CHAPITRE XVIII
AU VAAI , CONDITION ESSENTIELLE DU BZiD
S'il était des lecteurs qui tinssent enrcire à la doctrine du àeau idéal sans avoir égard aux raisons que nous avons développées ^ mais que d'autres écrivains , plus heureux ou plus dignes de traiter un tel sujet , eussent sans doute produites dans un appareil plos imposant , nous leur demanderions comment l'existence de la divinité^ à laquelle ils sacrifient , s'accorderait avec l'une des premières qualités rigoureusement exigées dans les arts d'imitation? il n'y a pas de beauté , sans vérité , c'est une chose dont on est forcé de convenir : mais si une composition est vraie dans le sentiment et dans les fonnes, où en sera l'idéal? nous irons même jusqu'à chercher qui en sera le juge? car hors les yeux, qui nous offrent à nos côtés des points de comparaison quant aux formes , et hors
DAVS LES ARTS. l3l
la pensée qui , d'après nos propres impressions , érige dans notre sein un tribunal en fait de sentiment , nous igpaorons absolument à qm. il faudrait recourir. Arec le modèle de- Tant eux , tots les jours , les arfistes^ s'égarent: jusqm'où xraient-ils abandonnés au délire de leur îmagination? Dédaignant le modèle. Le Boucher chercha aussi une maniée de ssAv îdèal : on sait ce (]u'il a trouvé.
Quand les anciens élevaient un autel au IKeu inconnu , circonstance dont u&é sid>lim^ inspiration conduisit l'apôtre Piiul à se prévaloir arec tant de succès, et qui a fourni à Raphaël le sujet d'un beau tableau» il savait que le sentiment , au fond de tous les cœurs, Tteviendrait un auxiliaire jkdssant de isés paroles et, en prockmaâit une doctrine nouvelle, mais dont Socrate fit entendre les premiers accens, il ne cessa pas d'être vrai.
Les arts libéraux , sans en excepter la littérature , dans la conséquence rigoureuse dé leur emploi , ne peuvent exister que par la vérité de l'imitation. Celle-ci a différens caractères , suivant la nature des objets ap)>elés à revivre dans leur image. Nous allons essayer d'en déterminer quelques-ims.
l32 BU va AI
Certes on n'imaginera jamais qa'tui tableau qui aurait pour sujet un de ces grands désastres , par lesquels est frappée tout à coup une nation , dût abonder en figures choisies dans une nature priYilégiée et disposée sur le modèle cher aux disciples de Winckelmann. La sympathie est le trait dbtinctif de l'espèce humaine ; la sympathie a eu ordre de faire cesser l'isolement des^treA îci-bas; telle est sa mission expresse et elle «'en acquitte en jetant de douces chaînes de l'un a l'aatre: mais prenez bien garde qu'après avoir créé les sociétés, elle en reçoit ensuite toute son énergie ; mère de la civilisation y elle est noni^ rie par celle-ci à son tour , et , nulle part , elle n'est plus activé qu'au sein du bonheur domestique y parce que y nulle part , elle ne s'exerce sur des sens plus délicats et plus perfectionnés. C'est dans cette enceinte déplaisirs à goûter y de devoirs à remplir y qu'elle règne, à parler exactement ; elle nous y con^ duit jusqu'à l'abnégation qui est le plus beau mouvement de l'homme ^ et le point culminant de son caractère , comme nous l'avons -remarqué en traitant du sublime. Tirez-la de là , faites-la rentrer dans l'ordre primitif de
DANS LES ARTS. l33
]a nature , tous la réduirez à un instinct qu'un instinct plus fort doit surmonter , tel que celui de la conservation individuelle , quand cette dernière est menacée.
Ce ne sera donc pas dans les longues calamités qui enveloppent un pays , ce ne sera pas dans les accidens terribles et imprévus qui tomberaient sur l'élite d'une société , que vous verrez le mieux briller ce sentiment. Les niallicixrs prolongés l'usent et le fatiguent , et le dégoût que Ton prend soi-même pour une vie souffrante y conduit souvent à faire peu de cas de celle des autres ; un imminent péril qtii se montre à Timproviste , produit un effet semblable , en donnant trop d'action à la force de vie personnelle et automatique. La première de ces vérités se prouve par l'état de prostration générale , sous le rapport des affections tendres , où se trouve une ville en proie à la pesté ou à la famine ; à l'appui de la seconde , nous citerons le bal par lequel l'ambassadeur d'Autricbe célébra le mariage de IT^apoléon. Ce fut 'beaucoup que dans cette dernière fête, devenue d'un si triste augure , le prestige du respect y imprimé par le pouvoir suprême
iB4 ^^ ▼^^
et pitr nn graud caractère > allât jusqu'à permettre à rempereur et à sa noble compa^ de fuir en paix des flammes déYiOrantes. CàV» victoire remportée sur la seule des forces qui renverse les trônes, l'instinct du salut y e6t été un siget remarquable 4e tableaa. sous les rapports de Texpression ; mais on sait an» qu'à l'instant où le couple auguste se bH Soigné, l'intérêt individuel se fit, presqw seul, entendre dans le désordre» q^'^ JMtavsr pecta ni Tâge ni la faiblesse, et que plnaieiin femmes^ frois^e^, foulées aux. pieds, à àm consumées par le feu avec les étoffes légères dpnt elles étaient plus pairées que vêtues, exhalèrent leur dernier souffle sur le seailie l'édifice combustible, où ellc^ étaient all^ cber/çber le plaisir.
L'artiste , dans les comi>osUions duquel, ces lois , aAtéxîeures à tout , ne seraient pss observées , ne conunet trait que des meiH songes. S'il prétendait placer sous nos yeff la déplorable retraite de HoscoW) toatsi^ plus lui permettrions-nous quelque épisode solitaire ^ où se reconnaîtrait cette force ér mable de la sympathie, mai^ à coioydiition^'il ne nous la montrât encore qp^ comme an Aft
DÂirs Lss AATs^ i3Si
de lampe près de s'éteindre, par défaut d'àlimeiis , dans une nuit ténSâireuse.
