtres naturels, car l'idée ne s'exprime pas moins au dedans qu'au dehors des organisations vivantes. Mais il est curieux d'observer avec quel soin la nature cache, au contraire, à l'intérieur tout le mécanisme utile, toute la logique organique de ses productions, pour n'en mettre en vue que la partie artistique et libérale. Ainsi le principe de la symétrie, qui domine si généralement dans les formes extérieures, ne se montre presque point dans les organes intérieurs les plus essentiels à l'entretien de la vie ; et si le squelette, qui d'ailleurs n'est jamais beau, est symétrique chez les animaux, c'est qu'il détermine par sa structure la disposition des formes extérieures. Loin d'offrir le moindre caractère de beauté, l'intérieur des organismes a pour nous quelque chose de repoussant; et rien ne nous paraît plus hideux que ces insectes dont l'enveloppe transparente laisse voir tout le jeu des rouages de la vie. Et cequi prouve encore mieux combien peu le beau se lie aux notions d'utilité, de causalité, de convenance entre le moyen et le but, c'est qu'à ces divers égards nous pouvons trouver admirables ces mêmes organismes qui choquent invincibiement notre sentiment esthétique.

La nature met donc le beau partout en dehors. C'est à la surface des êtres qu'elle répand avec profusion ses couleurs et ses dessins ; c'est par les formes extérieures qu'elle leur donne l'harmonie et la beauté des proportions. Le beau, avant toutes choses, veut paraître, se montrer, briller, être vu; il est essentiellement phénomène.

Or, cet attribut tout extérieur, ce phénomène de luxe qui n'importe en rien à l'existence réelle des êtres naturels, à qui s'adresse-t-il, à qui appartient-il en dernier ressort? Serait-ce aux êtres naturels eux-mêmes ? Mais ceux-ci l'ignorent complètement. Je ne parle pas du minéral et de la plante, qui n'ont à aucun degré le sentiment de leur existence ; mais Hnsecte, mais l'oi?eau, mais le quadrupède même, ne connaissent point la beauté qui estleur apanage. Si quelquefois l'animal paraîtsecomplairedanssa beauté, si le paon semble déployer avec orgueil l'arc-en-ciel éblouissant de sa queue, sile cheval bondissant développe comme avec intention toute l'élégance de ses formes, c'est que nous leur prêtons les mobiles de notre propre vanité. Cet étalage, volontaire en apparence, de la beauté, se fait chez l'animal sans réflexion, et par l'effet immédiat de quelqueimpulsion d'où résulte un surcroît momentané dévie, comme l'impatience, la colère, lejjlaisir et surtout l'amour. On a cru observer" chez plusieurs animaux quelque chose d'analogue à l'admiration, lorsqu'ils se trouvent en présence de certains phénomènes du beau ; mais on peut se tenir pour assuré que, même dans ces cas-là, l'impression reçue se ré-

l'art Kr LA I'Oksik. 7.»

(luit toujours à une sensation purement physiologique, et qui peut être agréable ou pénible sut- \;mt là nature de l'aiiinial. C'est ainsi que la muie, qui parfois fail hurler I" chien de déplaisir, t éveiller chez le serpent, chez quelques oi- '" seaux, chez le cheval et l'éléphant, des impressions d'une nature excitante ou agréable. Cependant on conviendra, en tous cas, que le véritable sentiment du bean reste étranger aux animaux.

liais, s'il ''ii est ainsi, que Bigoifîe donc l'existence du beau dans la nature? Inutile à la conservation des êtres, sans rapport avec l'organisation interne, avec les fonctions vitales, non plus qu'axer la vie extérieure, la vie d'action des animaux, le beau, dont l'essence est de se montrer, n'est pas même aperçu, paa même senti par les créatures. Ne résulte-t-il pas de laque ce n'est point à la nature que s'adresse le phénomène du beau, qu'il ne se trouve dans la sphère des réalités extérieurs (pie comme un principe étranger et dont ladestination est ailleurs? Et où pourrions-nous placer cette destination, si ce n'est chez l'homme, le seul être qui, dans la nature, s'élève au-dessus de la nature? C'est dans l'homme, en effet, non plus comme être naturel, comme créature animale, mais comme esprit, comme intelligence libre, que le beau de la nature trouve son complément : c'est par lui qu'il est vu, senti, apprécié; c'est pour lui seul qu'il se manifeste partout à l'extérieur des choses, et que la nature s'en pare comme d'un riche vêtement. L'existence du beau naturel présuppose donc déjà chez l'homme une faculté de

sentir le beau; et cette faculté trouve dans le monde extérieur ses premières conditions de développement, tout comme le beau naturel trouve dans cette faculté son vrai sens et sa destination finale.

