IL TOMBE POUR LA PREMIÈRE FOIS
Et le vendredi soir les 5.000 hommes furent en effet au Trocadéro. Les savants, les hygiénistes et les sociologues discoururent dans la salle sur les méfaits de Talcool et les bienfaits du Matin,
Quant aux débitants et bien qu’on les eût enrôlés d’office dans le bataillon de la tempérance, ils préférèrent, pour ce jour-là, rester à la porte...
Malgré cette défection, ce fut un beau specy acle quand même, un beau spectacle qui vengea
la philanthropie de tous les quolibets des sceptiques. Varilla s’en emplit justement d’un noble orgueil :
« De toutes les campagnes que nous avons entreprises pour la salubrité publique, aucune ne nous a procuré autant de fierté que cette bataille contre l’absinthe meurtrière. Tous les honnêtes gens de France, tous les nobles esprits, ^tous les cœurs généreux sont avec nous. Et dans la grande salle du Trocadéro, comble jusqu’au faîte, c’est le cœur de la France que nous avons senti battre hier. »
Les' conjurés ne s’étaient pas séparés sans faire sur le cœur de la France et la collection du Matin d’héroïques serments.
LA COMPLAINTE DE L’ABSINTHE
Sous la conduite de Varilla, ils devaient marcher dès le lendemain à Tassant des Chambres et leur arracher définitivement la proscription de Talcool.
Or, les lendemains se sont levés pacifiqued et taciturnes, sans que les cohortes impatientes aient vu revenir leur chef.
Elles attendirent une semaine, elles attendirent un mois. Bunau-Varilla ne revenait toujours pas, et les savants, les hygiénistes et les sociologues se demandaient avec angoisse si, lui aussi, n’avait pas titubé sur le chemin, au souffle empoisonné du maudit !
A défaut de Varilla, le 17 novembre vint et le Matin parla :
Depuis quelques, mois il existait, entre le Matin et les débitants de France, un malentendu, dont la cause initiale provenait des campagnes que nous avons faites dans nos colonnes contre les fraudes de toute nature visant les produits alimentaires en général et les boissons en particulier.
Dans une conversation avec M. Girardin, Thonorable président de la Fédération nationale des débitants, nous n’avons pas eu de peine à expliquer'le but que nous avons poursuivi.
Si quelque expression échappée au cours de notre campagne contre Vahsinthe a pu faire croire que nous avions une autre pensée, nous n'hésitons pas à déclarer que cette interprétation ne correspondait à aucun titre à la réalité.
Nous n'avons donc jamais pu penser que le commer-
çant excédait son droit quand il débite une marchandise qui a cours légal et qui, lorsqu’elle n’est pas fraudée, est reconnue saine par la Commission d’hygiène de la Chambre.
C’est pour couper court à toutes ces interprétations, au moins fantaisistes, que nous avons tenu à déclarer ici même que, désormais, l’entente est complète entre le Matin et toutes les corporations commerciales et industrielles, y compris le^ débitants et les distillateurs.
Pauvre France ! Tes savants, tes hygiénistes et tes sociologues n’avaient que trop raison de craindre.
Bunau-Varilla avait transigé avec la tuberculose, le crime et- la folie, il avait pactisé avec le vitriol, le tord-boyaux et le casse-poitrine.
Bunau-Varilla avait fait la paix avec l’absinthe !
l’immolation
Comment s’était accomplie la chose abominable et comment l’innocence du Rédempteur setait subitement flétrie dans les bras verts de la sirène ? Les savants, les hygiénistes et les sociologues n’en surent jamais rien. Le Matin jeta sur ce triste spectacle les longs voiles de deuil de ses kilomètres de papier.
Tout comme l’Alsace-Lorraine, l’absinthe fut définitivement mise âu nombre des tristes choses
LA COMPLAINTE DE L’ABSINTHE
dont il est dit : <( Pensons-y encore, mais n’en parlons plus ! »
Mais bien que le Matin iTen voulût, hélas ! plus rien dire, l’univers devait cependant connaître un jour le secret de sa conversion et le petit chemin par où ce nouveau Saint Paul fila sur Damas.