'Ainsi un soldat aura yainement essayé d'aidmr la narche engourdie de son camarade : cehii«Hi sent qu'il ne saurait aller plus loin ; il le dit , il l'atteste à son compagnon 4« route, il lui commande de l'abandonner et de smi^e les dernières Mgnes de l'armée qui se traînent avec désordre sur le fond latéral de ta-^ulio^^A. Tegrct l^nn des fantassîaç ( et ce sera le plus jeune ) se rend à cette volonté exprimée par un regard ferme , appuyé d'un accent héroïque ; déjà il s'est éloigné de qudques pas , il tourne la tété pour arrêter un dernier regard sur le malheureux que va samir un froM glacial , si la lance du cosaque ne le méprise pas comme une proie trop facile....» Voulez-vous être vE^i /jeune artiste qui maniez un tel sujet? bien qu'animé d'une tendre commisération y ce coup d'œil du jeune soldat nous dira <pi'il va poursuivre sa route. Car aimer autlrui est doux ; lé secourir est tin besoin créé par la sidistitution de notre é^e dans un être souffrant ; mais dans les claies or- , dès q[Qe la première impression ^t
l36 DU VRAI
passée^ dès que le moment du retour sur soi est venu , Tinstinct dirige à son seul profit le sentiment de la pitié; si tous le laissez raisonner, soyez sûr que sa propre conservation sera la conséquence rigoureuse du sjllogisme.y oyez les sauvages au milieu de longues courses où , ÙLUte de vivres , la borde entière est menacée de destruction, avant d'avoir atteint une côte giboyeuse ou poissonneuse. Les vieillards tfvm\yc»M.t ouu» fc couteau, et les jeunes voyageurs dévorent cet horrible repas ! Voyez les maiins livrés sur rOcéan aux angoisses de la faim ; jusqu'au dernier de tous , le sort désigne des victimes alimentaires, et Ton immole celui que chacun eut enlevé d'un incendie au péril de ses jours^
Telle est la marche de la nature conservatrice. Nous n'ignorons pas qu'elle admet des exceptions ; mais à moins d'être faux de ton et d'expression, vous ne les chercherez que dans les âmes supérieures et dans les hautes positions de l'ordre social. C'est Virgile ici qui forcera le précepte de tout le poids de son autorité y autorité bien grande , car si nul écrivain ne fit parler au sentiment une
DASrS LES ARTS. 1^7
'hmgné plus touchante , nul écriyain non plus ne se tint plus constamment dans les bornes de la yérité.
Débarqués sur la côte d'Afrique , épuisés de fatigue et de besoin, les soldats d'Énée commencent par apprêter des aliroens(i).
Après avoir apaisé leur faim, comme le dit le poète, ils donnent de longs regrets à la perte de leurs compagnons qu'ils croient abîmés sous les flots. Voilà du vrai et du naturel ; mais il convenait d'élever le caractère du héros troyen ; aussi , avant de se livrer au repos qu'offraient et le rivage et le feu si agréables aux marins échappés de la tempête, il va avec un ami promener ses regards mélancoliques sur la vaste étendue des mers; .gravissant une roche voisine, il cherche à découvrir dans le lointain les -vaisseaux qui lui manquent. Dans cet ordre de choses, tout est parfaitement gtadué; les besoins physiques ont pris le pas, ainsi que le voulait une nature affaiblie; les sentimens du
Postquam exempta famés epulis^ mensœ qu^ remotm , Amissos socios longo sermone reçuinutt,
YiRO. JEnàd, , lib. i.
XS8 DO VRAt
cetar ont parlé ensiiite , parce qoe c'était le moment où as pouTaient être cnteadiH.
Combien de romanciers modernes i]ltem^ tissent cette marché respectée par ks pmèi mattres , aa nombre descjneb il. faut eompier Goldsmith et Bichardson , tpd sontTrnMat des peintres de mœurs!
Ces remaa*ques cOmmuiôqaeiit beancmip de force à notre théorie da b^jlv , tonte ai* tière fondée sur une imitation lùen sentie des formes et de Texpressioii. Nom soaluh ton& qii'dles dirigent les bomnes à takit dans l'exercice de Ie«r art; bien entnAi que, si en présence d'ime popuktîott far rieuse ils représentent , avec des traits cal^ mes ) un Coligny et un Ifolé, cMune y t réussi AL Tincent, ils laisseront les passions violentes agiter les êtres qui ne se sont pe exercés au commandement des autres par une autorité acquise sur eux-mêmes.
Où la douleur est plus forte que Hiobok, Thomme est faible, au moins relati^raent i elle ; cette pensée a été présente aux andens dans Texécution de leurs cbefs-d'œuTre de sculpture ; un seul semble déroger à cette loi par le caractère d'une souffrance plis
DANS liES ARTS. I^^
vivealéat prononcée , c'est '. le Laoooon. Mab, «B l'examinant ayec un œil* attentif, en 7 découvrira encore qnelqne ckose de atAie C[ai seinbte surmonter la violence des toiormens physiques, en raéme temps que la bouche eatr'ouverte et les autres traits dsÉ visage les accusent dans toute leur force. Les ^s ùa -vieillard , étreints par des nœuds homicides , tournent vers lui leurs regards snpplians; cela devait être , c'est le cri de la Êôblesse dicté par la nature. Que fera le Laocoon dévoré lui-méine et dans la tr»te iflBpinssanoe de répondre à cette voix dé* èfaâranle? Ahaissera-t-il ses yeux, les yeux d'un père, sur ces créatures infortunées? Non, personne ne pourrait tenir à un tel ^keetacle, si i'«xpression en était rigoureusement ûàkks, l*e^ est la suite de la hute eonaohe 'pSLt M. Gîrodet, qui s'est vu forcé de peindre la rage du désespoir , pour obéij^ à hl £fttaie déposition dé son tableau du dé* kige» Que l'artiste ancien a été bien mieux inâpinél ainsi que le recours des deux £ls vefs le Laoeoon était commandé par leui^ dottliMr; aittsi la sienne , plus inexprimable eiMsoM ptr la nature dn sentiment moral qui
l4o DU TKAI
s'y mêle y doit se diriger ailleurs. Prêtre do fils de Latone , il élève les yeux vers le del; il n'a plus d'autre espoir, et son regard renferme une invocation touchante ! Noos n'imaginons pas que le talent le plus poétiqae put aller au delà. Ici le ciseau se montre sublime, parce qu'il n'a pas cessé d'être vrai et que, pourtant , il a évité d'être hideux.