C'est donc vers ce nouveau principe que devra se porter maintenant notre attention. Nous aurons à examiner cette faculté qui nous appartient en propre, à déterminer sa nature, à étudier ses développements. Alors s'ouvrira devant nous un horizon vaste et tout différent. Le sentiment du beau, passif par lui-même, se trouvera lié à un pouvoir reproducteur du beau, et ce pouvoir éminemment actif, éminemment créateur, donnera naissance à tout un monde dont le beau sera devenu l'unique élément. Ce monde, qui est celui de l'art, ne se trouvera-t-il pas ainsi placé vis-àvis de la nature dans le même rapport qu'un règne supérieur à un règne inférieur, dont il ne procède pas comme un effet, mais qui lui sejrt de base et de condition ? Et ne verrons-nous pas ici, dans une autre sphère, un second exemple de cette évolution des idées que nous présente la nature ? C'est ce que nous apprendra la suite de notre étude.

Je reviens maintenant à considérer de plus près de quelle manière l'idée se manifeste dans le phénomène du beau naturel, car c'est bien là qu'est actuellement le nœud de la question. Nous avons vu déjà que le beau ne résulte pas de l'expression de l'idée dans son économie rationnelle et son but final. Si donc le beau se lie néanmoins à la ma-

L'AIT IT I.A I'OKsIK. 77

nifestation de l'idée, ce ne peul être que pour aulanl que cette manifestation esl immédiate e1 Bans ancup autre but qu'elle-même. Il faut avanl tout que l'idée apparaisse sous une forme sensible,

car l'idée abstraite ne saurait être belle. 11 faut ensuite que cette forme n'exprime absolument autre chose que la simple présence de l'idée. Bans aucune notion accessoire de causalité finale. Ce n'est qu'alors, ëï sous ces conditions, quese produit le phénomène du beau, et qu'il se produit d'une manière d'autant plus complète, d'autant plus élevée, que l'idée tout entière se révèle mieux dans la forme, et que la forme tout entière se prête mieux à cette révélation de l'idée. Toutes les fois qu'il n'y a pas fusion complète entre les deux éléments, le plus liant (\r^vv du beau n'est pas atteint. C'est de ce principe, ainsi que delà possibilité d'un rapport mutuel imparfait, d'une harmonie incomplète entre l'idée et la forme, que proviennent les divers degrés de beauté relative entre les êtres d'un même ordre. Pourquoi, par exemple, tous les hommes ne sont-ils pas également beaux, si ce n'est que, chez le plus grand nombre, la forme, au lieu d'être l'expression complète et pure de l'idéal humain, ne laisse voir l'idée qu'obscurcie par les influences accessoires de la race, du climat, cfë la constitution individuelle, des passions^ (U'^ accidents, etc. De là l'absence si fréquente de la beauté, et même la laideur, quand nous ne devrions trouver partout que la pure image de l'idée.

Quant aux différences de développement du

beau suivant les sphères diverses où il se manifeste dans la nature, elles résultent immédiatement de l'existence plus ou moins complète de l'idée dans chacune de ses sphères. Si je parle maintenant de l'idée au singulier, c'est que la nature doit être considérée ici dans son ensemble, dans son unité, dans l'enchaînement et la dépendance mutuelle de ses règnes.

Nous avons signalé déjà le caractère éminemment organique de l'évolution de l'idée dans la réalité. Or, de même que dans un organisme vivant, les divers moments de l'idée organique sont séparés de manière à n'en présenter chacun que l'expression partielle, de même, dans la nature, l'idée partage ses éléments entre les règnes divers, et ne se montre pas partout avec la même / richesse. Ainsi, dans le règne inorganique, que l'on pourrait appeler le squelette de la nature, l'idée ne se produit que sous son côté le plus pauvre et le plus abstrait. Les moyens par lesquels elle se manifeste sont les forces générales qui régissent la matière, la pesanteur, l'attraction, la cohésion, les affinités, etc. Aussi, à ce premier degré, le beau se montre-t-il à peine, et cela également par ses éléments les plus abstraits et les plus pauvres, par les formes stéréométriques, par la pureté, la transparence ou la couleur de la matière.

