VIVENT LES DIVIDENDES, MESSIEURS
En ce même mois de mars 1904 et tandis que dans les conseils tâtonnants du boulevard Poissonnière on décidait du sort de la Belgique et de la morale, la Compagnie Belge des chemins de fer du Congo se débattait à Bruxelles contre les variations de la fortune.
La Compagnie des chemins de fer du Congo était une société anonyme qui possédait 30 millions d’actions, 51 millions d’obligations et dixsept administrateurs aux appointements de trente mille francs par année, soit, pour les plus laborieux d’entre eux, sept ou huit mille francs par heure de travail.
Les obligations avaient été, comme il convient, rései’vées au vulgaire, mais le capital avait été
couvert de la sorte : quinze millions par l’Etat belge, dix millions par les diverses sociétés congolaises auxquelles le roi Léopold avait primitivement affermé ses domaines africains, et cinq millions par un syndicat de capitalistes inteimationaux. Les statuts prévoyaient, en outre, 4 SOCTparts de fondateurs, parts sans valeur nominale que les parrains de l’entreprise s’étaient naturellement offertes à titre de jetons supplémentaires.
Bien que constituée dans le but louable de faire communiquer Matadi avec Stanley-Pool, ce chemin de fer servait surtout à conduire un certain nombre de financiers sans scrupules à des fortunes vertigineuses. Jamais aucune Bourse n’avait, avant la Bourse de Bruxelles, connu le scaiidale d’un tel agio. Dès le début et alors que non seulement la ligne inachevée n’avait aucune valeur, effective, mais qu’elle timpluraÂt encore pour son achèvement une nouvelle subvention de l’Etat belge, de savantes campagnes de presse triplaient en quelques mois ses actions ordinaires et cotaient ses parts de fondateurs à des cours de folie.
En 1895, personne n’en voulait à 99 francs ; en 1897, on n’en trouvait plus à 15.000 francs pièce, ce qui permit aux heureux bénéficiaires de revendre soixante-douze millions les 4 800 parts qui ne leur avaient rien coûté et qui ne valhient encore rien, puisque leur participation éventuelle
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aux dividendes ne reposait, comme ces dividendes eux-mêmes, que sur de simples hypothèses. Un ingénieux système de dépêches, tour à tour affligeantes et laudatives, maintenait d’ail- Jeurs en haleine ces parts versatiles qui variaient ainsi d’un millier de francs d’une semaine à l’autre. Et comme c’étaient naturellement les mêmes initiés qui achetaient en baisse, et revendaient en hausse, on peut estimer à plusieurs centaines de millions les sommes qu’en moins de cinq ans ils arrachèrent à l’épargne publique.
Un jour vint cependant, le 1®^ juillet 1903, où le fameux chemin de fer dut sortir de l’hyperbole pour entrer dans la circulation.
Les exercices de 1900 à 1903 furent excellents en tous points et supérieurs, en tout cas, aux prévisions techniques. Il en résulta que les titres, désormais solidaires de recettes précises, subirent une dépréciation, radicale et s’équilibrèrent au cours moyen de 1250 francs pour les actions et de 3 500 francs pour les parts. Bien qu’il n’eût jamais autant valu qu’à l’époque où il n’existait pas, le chemin de fer du Congo restait un placement de premier ordre pour les souscripteurs de la première heure.
Or, c’est quand il abandonnait ainsi le bluff
originel pour s’aiguiller sur la voie normale, qu’une suite de graves incidents faillit compromettre pour toujours sa jeune prospérité.
Au début de 1904, la Compagnie du chemin de fer se trouva sous la menace subite de ne pouvoir plus payer de dividendes.
Voici ce qui s’était produit :
Lorsqu’elle avait fait appel au concours de la Belgique, le Parlement lui avait consenti en deux fois une souscription de quinze millions, mais sous la clause formelle, incorporée dans la loi de 1904 ef répétée dans la convention de 1906, que l’Etat belge pourrait racheter la concession, soit au cours des travaux, soit dans les cinq ans qui suivraient l’ouverture de la ligne, en reprenant toutes les charges et en remboursant au pair le capital social.