Les combats des passions aux prises avec elles-mêmes se montrent rarement dans les compositions antiques. Ils y eussent été presque toujours dépourvus de motifs et par conséquent de vérité. Cette lutte est une belle créatifon du christianisme , surtout sous le rapport de la propension des deux sexes l'un vers l'autre. En contrariant cette dernière , il lui a donné un caractère plus noble et peut-être a-t-il fondé ainsi la véritable pudeur. Sans doute on se croira autorisé à dire qu'il enlève d'une main aux arts plus qu'il ne leur livre de l'autre. En effet, s'il dompte l'amour, s'il délie les autres liens , comme on l'accuse de l'annoncer lui-même ^ tout bonheur est ajourné. Dès que les plaisirs de l'âme l'offensent, quand ceux des sens s'j
BAirS LES ARTS. l4l
joignent, on lui demandera «ur.quoi reposeront nos affections îri-bas ; s'il doit , s'il peut même en exister? Il ne reste plus qu'à fermer les musées et à rouvrir les cloîtres. De quel oeil un artiste bien pénétré de cette doctrine, (]pi fait partout la guerre aux plus doux sentimens, contemplera -t- il un Mercure, ime Thétis, une Muse, un Apollon pour y suivre, sous le ciseau de Canova, ou sous le pinceau du Corrège , ces lignes flexibles et ondoyantes particulièrement affectées à la beauté ? Aura-t-il le courage d'arrêter sa vue sur une vierge , sur un bel adolescent, s'il a sans cesse présente à sa pensée la fragilité de ces formes et s'il n'y voit qu'une poussière méprisable et une pouriture prochaine, destinée à devenir l'aliment d'une autre pouriture ?
Cette manière d'envisager les choses serait inconciliable avec l'exercice des arts. Loin de nous l'opinion qu'elle soit ordonnée par le christianisme! Nous eroyons seulement que ce dernier a été mal entendu. Le précepte qui éloignerait l'homme de la compagne et celle-ci de l'époux que Dieu leur a destinés , qui taxerait d'erreur ou de crime
i4a mr TEAi
les regards-de complaisance qu'ils 3 ettemeiit Tim «Ur l'aittre, n*a«r»t aucim cafMière de Térité. EiitièremeEit factice , etmeaâ âe fer* dre sociidy fondé sur la contradktten de k première de ses lois et desuticteiir par es^ sence^ il ne troirrerait natte part sa fianction, pas plos dans le droit naturel qoe dans Vt^ ▼angile* Celui « d n'est pas T«ena enlefOf rhomaie à ses penehans ^ ce €foà aérait fidif le procès à la création ; mais il n'aspiM 90^ les régler duis r intérêt mémed» bo^eor^ afBtrenMnt , par bonté, son premier mlrsèls e«t dà être de eondaauier an silence ks at^ buts et les sympathies €p3à ré^ssent ruiî- "eers ; et alors autant eût valu Fanéénâsse^ ment de tout ce t|ui respire, car rieni^eiisle et ne se cottsenre que par sympailde. €%st le secret de la nature vivante et anîméc: c'^est amsi ceki» des arts, loi*sqUlfei solvéïit le chemin de la perfection ; s^ib Ti^norent ,■ il n'y apovr eux, ni gIoh:e ni succès. <^^ lien, a^rès avoir achevé sa savante, mai» très - kÉpar&ite description de la macUaif humaine ^ s'ébria ^us un enthousiasme fadk a justifier, qaHl venait de chanter un M hifmne 4n i^onnenr du TocA - j^nîssaiii. 8r
havs mes arts. x43
Vaa connabaaittost ee qu'il y a de béaaduu tm iwiirciuL agencement de nos ocganes^ex* primés par la seule l%iié de' lenrs sorfiBMXs^ M l'on se pénétrait de l'haraioaie céleste^ dont les accords partent^ pour àiiùr dire, dans les traits de tel être qiii n'a pas été infi^ dèleà sa destination et de telle créatsi^ ai^ flaable qui, an seîn des foyers domestiques , semble exhaler autour d'elle le parinm de sa bcmfeé natLTe , nous saurions quelque gré am talent assex bien in^iré pour reproduijpé à nos yeux ces douces images. Cartes le Jas» gage de l'un des pcries de la médecine ne se^ sait point déplacé dans la bouche des grande artistes ; et celui qui nous donnera de bciies téAes. 9 de beaux torses , de beUes figures à la manière des anciens et de Raphaël , religieux aement parlant, pourra dire qu'il a £adt entendre aussi un chant mélodieux en l'honneur de l'Éternel 1 A notre ayis^ pour des ceenrs que le spectade de la création ne laisse pas de glace , l'absence des arts d'imitation creuserait un yide difficile à combler; la na^ tare leur paraîtrait moins éloquente sanaees intermédiaires heureux qui nous conduisent à l'examen de ses merveilles | et c'est » sousce
144 DV vKkt
rapport, que noiis avancerons, avec une sainte hardiesse, qu'il y a peu d'hymnes comparables à la Vénus antique et à rApollon du Belvédère '.
iLa vérité dans l'imitation est tout l'art , et -c'est pour y parvenir que la science est réduite en principes. Il y aurait ime sorte de simplicité à dire que le peintre doit être vrai dans le jet des draperies, dans le tondes chairs , «dans l'expression et dans la couleur , et qu'à celle - ci près , dont heureusement il ne peut disposer , le statuaire est soumis à la même loi : ainsi nous n'aurons garde d'entrer dans tous les détails qui appartiennent à l'application du précepte , objet de ce chapitre. La vérité , que nous y recommandons, est particulièrement celle dont le res> pecta conduit à la célébrité, les artistes des temps anciens et modernes ; c'est cette yéiité
' Ce ne sera pas Thymne Ut queanl Iaxis, quoique, dani les premières syllabes des six premiers .vers ,. on se soit avisé de prendre les six premières notes du solfège ut , n, fni .^Ja, sol , la , qui, effectivement , sont êanoées par b première strophe de ce chant d'alise .d'un asses mauvais latin ', mab d*une vive expression musicale. On attribue cette découverte à un moine nommé TÂrétin , du riUagt d'À.rezzo, en Toscane.
