‹ Du bluff au chantageChapitre 14 sur 44 · IL COMMENCE SA MISSION · texte numérisé non relu

IL COMMENCE SA MISSION

Vingt-quatre heures après, le Maiin^ qui depuis quelques semaines ne s’était justement plus croisé avec aucun bluff reproducteur de numéraire ou de réclame, entreprenait contre l’alcool une croisade frénétique.

Cette croisade, qui commençait très bien pour la France, faillit finir très mal pour M. Caillaux.

Comme il s’empêtrait en de vains raisonnements budgétaires, M. Varilla voulut l’empaler de sa propre main :

« C’est de rempoisonnement du peuple qu’il

s’agit », s’écrie le Matin du 2 février 1907. Avec la tuberculose et l’avarie, l’alcoolisme est le plus redoutable ennemi de notre race ; et l’absinthe est le plus redoutable agent de l’alcoolisme.

« Tant de lamentations et d’objurgations sur la faiblesse de la imtalité, ne seraient pas nécessaires si l’alcoolisme ne ravageait le peuple français dans toutes les classes. La France était jadis un pays sobre ; on n’y buvait que du bon vin qui donnait une ivresse légère et gaillarde. La France compte maintenant parmi les pays perdus d’alcoolisme ; et l’ivresse que donnent les alcools frelatés, les poisons, l’absinthe surtout, est une ivresse sombre et furieuse, préface de la folie ; elle dégrade Forganisme entier : elle abrutit, stérilise et perd toute la race.

(( Des pays courageux se sont débarrassés, du fléau. La Suède et la Norvège, par exempl?. ont guéri leurs peuples déjà gangrenés. La Suisse engage la lutte à son tour ; plusieurs cantons, sans souci des intérêts particuliers, ont absolument prescrit l’absinthe.

« De bons Français allaient obtenir pour la France la même mesure de salut. Et le ministre des finances s’y oppose.

c( Le ministre des finances met la France audessous de la Chine.

« La Chine aussi était en proie à un mal terrible : à l’opium, que les Européens lui avaient

LA COMPLAINTE DE L’ABSINTHE

imposé à coups de canon et qui énervait, affolait, décimait ses peuples. La Chine vient de s’affranchir. Une série d’édits impériaux ont condamné l’opium, imparti un délai aux commerçants pourliquider leur trafic, fermé les fumeries, prononcé que tout fumeur d’opium serait immédiatement chassé de l’administration civile ou des grades militaires, s’il ne renonçait à son vice. Dans quelques années, la Chine sera guérie.

« Les Chinois nous appellent des « barbares ». Nous ne leur en avons donné que trop de raisons. Mais la meilleure raison qu’ils auront de nous traiter de sauvages, sera certainement de nous voir en proie à l’alcool, alors qu’ils se libèrent de l’opium.

, (( Si le ministre des finances de la République exerçait ses fonctions dans l’Empire chinois, il aurait déjà fini sur un pal. Nous ne lui souhaitons pas un châtiment si tragique, mais il le mériterait.

(( A quelles considérations peut-il obéir, quand il résiste au salut du peuple qui lui a confié sa fortune ? Aucun intérêt particulier, aucune commodité bureaucratique, aucune raison fiscale ne doivent prévaloir contre l’intérêt le plus grave et le plus évident du pays.

« L’absinthe empoisonne le peuple français; l’absinthe doit disparaître de France comme

Quelcines mauvais esprits accoutumés aux indignations du Matin prétendirent bien que ce n’était qu’un simple épisode de la chasse au client, la parade devant la caisse. D’autre^i remarquèrent avec malice que l’absinthe si amère en première page aux lèvres de Varilla, s’adoucissait en seconde au palais de Madeline, quand il pouvait la boire, à 25 francs le petit verre dans la coupe des Communiqués.

Toute noblesse a ses détracteurs, tout sacrifice ses jaloux, mais le Maihi dominait de toute la hauteur de sa conscience le rire des incrédules. Il continuait imperturbable :

.(( Il faut prohiber l’absinthe.

(( Le Matin a entrepris une vigoureuse et bienfaisante campagne, contre les alcools qui tuent, contre les tord-boyaux et les casse-poitrine, les alcools additionnés d’essences,, les vitriols de la chimie industrielle, toutes les mixtures innombrables dont le feu liquide corrode l’organisme de la nation, épuise ses forces, détraque son cerveau et livre la race débilitée à la menace de toutes les contagions.

c( Qu’on brûle tous ces alcools dans les chaudières des automobiles, et dans les réservoirs des

LA COMPLAINTE DÉ L AL61NTHE

niotaurs, mais qu’on ne les verse pas dans les estomacs.

(( L’absinthe est de toutes ces drogues la plus nooive. Elle a été le 13 mars 1903 condamnée à runanimité par l’Académie de médecine comme (( stupéfiante et épileptisante ». La Belgique, l’Alsace-Lorraine, la Suisse, l’ont proscrite. Elis est presque inconnue dans les autres pays. La lErance consomme 200.000 hectolitres d’absinthe chaque année. La .consommation en a quintuplé depuis 25 ans. Si l’on agit pas de suite, il sera trop tard.

« Notre cri d’alarme a été entendu.

(( Les savants, les hygiénistes, les^ sociologues sont avec nous. De toutes parts, ils pressent le Matin de les aider à conjurer ce fléau générateur de la tuberculose, de la folie et du crime.

(( Les viticulteurs sont avec nous, car ils sont les premiers atteints dans leurs intérêts par la contagion de l’absinthe.

(( Les débitants sont avec car ils se las¬

sent de vendre sans iDrofit des boissons empoisonneuses, ils en ont assez d’entendre qualifier leurs débits d’assommoirs.

<( Le Matin saura prouver au Parlement que l’opinion publique est du côté du bon sens, et le vendredi 14 juin, 5.000 citoyens réunis au Trocadéro affirmeront leur volonté de délivrer la France de la tyrannie des empoisonneurs. »

« Le Matin »'

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