Le délai prévu expirait le 1®^ juillet 1903, et les résultats dii premier exercice avaient créé un courant favorable au rachat. L’Etat belge, déjà possesseur de la moitié des actions, se prévaudrait inévitablement de cette occasion de reprendre les autres à bon compte. Les actionnaires qui, eux, ne tenaient pas du tout à être remboursés au pair, entreprirent dès le début de 1901 des négociations préservatrices et, le 12 novembre de la même année, signèrent un nouveau contrat basé sur ces deux concessions apparemment réciproques :
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1. Le gouvernement belge consent à suspendre jusqu’au juillet 1916 son droit de rachat.
2. La Compagnie du chemin de fer consent en retour une réduction immédiate de 30 p. 100 sur les tarifs.
Les promesses sont généralement plus commodes à faire qu’à tenir. La Compagnie, prête à tous les sacrifices pour échapper à la catastrophe, se prépara à tous les atermoiments pour échapper à sa parole. Elle avait bien dégrevé les voyageurs — mythes inconnus dans un pays où l’administration prévoyante n’abandonne pas précisément les nègres au hasard des voyages d’agrément, — mais elle refusait avec constance le dégrèvement global des. marchandises. En pratique, l’Etat exigeait une remise de 30 p. 100 ; le chemin de fer en opérait une de seize. La’ querelle aurait pu se prolonger si le roi Léopold II, pour qui les affaires sont les affaires, et l’arithmétique une science fort exacte, n’avait, en sa qualité de propriétaire de Congo, signifié à la Compagnie réfractaire qu’en attendant la rupture du contrat, il lui refusait toutes les concessions territoriales en instance et mettait, par surcroît, l’embargo sur toutes les sommes qui lui étaient dues pour les transports officiels.
C’est au milieu de ces péripéties fâcheuses que
s’ouvrit rassemblée générale du 20 janvier 1904. Le collège des commissaires appela d’abord toute l’attention de l’Assemblée sur la gravité des événements :
(( Qu’il nous soit permis d’exprimer l’espoir de voir survenir une prompte solution des différends survenus entre l’Etat Indépendant du Congo et notre Compagnie. Le rapport du Conseil d’administration dont il va vous être donné lecture, vous renseignera sur la portée de ces différends et attirera spécialement votre attention sur les conséquences financières qu’ils peuvent avoir pour notre Compagnie )).
Et ce rapport avertisseur s’exprimait ainsi :
(( Des divergences de vue qui auraient, si la manière de voir de l’Etat du Congo pouvait être admise, des conséquences très graves pour notre Société, existent entre l’Etat Indépendant et votre Conseil d’administration au sujet de l’exécution à donner à la convention du 12 novembre 1901...
Sur ce litige s’en est greffé un autre. L’Etat Indépendant a, vis-à-vis de la Compagnie, du chef des transports effectués jusqu’au 1®^ janvier 1904 une dette d’environ 2.800.000 francs. Lorsque le différend sur l’interprétation à donner aux clauses ci-dessus a pris naissance, l’Etat a d’abord déclaré qu’il ne nous ferait plus aucun versement, basant son refus sur ce qu’il aura droit à certaines (( ristournes )) quand la liste complète des marchandises à dégrever sera arrêtée.
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Vous avez, au lendemain de PachèvemenÊ de la ligne qui n’a été terminée qu’au bout de plusieurs années de lutte, pendant lesquelles vos capitaux non rémunérés ont couru les plus grands dangers (c'était l’époque où les parts de fondateurs se vendaient 15.000 francs !), consenti de très considérables réductions de tarifs. Nous ne pouvons admettre, et nous sommes persuadés que vous serez unanimes à partager votre manière de voir, que la Compagnie soit tenue à d’autres réductions que celles qui sont prévues par les conventions que vous avez alors approuvées et par les modifications au cahier des charges que vous avez votées. )>
C’étaient des récriminations ; ce n’était pas une solution. L’Assemblée se sépara sans conclure mais, à son défaut, le public tirait énergiquement les conséquences du conflit. Les valeurs de la Compagnie — actions ordinaires, actions de capital, actions de jouissance et parts de fondateurs — glorieusement stationnaires jusqu’en avril 1903, avaient entrepris une marche inquiétante vers l’inconnu.