DATfS LES ARTS. >l45
d*ensemble qui brille dans leurs ouvrages. Si quelqt£s parties de la composition leur ont échappé 9*au moins ont-ils été vrais dans celle par laquelle ils se recommandent, Michel- Ange fut vrai dans le jeu des muscles et des jointures ; Rubens etWandick le furent dans le coloris , à l'exemple de Técole vénitienne , qui eut l'honneur de produire le Titien ; Raphaël est de tous les peintres celui qui a été frai dans le plus grand nombre de -parties ; aussi est-il hors de ligne. Quant aux deux écoles lombardes , on ne saurait oublier que la seconde fut illustrée par les Carra ches et le Dominiquin leur élève, et que la première eut la gloire d'avoir pour fondateur le Corrègequi,* voulant s'approprier les beautés douces et gracieuses de la nature , la traita comme une vierge dont on doit approcher avec autant de réserve que d'amour, sembla en conséquence la couvrir d'un voile léger et n'appuyer qu'avec discrétion sur le trait destiné à en reproduire les formes les plus heureuses. De là les contours suaves et la magie des demi-teintes et des reflets qui font le charme de ses tableaux. Plus correct qu'on ne le croit communément dans ses grands ouvra- Beaux- Aru. ||. 7',
l^G DU .YRAZ
ges à fresque , il a excellé dans l'expressioii des âentimens tendres , sans toutefois donner à ses figures un caractère aussi -éléVé qae l'a fait Baphaël. Les passions douces n*ont jamais été plus aimables et n*ont jamais ea plus de vérité que sous son pinceau. Je ne sache pas que Ton ait , dans son temps , parié de Vidécd de cet artiste qui ^ avec moins de science peut^tre que le Guide , est encore plus en possession de plaire depuis trois siècles révolus, parce qu'il a été vrai avec plus de naturel, de chaleur et d'abandon. J^'ous ne nous permettrons pas d'offiir , en cela , notre seul témoignage pour autorité au public. Si les tableaux de ce peintre n'existaient pas , s'ils n'avaient pas été multipliés par des gravures souvent imparfaites , mais qui laissent encore percer les beautés de l'original , nous prendrions plaisir à ôiter les paroles de ^esynolds et de Raphacl Mengs qui se $ont indinés plus d'une fois , avec respect, devant k statue de ce ^and maitre ; cependant nous ne saurions résister au désir de placer, sous les yeux de nos lecteurs, les propres expressions d'un artiste^ auquel on ne refusera pas le droit d'avoir une opinion dans
DANS LTS AUTS. l47
cette matière. £Ues piouyeront qae le prin^ cipal mérite d'Allégri fat^d'étre vrai et de se renfermer da^s une belle imitation des formes. Ce n'est rien moins qn'Annibal Carracbe qui va parler et c'est À son cousin Loû Carracbe qu'il s'adresse dans une lettre, où il#rend compte de ses impressions au sortir de réglise Sant-Antonio-del-Fuoco, ricbe alors de Tune des plus excellentes compositions du Corrège.
« Tout ce que je vois ifei me confond. » Quelle vérité! quel coloris! quelles càma*' » lions! les beaux enfansl ils vivent, ils res- V pirent , ils rient avec tant de grâces et de » vérité, qu'il faut . absolument rire et se réi> jouir avec eux. J'écris à mon frère pour » l'engager à venir me joindre ; et qu'il ne » me rompe plus la tète de ses beanx dis- )» cours et de ses dissertations étemelles ! Au » lieu de perdre notre temps à dispvter , » cbercbons à saisir la belle manière du Cor- M rège ; c'est le seul moyen d'humilier nos » rivaux. Mon cœur se brise de douleur » quand je songe au sort malheureux de ce » pauvre Antoine ( Allégri ). Un si grand » homme , si toutefois il ne mérite pas
l4B DU TRAI
» d'être appdé tm ange, s'ensevelir dans oo » pays où jamais il ne fat connu et y finir » misérablement ses jours ! ah ! lui et le Ti- » tien feront éternellement mes délices l Ne » me vantez plus votre Parmesan : qu'il y a » loin de ce peintre an Corr^e ! ce dernier a » tout puisé dans sa télé ; ses pensées , ws » conceptions^ sont à lui; il n'a eu d'autre » maître que la nature. Tous les autres re » courent , tantôt au modèle , tantôt aux » statues, tantôt aux dessins; ils nous pré- 'u sentent les choses conune elles peuvent » être : le CcMrrège les ofitre telles qu'elles » sont. Je ne sais i>as m'expUquer; mais je r» m'entenda; mon frère vous dira cela iofi- » niment mieux que je ne saurais faire. »
Il n'y a pas dans cette lettre échappée à la plume d'un grand artiste, dans la chaleur de l'admiration , un mot sur le beau idéal , aperçu depuis , par Baphaël M engs et plusieurs autres , dans les tableaux du Corr^e: est-ce que par hasard cette doctrine de fraîche date appartiendrait à la fin du dernier siècle? Nous en avons quelque soij^god. On remarquera bien que, dans cet écrit, le chef de l'école lombarde est loué pour son loa
DANS LES ARtâ. ^4^
tle vérité, pour n'avoir eu à' autre maître ^ue la nature y éloge d'un grand poids dans la bouche d'Annibàl Carrache et ipxi n'en sort que pour devenir la consécration du talent! Sans craindre d'atténuer ce témoignage irrécusable, nous observons que le Corrège , constanmient vrai de formes et d'expression dans un sens absolu, ne l'a pas toujours été de situation. Nous en pren^ drons pour exemple , l'un de ses plus char*mans tableaux de chevalet ^ sur lequel nous allons hasarder quelques remarques.
