‹ Du beau dans les arts d'imitationChapitre 48 sur 76 · DANS LA SCULPTURE · texte numérisé non relu

DANS LA SCULPTURE

Mais généralement les sujets compliqués ne sont pas du ressort de la sculpture. Ainsi que nous serons bientôt dans le cas de le remarquer , tirés du même bloc , ils sont confus, ils embarrassent les regards , à moins qu'ils ne se produisent avec une savante dégradation de figures et presque de plans , comme dans le Laocqon ; placés à distance , éparpillés , ils manquent d'unité , faute de ce lien commun, sous lequel le pinceau a le don de les rassembler, en mettant en harmonie lés personnages les plus éloignés les uns des antres , à l'aide des tons adoucis , -des demir-teintes , des ombres et du clairobscur. L'effet de là Famille de Niobé ne diit pas être heureux , même en supposant que le superbe Apollon du Belvédère en fit partie. L'air n'enveloppe bien de son reseau diaphane que les espèces vivantes , ou ce que le coloris a déjà animé par une imitation de Fétat ordinaire des êtres rendus à leurs accessoires. Le marbre est misanthrope de sa nature ; c'est une conséquence de sa monotonie. Il consent qu'on le regarde dans sa solitude , mais non qu'on le soumette à des oppositions ou à des rapports. Il semble se

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complaire dans ses propres impressions f sans chercher à les répandre. S'il a reçu k vie , c'est pour en jouir sans partage , car une statue a peu d'action sur une autre statue. Les sujets liés échappent ainsi presque tous à la sculpture et tombent , de plein droit , dans le domaine de sa sœur. CoDime cette dernière est plus communicative^conune ses moyens d'alliance sont beaucoup plus étendus, on a le droit d'en exiger également davantage.

On trouverait peut-être un autre motif de la sage discrétion avec laquelle les sculp* teurs anciens ont luiimé les traits de leurs figures , dans les mœurs même du siècle aur quel ils ont appartenu. Si les poèmes d'Homère nous peignent les passions avec la naïveté des mouvemens familiers à l'enfance des sociétés à peine formées , les institations politiques et les leçons des philosophes durent avoir une grande influence sur les époques subséquentes. Sans en déterminer actuellement le caractère d'une manière précise , nous nous bornerons à y voir la trace de jours , où la vie, plus sérieuse , se répandait moins en dissipations que la nôtre.

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Occupé des affaires de son pays, le Spartiate, r Athénien lui-même , portait dans les. jouissances des foyers domestiques le souvenir des grands intérêts qui lui étaient confiés. IVon moins fier de sa condition libre que du nom de ses pères , qui suivait toujours le sien , et qui souvent était inscrit avec gloire sur le marbre de ses temples , le cœur plein du sentiment d'une force où il n'y avait rien de factice , il respectait , dans les autres , des droits qui assuraient sa propre indépendance. De là cette habitude de lutter contre les passions et de ne pas donner trop de prise aux revers. Four des âmes ainsi trempées ( nous parions de celles-là dont se forme la tête d'une nation ) , la colère pouvait très-bien se rendre par un regard armé de sévérité, la douleur se borner à de la mélancolie; et si , par Tesprit même des institutions qui répandaient le bonheur d'une manière plus uniforme que dans les sociétés modernes de l'Europe , les visages brillaient de sérénité , le sourire se reposait tout au plus sur les lèvres de chacun , mais l^s bruyans éclats de la joie n'étaient à peu près nulle part. Lucien fut postérieur de quelques siècles à celui ou

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se firent tant de choses mémorables dans la Grèce; Aristophane commençait la décadence da sien, lorsqu'il apprenait à ses dompatrioies à se jouer des grandes réputations. C'est ce qui nous engage à croire qu'avec beaucoup de talent , l'abbé Barthélémy a travesti plus d'une Ibis les mœurs des anciens, en s'étudiant trop à leur trouver da points de contact avec les nôtres, et qaan auteur très -spirituel et plus rapproché de nous ( M. de Lantier ) , en croyant nous introduire dans le secret de la vie privée d» Grecs , s'est borné à placer sotis nos yem une orgie continuelle , que le moindre de leurs citoyens eût désavouée.

