‹ Du bluff au chantageChapitre 13 sur 44 · LA TENTATION DU RÉDEMPTEUR · texte numérisé non relu

LA TENTATION DU RÉDEMPTEUR

Quand il eut moralisé le Lot-et-Garonne et la Belgique, M. Bunau-Varilla n’eut pas une minute de lassitude, mais un moment d’anxiété : il avait épuré l’eau, le gaz, le lait, la justice, le théâtre populaire, la margarine et la céruse ; il avait fait marcher pêle-mêle la Merelli, le cheval, la rente, les nageurs, les aéronautes, le Président Loubet, l’abbé Delarue, les mutualistes, l’armée, le procureur général et le général André, la flotte, le Crédit Lyonnais, les automobiles, l’ogresse, l’ambassade d’Allemagne et les mouches et — comble des combles — les maîtres-chanteurs eux-mêmes ; il avait ouvert des ponts, pavoisé la Porte Saint-Denis, défriché le Champ de Mars, nettoyé la voirie et les postes, creusé une république à Panama en compensation d’un canal jadis oublié ; il avait fondé un ordre de chevalerie, une police, une fanfare, un stade, une religion. Hercule, au quart de ses travaux, se fût

déclaré las et décrépit, mais Varilla ne trouvait dans ce labeur formidable qu’une excitation nouvelle à régénérer les mondes.

Une seule angoisse étreignait son cerveau puissa.nt et téméraire, c’était de ne plus trouver dans l’étroitesse de Funivers d’éléments perfectibles et, comme Dieu le Père, au soir du premier sabbat, de s*e voir réduit à contempler éternellement la splendeur de ses œuvres.

/ Un homme vint cependant, un de ceux qui sont /admis dans la salle aux trois trônes.

Cet homme avait bu, ou pour de vaines monnaies s’était livré aux entreprises des démons.

(( Seigneur, dit-il, vous avez tout épuré, tout nettoyé, tout fondé, et cependant le peuple souffre encore... »

Varilla eut un geste d’incrédulité, mais l’homme néfaste poursuivit :

« Le peuple souffre d’un mal impitoyable :

l’absinthe. )>

Dégagé des terrestres contingences, le Maître ignorait la signification du mot barbare, et n’en devait, hélas ! connaître que l’amertume.

Le tentateur l’ayant alors transporté par l’esprit sur les quartiers populeux des villes, et les campagnes lointaines, lui montra des milliers et des milliers d’hommes attablés devant le chatoiement d’une liqueur d’opale.

A peine cette liqueur avait-elle, de son éphé-

LA COMPLAINTE DE L\4BSINTHE

mère baiser^ caressé les palais, qu’elle tenaillait les méninges et corrodait les estomacs.

En quelques mois, elle faisait des plus forts de pauvres êtres anémiques et mous, également incapables de produire et de se reproduire.

Et riiomme dit : (( Seigneu:^, voici le fléau.

<( Depuis des siècles, la science et la raison 'luttent vainement contre lui, et là où elles échouèrent, il n’y a plus que le Matm qui puisse réussir. Veuillez ! et tous ces hommes redevenus virils et beaux redonneront à l’humanité des fils innombrables. »

Et négligemment le tentateur ajouta : « Et tous ces lecteurs vous appartiendront. »

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