En contemplant telle vierge de Raphaël , du Dominiquin^ de'Murillo ou seulement de Mignard >, le spectateur se recueille; n'osant concevoir une pensée impure ^ il ne soulèvera pas, \néme en esprit, le voile qui dérobe à ses yeux des beautés , dont la simple révélation mentale serait un sacrilège. Peut- ^tre sera- 1^ il autrement affecté devant la
' M. Kératry possède une Vierge de cet auteur , d''une «pression plus ëlevéeque celles dont la galerie du Loavr« «st redevable à la même mata. On y retrouve un souvenir de Rapbaël. Marie y semble répondre à la salutation de Vange avec un recueillement céleste de pudeur et d'humilité*
l5o DU T&AI
Magdeleine Ufiense à» Gerrège; à la tnede ces formes, vpû. sont loin de. s'abaisset sous le fouet de là macération , il sera tenté de lui dire i -.
« Que ne qaittez-vons ce sombre désert » pour me suivre ? Si je pourais me promettre » de fixer vos goûts et vos penchans , rien » nç me coûterait pour vous rendre heu- » reuse. Douce pénitente, venez avec moi! » l'heure^ de la dévotion n'est pas près de » sonner pour vous ; il vous reste de beaux » jours et votre présence donnera du prix » aux miens. Croyez-moi ; vous, avez encore » besoin d'aimer , il'étre^^ûmée ; vous pouvez, .» vous devez l'être. Venez : j'ornerai pour j» vous ma solitude; cdle~ci est trop âpre, » trop sauvage. Je planterai de& rosiers à » côté de votre porte ; j'y entrelacerai avec Je » jasmin le pampre flexible du cbèvre-fenille » odoriférant ; mais si vous persistez à rester » au milieu de ces rocbes buissonneusesysoof- » irez de grâce que j'y construise une tenle, » pour vous mettre à l'abri ; car , belle et « délicate comme je vous vois , je settSftoJt- » pable de laisser le soleil de la Syrie dé- » vorer tant d'appas; tout ce que je vous
OAKS les AllTS. l5l
I» demafide, c'est que vous me permettiez de )» partager quelquefois avec vous cet asile , »> après que j'aurai aplani, sous vos pieds *> eharmans, les sentiers qui doivent y con- -» duire I Yous vouiez faire votre salut ; vous » parlez de vos fautes : j'ai de la peine à » croire qu'el^ soient nombreuses, du •) moins, si j'en juge par votre âge '. Eli » pourquoi les pleurer seule? n'y a-t-il donc » au monde de coupable que vous ? comme » enfant d'Adam , n'ai-je pas des torts à op- ^ poser aux vôtres? aimable fille d'Eve, veto nez, nous les expierons ensemble! »
• Or, comme on ne devrait se permettre de dire rien de pareil aune Magdeleine, à la femi^e que poursuit le repentir de ses honteux égaremens , à l'amante de Jésus , qui répandit sur les pieds de son divin maître , un baume de grand prix et des larmes encore plus précieuses , à celle enfin qui. a été purifiée par le pardon du Christ lui-même , il nous est ■ ' - - — -
' La Magd«l«ine du tableau du Gorrège ne parjait pas dToiar plus de dix-sept ou dix-iiuit ans. Il a étC offert la somme énorme de deux C4fht mille francs de ce morceau , ^ui est d'une très-petite dimension. C'est un des cliefs- ^ œuvre de Tart.
iSl DU tRAf
prouvé que le pinceau du Corrège , avec im taleut admirable , a modelé Une belle femme ; qu'une science parfaite du clai]>-obscur hiit avancer vers nous , comme à travers one gaze, ce visage ravissant et légèrement peu-* sif , ces bras arrondis y cette gorge turgescente; que ce réseau d'une Mpnde chevelure ne nous cache rien de la tête, d'où elle semble couler, «plutôt que tomber , avec un doux ondoiement , et que le reste du corps fuit avec grâce vers le fond du tableau; mais aUssi nous soutiendrons que la vérité du BEAU physique étant en contradiction manifeste avec le beau moral du sujet , il ne reste qu'à effacer ce vase de pjfrfums placé à côté d'un livre, qui n'est lui-même qu'un anachronisme ; et qu'en substituant à tous les deux la boîte que , dans sa colère , Vénus attend de l'indiscrète amante <le son fils , nous aurons une Psyché délicieuse, délibérant avec elle-même et prête à porter^ une seconde fois , la peine de sa curiosité.
Nous adresserons tout justement un reprocha de ce genre, et encore plus sévèr^au petit roman de ce nom par la Fontaine : l'auteur français, presque toujours en posses-
DANS LES ARTSv ï53
sion d'embellir ce qu'il touche , a gâté cette fois le récit aimable d'Apulée. Par une double erreur , il s'est joué de sou sujet et il eu a flétri la grâce ; nulle vérité dans ses tableaux , nulle simplicité dans le ton et dans le langage.- Lui , qui est si souvent antique dans Sies compositions modernes, il a fait d'une fable quelquefois sublime , abondante en philosophie et en volupté ,. une anecdote du matin et un conte de la moderne Lutèce! le^ bon la Fontaine affecté, précieux! pour le tirer ainsi de son caraetèrei il faut que le mauvais goût de l'hôtel de Rambouillet ait passé jusqu'à lui. C'est un péché qui a dû long-temps peser sur sa conscience. Nous avons dit ce que nous pensions de la même . tradition mythologique, mise en. œuvre par M. Gérard ; nous ne reviendrons pas sur ce tableau qui nous semble sorti du plus exceb- ' lent atelier d'Athènes , après un entretien du peintre avec Platon , puisqu'il nous est im-« possible de mettre l'artiste en relation avec Pythagoreen personne, dont il ne nous reste aucim écrit <.