L'organisation végétale est déjà un mode d'être 1 plus riche et plus" concret pour l'idée ; car elle comprend tous les moments de l'existence inorganique, mais comme absorbés par le principe plus élevé de la vie. Ce qui le prouve, c'est que les

i.'art et la poésie. 7'J

qualités qui caractérisent les substances inorgai)i(|!ics perdent tonte importance, et toute valeur relativemenl à L'organisme végétal. Le botomiste qui étudie la Btructnre ei les fonctions de la plante ae s'enquierl ni de sa pesanteur Bpéci* flque, ni de sa dureté, ni de sa composition chimique. Cri i,' richesse plus grande de l'idée se traduit dan- la forme parla régularité unie à un certain degré de liberté et de fantaisie, d'où résulte la variété des dessinset des contours. La forme échappe complètement à la géométrie, et l'idéesW joue, en quelque sorte, comme dans un élément souple et docile. Toutefois la forme n'est pas encore expressive, parce que la véritable expression ne peut résulter que d'une vie centrale qui se possède elle-même, tandis que la plante n'exprime autre chose que son type propre. De là l'immobilité de la forme végétale, et son imperfection relat.i\e sous le rapport du beau.

\x C'est dans l'animal que s'opère cette séparation des deux principes, et que la vie se possède au dedans et se maintient indépendante de la forme. De même que le végétal avait absorbé en lui-même les moments du corps inorganique, de môme l'animal, dans son unité plus puissante encore, absorbe et soumet les moments des deux règnes antécédents. Ce qui constitue ranimai, ce n'est pas de se nourrir, de croître et de se reproduire, car la plante en fait autant ; ce sont les phénomènes plus élevés de l'activité spontanée de l'industrie, de l'instinct et de l'intelligence. La forme animale exprime aussi son t\ pe spécial comme la

t-0 DU BEAU PANS LA NATURE

plante, mais ce n'est pas par là qu'elle arrive au plus haut degré de beauté. C'est quand l'idée vivante, individuelle, maîtresse d'elle-même par la conscience, c'est quand l'âme, en un mot, se montre dans la forme, et la rend en quelque sorte transparente en la pénétrant de son souffle lumineux, c'est alors, et par cette seule présence de l'idée, que le phénomène du beau se produit dans tout son éclat. Ces conditions réunies ne se rencontrent complètement que chez l'homme, et plus imparfaitement chez quelques quadrupèdes. Dans les animaux inférieurs les deux principes restent encore séparés, parce que la vie intérieure est trop peu développée pour donner de l'expression à la forme. Qu'est-ce qu'une vie d'insecte pour s'exprimer au dehors par l'élément du beau ? Aussi la forme extérieure demeure-t-elle immobile et morte, et l'insecte n'est, à proprement parler, qu'un animal renfermé dans une coque végétale.

Ainsi, pour nous résumer, le beau dans la nature se montre à nous comme une manifestation immédiate et libre de l'idée divine, se révélant par les formes sensibles. Sa source première est placée au-dessus de la nature même ; il appartient essentiellement au monde idéal, et, si la nature le contient, elle ne le possède pas. Son but final et providentiel est également ailleurs que dans la sphère des réalités matérielles. C'est à l'homme qu'il s'adresse, c'est pour lui qu'il brille uniquement. Sa vraie destination est de mettre en jeu nos facultés esthétiques, et de devenir ainsi la base

i.'art f.t la pois». 81

d'un nouveau monde de créations purent m idéales, où il est appelé à régner sans partage.

Si maintenant, dans [e désir de pénétrer plus ayant encore, quelqu'un s'avisait de demander

poiirt/uoi l'idée se revêt de beauté en se révélant

dans la l'urine srn»ibl'\ il n\ aurai! (ju'uin' n -

ponse a faire à cette question, et ceti«- réponse esl : Dieu. Le beau lui-même, considéré absolument. est une idée primordiale, dont le beau naturel n'esl qu'un reflet partiel, une révélation incomplète, et dont la nature n'est point l'unique domaine. Comme les idées du vrai et du bien, l'idée du beau gst parce qu'elle est. Demander sa raison si eherrher une condition pour ce qui est inconditionnel et absolu.

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