1. Il existe au Matin un catalogue spécial de vocables obscènes et des choses dont on ne parle pas. Le mot de Panama fut rigoureusement interdit jusqu’au moment où les pourparlers avec l’Amérique le rendirent à nouveau présentable. Ernest Judet demeura prohibé jusqu’en janvier 1906 ; Henri Hochefort le restera jusqu’à la consommation des siècles. Lorsqu’on y est contraint par une nécessité absolue d’information ou de réplique, on dit « une feuille du matin » pour le Petit Parisien et « une feuille pornographique » pour le Journal.
Sur le tableau des hommes à l’index figurent essentiellement tous ceux, hommes ■ politiques, littérateurs ou savants notoires impliqués de tiédeur (ceux qui sont convaincus de désobéissance formelle sont tout de suite mis dans le seau aux ordures avec Humbert, Chaumié, Girard, Monod, Baschmann, Milliès-Lacroix, etc.). Le député qui a voté contre la volonté du Matin peut parler pendant trentesix ans à la Chambre, on ne mentionnera plus ses discours ni son nom et c’est ce qui explique la bilèveté et parfois l’absence de certains comptes rendps parlementaires. Millerand subit pendant de longs mois les douleurs de la proscription. Lorsqu’il avait parlé quatre heures sur les congrégations ou sur les douanes et qu’on ne pouvait décemment supprimer la séance, on usait de cet heureux euphémisme «c le président de la Commission du travail ». Clemenceau lui-même, suspect d’irrévérence, ne sortit de ce purgatoire que le jour de son entrée au ministère.
Quant aux hommes qui ont l’audace d’écrire au Journal, leur sort est infiniment plus simple : ils n’ont jamais existé. Lorrain ou Hérédia sont morts sans que le Matin l’apprenne et il s’est aperçu, l’autre jour, de l’existence de Pierre Baudin, c’était simplement pour faire imprimer, sous une tierce signature, quelques infamies sur son compte.
Je me hâte d’ajouter que ce chemin fut celui de la vertu, et. presque de l’héroïsme.
Tandis que du haut de ses rostres le Matin appelait au meeting les milices abstinentes, les • quatre Chambres syndicales des marchands de vins de la Seine faisaient en effet apposer cette affiche sur tous les murs de la capitale :
Sous prétexte d’enrayer l’alcoolisme, un journal, célèbre par ses campagnes désintéressées, mène actuellement le combat contre l’industrie qui nous fait vivre.
Il organise pour vendredi 14 juin, au Trocadéro, à 9 heures du soir, une grande manifestation antialcoolique sous le couvert de noms d’hommes éminents dont il abuse.
Nous ne laisserons pas passer sans protester toutes les calomnies dont on nous abreuve.
Le commerce honnête des boissons, auquel nous appartenons, se doit à lui-même de s’élever avec la dernière énergie contre une campagne de presse éhontée.
Contribuables, nous ne pouvons admettre que le Gouvernement mette des musiques militaires et des musées nationaux à la disposition d’entreprises privées destinées à ruiner toute une catégorie de contribuables.
A une manifestation provocatrice, répondons par une manifestation pacifique et grandiose.
Donnons-nous tous rendez-vous, le vendredi 14 juin, à 8 heures du soir, sur la place du Trocadéro.
Plusieurs milliers de débitants accoururent à cet appel et firent au Matin, d’abord interloqué
LA COMPLAINTE DE L’ABSINTHE
de cette interversion des rôles, une? telle musique civile, qu’on n’entendit plus la musique militaire que le gouvernement affecte, comme il est juste, aux sorties officielles de M. Bunau-Varilla
Lorsque celui-ci fut remis de cette première émotion, il envoya aux manifestants la prose de M. Madeline^ et à leurs quatre chambres syndicales une assignation en 25.000 francs de dommages-intérêts chacune, sous prétexte que la phrase « un journal célèbre par ses campagnes désintéressées » endommageait gravement « sa probité, son honneur et sa considération ».