Ces observations sont encore plus susc^* tibles d'être appliquées à l'ancienne Rome qu'à l'ancienne Grèce. Les dignités sénatozûales y avaient toutes quelque chose d'anstère qui répandait une teinte de gravité sur la' vie privée. On jugea même que Cicérony par le tour vif et animé de ses plaisanteries, dérogea plus d'une fois à sa qualité consu* laire; ce qui fit dire à Caton d'U tique, an milieu d'une plaidoirie où le sévère RomaÎB portait l'accusation , et où l'habile orateor,

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atténuant ses reproches avec beaucoup de grâces , lui trouvait pour unique tort , dans sa rigide vertu , d'appartenir à un siècle trop moderue : « Nous avons un cousul tout-à*" >» fait plaisant : Habemus coTisulemfiicetum. » Le pouvoir discrétionnaire du chef de la famille sur les membres dont elle se composait , les assemblées des comices, la retraite où vivaient les femmes^ le peu de faveur dont jouissaient les courtisanes à* Rome , le goût presque universel de la campagne qui y survécut long-temps à la ruine des mœurs, les nombreux sacrifices sans cesse célébrés , même entre les murs domestiques, durent rendre les habitudes sérieuses dans cette capitale de l'univers ; il était naturel que l'expression des figures s'en ressentit sous la main des artistes qui s'attachèrent à reproduire par préférence les traits de ses plus éminens personnages, tandis que les sculpteurs grecs descendirent souvent à des sujets d'un ordre moins élevé. Ainsi , un berger , ime marchande de fleurs , des enfans fixèrent plus d'une fois l'attention de ceux-ci , sans que leur goût en fiit altéré , ou que le marbre façonné par eux eût à s'éloigner de la nature.

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La différence des classes était en éffel moins marquée dans la Grèce qu'à Rome. Dans cette première contrée y .où les clientèles et le patronage étaient peu connus , tout ce qui appartenait à une condition libre traitait presque d'égal à égal avec les chefs de l'état. Les dialogues de Platon en rendent témoignage i Socrate ne dédaignait pas de s'entretenir avee des charrons et des corroyeûrs; Théophraste, de visiter le marché aux légumes ; la vie de Xénophon et celle de plusieurs illustres Athéniens furent simples comme celle d'un homnie des champs. Mais il convient de dire aussi que l'élévation des sentimens se montrait partout y parce que nulle part oh n'était étranger aux intérêts du pays. Repoussé du territoire d'Athènes, le corps de Phocion trouvait un bûcher préparé de la main d'une pauvre femme de M^ gare , qui donnait ensuite à 1a dépouille de ce héros l'asile de ses foyers* Malgré les progrès manifestes de la civilisation, nous n'en sommes pas encore venus là en £urope. P^ous doutons que nos simples agriculteiffs se fussent acquittés d'un pareil devoir dans nos joui'S de discordes politiques , et qu'ils

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eussent employé des formes aussi touchantes pour honorer la vertu d'un grand citoyen.

Sans disputer à aucune de ces causes le droit d'exercer une influence sur la sculpture antique , et de lui communiquer le caractère avec lequel elle s'offre maintenant à nos yeiix , npus pensons que le motif, dont l'existence a été déduite y par nous , des besoins de l'art même ou des limites dans lesquelles il est renfermé,^ est celui auquel les sta^tuaires modernes doivent plus particulièrement avoir égard ; propre à les guider dans les diverses sortes de travaux ,. il leur apprendra où il leur est permis de donner carrière à leur imagination , et où il leur est ordonné de présenter la nature avec le sim-* pie appareil de sa beauté sans tache; quel sujet comporte une expression forte , quel autre demande seulement à la laisser entrevoir comme un r/eflet doux et , tendre des sentimens de l'âme* Sous un tel rapport, qu'il nous soit permis d'envisager ce chapitre comme une des parties les moins inutiles de notre travail.

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