- in ^ ■■II» IIIT ■■^■■1
' On sait que les vers dorés ont été faussement attribués à Pythagore , .et qu'ils sont du poëte Lysis,
l54 BU TUAI
Canova , en sculptant sa M agdeleine moarante, a été vrai dans les formes et snrtôat dans l'expression. Oa frissonne à Faspect d'une telle agonie. Qui n'a junais vu momrir peut regarder ce chef-d'œuvre d'imitation et il saura comment la Tie écbappe à une nature défaillante , chez laquelle il n'y a plus rien qui puisse lui servir d'aliment. L'art n'a jamais poussé plus loin llHusion <. Peut-être laisse-t-il à regretter que l'on ne retrouve pas assez, dans la femme qui expire, l'indication de ces belles lignes et de ces belles formes qui, dans la femme brillante de fraîcheur et de jeunesse, durent faire autrefois le diarme d'un autre genre de contemplation ; mais la vérité est d'un si grand mérite , et ici elle est d'un tel effet gae
. ' Ce beau morceau de sculpture appartient à M. le comta de Sommariva , quW goût prononcé pour les arts , et Hoe grande fortune noblement employée y ont rendu digne fle toute la reconnuasance des artistes français , aux productions desquels il a ouvert généreusement sa galerie. C'est là que Ton voit Y Aurore , de M. Guérin ; le Zéphyr, de M*. Prud'hon ; la Galaiée , de M. Girodet ; le Cà$n, de M. Droling ; la Vénus , de M. Boisfremont , etc. , sans parler de plusieurs ouvrages remarquables des ancieniK» écoles d'Italie.
DAKS LES ARTS. iSS
Texigence ne doit pas aller au delà de ce que le ciseau nous a donné.. Le même artiste a prouvé par ses Hébé, ses Danseuses et ses IT^ymphes, que la vie , comme la n^orl , obéit à sa voix ; cependant nous ne pensons pas qu'il égale en pureté de dessin notre célèbre Bosioy habile lui-même à sacrifier aux grâces, ainsi que sa jeune Salmacis ,en rend témoignage. Heureux dans le choix des draperies auxquelles il donne le pli antique y le sculpteur italien est trop uniforme dans sa manière de traiter les extrémités de ses figures. S'il était plus Tapé, il serait plus vrai^ car, sans se démentir jamais > la nature se répète tout au plus , mais Von voit bien qu'elle ne se copie pas.
Le Dominiquin fut éminemment un peintre de vérité, mérite qu'il partage avec notre Le Sueur, le seul peut-être, des artistes de toutes les écoles^ qui puisse être comparé à Rapi^ël, au moins celin qui l'approche de plus près. Le Poussin , toujours vrai dans le sentiment.^ est quelquefois dur de couleur et forcé dans l'expression ; mais on serait tenté de croire que chaoun de ses tableaux renferme une vertu sympathique; tous disent
l56 Du tAAt
quelque cliose à l'âme , parce que tons ont un accent de Térité. Quelle noble simplicité dans ses sujets ! quelle élégance iintiqae les distingue I comme ils' s'expliquent parleurs accessoires puisés dans les mystérieux trésors du cœur humain ou dans des connaissances locales y dont la trace plait toujours , parëlle à celle d'un Tteil ami! cependant, avec la franchise même de nôtre admiration ^ nous nous abstiendrons de coi>seitIe'r aux jeunes artistes toutes les hardiesses qu'il s'est permises : ainsi nous oserons nous étonàer en le voyant personnifier le Nil , qu'il pouvait se contenter de coucher , en marine ou en granit y sur le rivage, sans donner aux traits de ce fleuve un sentiment de vief, tandis que la fille de Pharaon enlève à ses eaux le petit Moïse ; idée pleine d'un doux souvenir de l'antiquité , mais trop peu sévère dans un tableau , où la première apparition du t^iis" lateur , inspiré par rÉternel loi - même , n'admet la présence d'aucune divinité fantastique.
L'école espagnole, sans jamaiS' s'élever an subliiùe , s'est tenue constamment près de la nature. Dussions-nous ne pas adopter ce qui
DAKS LSS ARTS. l57
a été raconté de l'^et produit par l'Ixion de Ribéira, dit TË^gnolet, nous serons obligés de reconnaître le grand tal^it d'imitation de cet élève du Caravage. Murillo 'attache parle charme touchant d'un pinceau qui fait passer sur la toile les positions avec les sentîmens de la vie ; nous ne le louerons pas d'avoir été chercher quelquefois ses modèles dans une nature infime et de nous en avoir donné un dégoûtant exemple dans le seul tableau de lui que possède notre Musée , (son petit papvre) ' , mais nous admirerons les détails charmans de sa naissance de la Vierge et de son retour de V Enfant prodigue ; quant à son maître Yélasquez ^ il a le bonheur d'avoir quelques rapports avec Le Sueur. Nous connaissons deux tableaux ^ de ces deux artistes , qui se rappellent sans
' On lui attribue encore une Vierge comprise dans la partie de la galerie affectée à Técole italienne.
* L'un appartient au Musée ; Tautre ( celui de Yélasques ) T à M. le maréchal Soult , dont la riche galerie nous met dans le cas , pour la première fois , d'apprécier Vécole espagnole , presque ignorée en France avant la ré^ Tolution. Qui aura tu cette galerie conviendra que Murillo ne se présente pas sur la seconde ligne des artistes européens.
l58 DU VRAI
se ressembler. Om. y . voit des voyageurs arrêtés à la porte d'un couvent. Tous deux se font remarquer par le naturel des attitudes et des tètes. M^me sagesse dans la disposition des groupes et des draperies. Supérienr anpeintre français pour l'emploi dbe la couleW) Yélasquezest bien au-dessous pour la finesse et la sublimité de l'expression ; mais comme lui , il se distingue par un grand caractère de vérité : on dirait 4€urs ouvrages, particnr lièrement ceux de l'historien de saint Bruno, créés par un acte pur de la solonté, tant l'exécution en parait facile , tant est parfaite, sous le vêtement , l'imitation des formes ! Le Sueur peignait comme on agit, comme on marche dans une affaire, après one résolution prise j ses ouvrages, à bien dire, ne sont pas de simples copies d'un premier concept : c'est la pensée elle-même qui se meut et se manifeste sans obstacle.