Les chambres syndicales répliquèrent :
« Nous savons maintenant ce que valent la (( probité, l’honneur et la considération du a Matin, 25.000 francs les trois articles, soit « 12.499,50 pour la probité, autant pour l’honneur « et les vingt sous qui restent pour la considéra- <( tion. C’est encore trop cher. »
Et après avoir longuement exposé que le Matin n’est à leur sens qu’un journal de bluff, d’intimidation et de chantage, elles répètent crânement :
« ISIous affirmons que les campagnes du Matin (( sont des campagnes intéressées. A défi, défi et (( demi. »
En même temps, elles envoient à tous les ma!rchands de vin du territoire cette proclamation reconventionnelle de la grève des lecteurs :
Débitants de France, laisserez-vous plus longtemps crier à votre porte : « N’entrez pas clans ce café, la bière que l’on y vend contient de Tacide picrique, le vin est fait avec de l’eau sale, les alcools avec du poison... » ?
« Les cafetiers, qui, dorénavant, auraient sur leur table le Matin, où on les traite d’empoisonneurs, seraient des imbéciles, mûrs pour toutes les avanies et tous les coups de pied au c... »
Puisque la Presse se mêle de nos affaires, nous allons nous mêler des siennes.
Puisque le Matin veut nous supprimer par la prohibition de Lun de nos articles et progressivement, la suppression de tous les autres, nous allons, de notre côté, le supprimer tout de suite pour l’empêcher de nous nuire à l’avenir.
Débitants de vins, supprimez le Matin ! Vous trouverez ci-jointe une afiiche que vous apposerez dans votre établissement. Elle informe vos clients que vous ne recevrez plus ce journal.
N’achetez vos autres journaux qu'aux dépositaires de votre ville qui ne recevront pas le Matin; c’est de la défense professionnelle, c’est de la solidarité commerciale. Ne vous laissez pas intimider, vous êtes maître chez vous.
Le Matin est comme l’absinthe, une marchandise, et dire que l’on n’en a pas, c’est la simple constatation d’un fait.
Affichez sur tous \os murs :
ICI ON NE REÇOIT PLUS LE JOURNAL LE Matin.
Tandis que les fils de Noé trépignent ainsi dans la plaine, Bunau-Varilla, impassible, sui les
LA COMPLAINTE DE L’ABSINIHE
monts, regarde toujours la France éperdue d’alcool qui réclame un Messie. Il rit de leurs vains efforts, et le Matin verse toujours son torrent de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.
Mais un soir que, dans le rayonnement des premières étoiles et la sérénité de ses derniers desseins, il dominait ainsi les vaines agitations de la terre, Madeline, l’ange qui porte les clefs de la caisse et le secret du chiffre, monta jusqu’am lui.
Madeline avait comme de coutume un visage crépusculaire et le grand livre où les bons sont séparés des méchants.
Or, Bunau-Varilla, ayant abaissé les yeux sur
la colonne des élus, eut un grand cri. Du
mois de juin au mois de novembre, le Matin avait perdu 95.943 lecteurs !
Le lendemain, dès l’aube, d’augustes émissaires sonnaient à la porte du Président de la Fédération nationale des débitants.
C’était le Matin qui demandait pardon.
M. Girardin accueillit avec défiance ces envoyés du paradis et la nuit était depuis longtemps close quand, au nom de l’absinthe, de l’alcool, des tord-boyaux, brûle-gueule et cassepoitrine, de tous les acides qui corrodent, de toutes les essences qui brûlent et de tous les poisons qui tuent, il daigna venir dans le saint des
saints de l’avenue du Trocadéro, recevoir les excuses du vaincu.
Les conditions furent impitoyables.
Le remboursement immédiat par le Matin de tous les frais de la campagne, c’est-à-dire de toutes les dépenses faites contre lui dans la manifestation du Trocadéro et l’apposition des affiches injurieuses sur la totalité du territoire.