Nous espérons que les artistes ne se méprendront pas sur le genre de vérité recommandé par ces lignes à leur intelligence. L'imitation, dont nous leur faisons une loi, n'est pas une Imitation de détails. Le modèle a beau plaire par tous les côtés i^ce n'est
DANS LES ARTS. l59
pas dans des nuances fugitives et des particularités presque inaperçues, qu'il faut cherclier à le saisir ; car alors , on aurait le malheur de ressembler à l'amant idolâtre qui , satisfait de poser les pieds sur l'empreinte des pas de sa maîtresse , ou de toucher d'une main timide les bords de son schall , n'ose ni lui parler , ni la regarder en face. En amour ,'cQmme en peinture , le succès veut plus de hardiesse. Suivant le sujet sur lequel s'exerce le pinceau , c'est à l'esprit d'un site , d'une figure , d'une tête , d'une fabrique , d'un arbre y d'une grande agitation dans l'air ou dans une assemblée nombreuse qu'il convient de s'attacher. C'est là ce qui est, à transporter dans votre composition, non un simple monticule , une branche , la tuile ou l'ardoise d'une toiture , un oiseau emporté par le vent , ou ime femme qui s'empresse vers une assemblée nombreuse , objet principal du tableau. En un mot, quoique la réimion de ces détails concoure à l'effet , ce n'est pas la verrue de. Diderot, . mais l'air du visage dans son ensemble que vous avez à reproduire. Le célèbre encyclO'pédiste prétend , dans ses lettres sur la peui-
l6a BTJ TRAI
ture et dans quelques pages qui font partie d'une édition de Gessner , que cesiégers signes déterminent et rendent souvent les ressemblances frappantes : nous sommes d'un avis contraire. Si le caractère de tête est bien saisi, tout au plus remarquera~t-on que la verrue y manque. S'il ne Test pas , c'est en vain que la verrue aura été mise à sa place. Greuze fut vrai , malheureusement en se répétant et se copiant sans cesse. *C*est arec trois ou quatre figures qu'il a fuit tous ses tableaux. Les idées et l'inspiration ne lui manquaient pas : trop peu meublée d'études , sa tête ne lui permettait guère de réaliser ses conceptions avec cette variété de traits qui se présentent en foule aux grands artistes. Nous ne regardons que comme des esquisses les deux cadres de ce maître nouvellement placés, dans la galerie , sous le titre du départ et du retour du soldat enf^^é malgré ses parens. Ces sujets sont durs de ton , anguleux et strapassés. Composés avec vigueur , mais dans le èens du préjugé qui tendait à couvrir d'infamie la vie militaire , ils n'appartiennent plus ni aux temps ni aux idées actuels; par rapport ménae à l'époque où ik
DANS LES ARTS. iSt
ont paru y ils avaient un côté immoral ; car si on leur trouvait l'avantage de montrer l'abîme de maux où peut, se plonger un j enne homme qui uilSconnait la volonté de soii père 9 ils consacraient , pour ainsi dire y en principe l'état d'abjection de l'armée fràtt'^ ^aîse , tnoins lés gi^ns à épaulettes; En cela , il y avait un tort grave, de la part de l'artiste , qui eût dû au contraire restituer tout ^honneur -de l'opinion publique à la force défensive de son pajrs^ Tout en remarquant dans ces croquis quelques parties ou brille un heut'euit nattirel , d'autres où l'expression est outrée , nous lés regardons comme uh monument de la fau^è direction de nos ancienne^ mo^rs; Au moins étaient-elles <ionséquentes; car, dès qu'on ne voit, dans les hommes, que la propriété de quelques hommes qui les achètent '^ il y aurait de l'in* conséquence à leur laisseï' croire que la patrie entre pour quelque chose dans le contrat de vente. Il n'y a pas d'artiste de quelque
'Un officier snp^rieor ou un lieutenant-colobel se rendait dans «a province et disait , gravement ou plaisamment , devant un cercle d^ femoaes , qu il venait y /aire dês hommes,
i6a BU y&At
pudeur qui ne brisâtanjqurd'hui ses pinceaux, plutôt que de les coûsaci^r à de pareilles absurdités.. Notre r^roçhe ii£ tombe pas (vr Greuze, dont les seutimens- étaient doux et })Qn&, il pèçe , uniquement et avec justice > SUIT des jotirs que parmi noo^ 9 depuis qu^ques années , on s'efforce cle faire renaître. . . Moins ^ai dans les détails parce qu'il leur prodigue souvent trop de soin , le général Le Jeune brille dans l'expression des sentimens humains , g^éreux o^ patciotiqoes.
Ses talpleaux ont eu un gr^nd succès , et ce succès se soutiendra piM^ la yérité déddée^s mouTement qu'il donne à re^en^le; de ses figures et ^ux paysages 9 dap& lesquels il les met presque toi^ours en action» Les yeni oe s'arrêtent pas suc sa toile, saujs que l'âiae soit émue; il p£(rle à tous une langue quêtons entendent.; les. cordes 9 qu'il fait Yi{}rer,en trouvent d'autres qui se montent au même ton ou qui en partagent le doux frémissement. C'est en rendant ainsi ce qui s^ pfisse i l'intérieur de l'homme , c'est en introdnisaot le spectateur dans ce sancjdnôre de la pensée» que la peinture^ marche de pair avec la pins haute poésie; tout le reste se réduit au mé-
DANS LES AETS. l63
lite d'une exécution matérielle qui appelle sûrementnios éloges , mais qui n'est elle-même qu'un moyen pour arriérer à de nobles jouissances. Que m'importent votre vase à demi brisé et votre table chancelante sur ses pieds mal affermis? cette imitation, quelque parfaite qu'elle sorte de vos mains , n'a pas le droit de m'attacher.; placez-la , comme Ovide y a si bien réussi , comme , avec moins de succès, l'a fait après lui' La Fontaine, (fans la fable touchante de PhUémon et Baucis ; au^tot je me sens attendri à l'aspect de ce peu qui reste à l'indigence hospitalière ; ma paupière. s'humecte, sans que j'y prenne garde , et vos débris d'un ménage rustique ont , pour mon cœur comme pour mes yeux, une naïve éloquence.
Nous sommes étonnés que ce sujet soit échappé à nos Téniers , à nos Laurent , not Bouton , nos Trimolet, nos Lescot ( M^®.), nos Boilly. Leur talent y eût été bien mieux en relief que dans ces éternels intérieurs ^ dont l'imitation , d'abord admirée comme premier jet , n'excite plus aucune surprise et à cdté desquels le connaisseur passe , sans les honorer d'un coup d'œil , non que la faci-
i64 ou TAAI
lité du procédé f une fois connu, les aittro(f midtipliés , mais parce qu'ils sont vides de pensée et de sentiment.
C'est une erreur que d'attacher un trop haut prix à ces fidèles imitations d'une na^ ture morte ou commune, s*ils sont Tobjet principal d'un tableau : comme simple acce&^ soire , ils eti relèvent la valeur et ajoutent à l'illusion. Ainsi ces détails auront le droit de nous plaire ^dans la charmante composition de V Accordée de village^ ce chef-d'œuvre de Greuze , si le Père de famille lisant la Bible à ses enfans après le repas , ne prétendait au même titre.
La nature physique est quelquefois négligée et oublieuse de ses propres lois : la nature morale a aussi ses écarts ; on peut tirer parti de ceux-ci, dans l'intérêt même du vrai pittoresque. Il n'est pas de rigueiir ab^ solue que tous les personnages d'une scène concourent à l'action; l'essentiel est qa'Ss n'y forment pas des disparates. Par exemple, les enfans, dont la présence sera toujoQ» d'un intérêt si touchant dans les tableaux ) sont dispensés , par la légèreté de leur âge, d'en partager Texpression générale , à moins
Dans, les arts. f 65
que de fortes émotions physiques ne les obligent à y concourir ; ainsi dé tournerontils la tête à l'aspect d'un meurtre ou d'un supplice; et, comme ceux dont ils dépendent s'en repaissent les regards par un autre sen-* timent, ce contraste d'impressions ne lais-' sera pas d'ajouter à l'effet. Dans lés autres cas , quelle qu'en soit la grayité , leurs in-^ nocentes distractions , loin de déplaire au spectateur , reposent sa vue et donnent à l'ensemble un aspect de vérité. Les deux jo«^ lis morceaux de Greuze que nous venons de citer offrent de ces négligences pleines de charmes ; voilà aussi pourquoi, on n'en vou-' dra pas au Yicelli de ce que la jeune épouse , qui jette un regard de rigueur sur la femme adultère , tient par la main un enfant occu-^ pé. à promener son pied sur le dos du» chien«
Que de choses on exige de l'artiste en lui demandant uU caractère de vérité! quelles vastes connaissances des effets de la nature physique et du jeu mobile des passions humaines doivent être présentes à sa mémoire l Il faut qu'il interprète non-seulement la parole p mais le silence et jusqu'au refus ; U
l66 DU TKAI
fiiut qu'il sache que Rébecca descendit de son chameau dans la terre d'Hébron et se couYrit à la vue de rhomme' méditant au déclin du jour; qu'Ulysse élcTa un autel à la pudeur, dans l'endroit même où Pénélope, poursuivie par les instances de la tendresse paternelle, pour toute réponse , laissa retomber son voile ; enfin , il ne saurait ignorer que le moment présent du peintre doit, comme le Janus des anciens , renfermer le passé et l'avenir.
En effets dans le personnage que vous placez sous mes yeux^ moa esprit vent trouver eelui de la veille et celui du lendemain; il -yeut encore apercevoir une trace de l'acte achevé et de la d^étermination qui va le suivre. Attachez -vous aux hommes dans la conduite de leur vie privée ; examinezrles bien : si vous êtes bon observateur , ils vous
' Eo autem tempore, deambulabat Iseiac per viam qtm ducit ad puteum ; cujus nomen est viventis et videnti»...'. Et egressiis fuerat ad meditandum in agro , ineUnatâ famdie,.... Bebecca oonspecto Isaac^ descendU'de eamelo ef ait ad puerum : • Quis est ille komo. qui vtmt per agitun in occursum nobis ? • Dixit que ei : « Tpse est Dominus meus.'* At il la tollens cita pallitun suum , optruit se, Gllftsis , cap. 24-
DAKS L£S ARTS. tSf
donneront à entendre tout cela. Il en est d'eux conune de Toiseau qui ne pose pas sur une branche^sans laisser connaître le moment où il est arrivé et œlai de son prochain départ. Ce n'est pas seulemenf l'œil qui voit le tableau ou la statue ; l'esprit est de moitié dans cet examen : s'il est satisfait , il excuse , il pardonne beaucoup ; mais l'oeil est san» indulgence, et lors même qu'on s'est rais à l'abri de ses reproches » il plaide mollement la cause de l'artiste qui se laLsse traduire au tribunal du goût par igporance ou par défaut de vérité dans l'expression.^ C'est la nature morale qu'avant tout nous éprouvons le besoin de retrouver. Mi^ux vaut estropier vos figures que d'être iroid ou faux dans cette partie; péchez contre la règle ^ péchez contre le torse , si vous ne poqvea; faire mieux : c'est bien ce qui est arrivé à Kubens et au Poussin lui-même^ maisi gardezvous de pécher contre le seutiment, car c'est le plus grand des crimes en peinture,c'est le seul qu'on ne puisse vous remettre ; ç'est.le péché contre la vie intérieure , et. par conséquent contre le^ Saint-Esprit.'
î68 DO NU AHTIQUK.
CÇAf ITRÈ XIX.
tV VJÏ CHEZ I.ES ANCIENS ; DE CK Qu'iL PEUT tiKE CHEZ LES MODERNES.
Les anciens éfaiéttt plus disposés qne nom iïe le sommes à s'isokt de leurs accessoires. La tendance des mcefots et des tisages , le» secours demandés à chacun au nom de tous, la nécessité de repousser les irruptiotis étraiH gères , le service de la domesticité , moins étendu qu'il ne l'est aujourd'hui sous le rap-= port des hesoins de la vie , montraient au citoyen^ dans une bonne conformation de ses membres ,. le gage de son indépendance. Sans remonter aux temps héroïques, où li force musculaire décidait en partie de bt supériorité sotcialé , le Spartiate et l'Athénien y en présence desquels une jeunesse belliqueuse s'exerçait dans les gymnases ou dans les palestres , se plaisaient à suivre , dé l'œil, desmouvemens qui, par leur soupir énergie , attestent la perfection des organes^