2^ Le désistement pur et simple de tous les procès intentés contre les chambres syndicales, leurs présidents ou leurs adhérents, par le Matin qu’ils avaient traité de journal de bluff e' de chantage.
3° Des excuses publiques en tête du Matin.
Voici comment les chambres syndicales rendent compte à leurs adhérents de cette journée mémorable :
Nous devons à nos sociétaires des explications sur la clôture des hostilités entre le Matin et le commercei^ des boissons.
Avec une opiniâtreté que nous ne pouvons nous défendre de constater avec plaisir, parce qu’elle est un témoignage de notre force, le Matin a tenté des travaux d’approche en vue d’arriver à négocier amiablement.
Nous n’entrerons pas ici dans le détail de ces négociations, mais nous tenons à faire savoir à nos sociétaires que le président de la Fédération, mandaté par ses collègues, présidents des trois autres syndicats, n’a pas cru devoir accepter les propositions du Matin qui lui paraissaient insuffisantes. La direction de ce
LA COMPLAINTE DE L’ABSINTHE
Et le tout certifié sous cette forme par le contreseing de M. Madeline :
Paris, le G novembre 1907.
Monsieur Girardin,
président de la Fédération nationale des débitants, 32,. rue Mathis, Paris.
Nous espérons que l’article paru aujourd’hui dans le Matin a dû donner à votre Fédération entière satisfaction et aura dissipé tout malentendu.
Comme nous désirons qu’aucun regret ne demeure dans votre esprit et que vous nous avez dit que la manifestation contre le Matin avait chargé votre budget de dépenses importantes, nous tenons à participer à celles-ci.
journal voulait bien payer une indemnité de guerre ; mais tout en s’engageant à ménager à. l’avenir les débitants, elle regimbait devant une reconnaissance avérée, publique et signée d’elle-même de ses regrets et de ses intentions. Or M. Girardin en faisait une condition sine qua non. Il exigeait un article en première page, voire en tête du journal où le Matin publierait une sorte d’amende honorable.
Tous ceux qui ont lu le Matin du 7 novembre ont certainement été surpris. L’article le Matin et les Débitants constitue une véritable capitulation.
Nous n’avons fait aucune démarche, nous avons même résisté à bien des pourparlers, mais quand nous avons vu quels avantages nous pourrions tirer d’une victoire qu’il ne tenait qu’à nous de remporter, nous n’avons pas hésité à signer, nous allions dire : à dicter la paix.
Nous vous envoyons donc sous ce pli un chèque de 10.000 francs sur la Banque de France.
Si vous avez dépensé une somme moindre, nous vous autorisons à donner le surplus à une bonne œuvre et nous approuvons à l’avance l’usage que vous en ferez.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre considération distinguée.
Le Président du Conseil d’administration, J. Madeline.
Une grande tristesse passa dans les yeux du Rédempteur.
Lui, qui avait dompté la République et les rois, terrifié les ministres, fait la marche de l’armée, de la flotte et des ballons, se rendre à des marchands de vins !
Une dernière fois il pensa à la France ingrate, aux générations débiles, aux tares qu’elles auraient encore, aux enfants qu’elles n’auraient plus, et dans un immense soupir qui rappela VEli! Eli! lamina sahactani, du Calvaire, il capitula.
Il venait de s’immoler pour le salut de la vente.
P.-S. — La capitulation du Trocadéro n’a d’ailleurs* rien sauvé du tout.
Les débitants de France ont pris les 10.000 francs, mais ils n’ont pas rendu leur clientèle, ainsi qu’en témoignent les tableaux de vente du Matin du 1” janvier 1905 au U janvier 1908.
LA COMPLAINTE DE L’ABSINTHE
Mois
janvier.
Février.
Mars. .....
Avril.
Mai.
Juin.
Juillet.
Août.
Septembre. . .
Octobre. . . .
Novembre. . .
Décembre. . .
A l’heure actuelle, cette vente stationne péniblement entre 520 et 525.000 exemplaires.
La vente descend, il n’y a que la mésestime qui monte.
Thérèse n’a pas chanté