Elles cotaient respectivement :
1903 En mai.
— En juin.
— En juillet ....
— En octobre . . .
— En décembre
1904 En janvier . . . 1146 — En février . . llüü
Le 1^^ mars enfin, veille du jour mémorable où, nouveau Pierre-l’Hermitte, M. Maurice Bunau- Varilla entreprit la délivrance du Congo et des Flandres, elles plongeaient au plus bas des cours enregistrés.
L’heure n’était pas aux vains propos avec un monarque intraitable : elle était aux actes ! Le 3 mars se réunit, au 48 de la rue de Namur, non plus un Conseil d’administration, mais un Conseil de Guerre qui prit, à n’en point douter, des résolutions terribles et fécondes. Dès les jours qui suivent et comme rejointes dans leur fuite par l’annonce d’un céleste concours, les valeurs s’arrêtent subitement. Elles tournent d’abord sur elles-mêmes, hésitantes et craintives.
Les renforts arrivent. Elles se maintiennent bravement.
Et puis, aux premiers jours d’avril, c’esi une rumeur vague, une allusion, un bruit qu’on
chuchote :
Vers le 15, la grande nouvelle s’affirme. Le miracle serait accompli. Le plus opiniâtre des
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hommes et le plus orgueilleux des rois, aurait capitulé devant la Compagnie. Elles en frétillent d’allégresse dans les cotes de la Bourse.
A la fin du mois, la victoire est officielle ; elle est si complète qu’elle est presque incroyable. Non seulement le roi transige sur la question pendante des tarifs, mais il recule de 1907 à 1910 l’époque où la Compagnie devrait, en vertu des articles 21 et 22 du contrat, consentir de nouvelles réductions ; il apure à l’amiable tous les comptes arriérés et, moyennant une somme dérisoire de 1 fr. 50 par hectare, cède à la Compagnie dix mille kilomètres carrés dans les meilleures terres du Congo. Ce n’est pas un succès, c’est un triomphe ; c’est léna, Wagram, Austerlitz et Marengo. A mesure que les détails se précisent, parts et sixièmes, actions ordinaires, actions de capital, de jouissance et de préférence bondissent et rebondissent dans une poussière d’apothéose.
Mai.
Juin.
Juillet.
Août.
Septembre. . .
Octobre ....
Noveinbre. . . .
Décembre. . . .
Janvier.
Même en devenant de grands capitaines, les grands financiers ne devinrent pas bavards.
Ennemis de toute forfanterie superfine, ils enregistrèrent avec décence les avantages du traité et le poids du butin :
Messieurs^
Nous vous avons exposé dans noire dernier rapport les difficultés qu'avait rencontrées VappUcation de la Convention du 12 novembre J90I entre notre Compagnie et VEtat du Congo. Les dissentiments s'accentuèrent à un point tel que notre Conseil se trouva obligé, à un moment donné, de recourir à la voie judiciaire, mais bientôt des négociations en vue d'arriver à .une entente amiable purent être renouées. Les derniers pourparlers eurent un sort heureux et nous vous soumettons avec confiance les arrangements intervenus et qui s'inspirent de part et d'autre du désir
sincère de concilier tous les intérêts en cause .
Il n'est pas possible d'établir dès aujourd'hui quelles seront leurs conséquences dans l'avenir,
. mais il est certain qu'ils donnent à nos tarifs une
stabilité qu'ils n'avaient pas encore connue .
Ces nouvelles conventions mettent fin à une période troublée et il nous est agréable de constater qu'elles aboutissent à des formules simples, exclusives de tout malentendu
(Rapport à l’Assemblée générale ordinaire et extraordinaire du 20 juin 1905.)
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C’est en termes galants que ces choses étaient dites. Les simples formules eurent^ comme les pourparlers initiaux, « un sort des plus heureux ». Désormais, la Compagnie put librement développer son essor et ses cours sous l’égide d’un prince instruit par l’expérience. Le roi des Belges, retrouvait d’ailleurs en quiétude ce qu’il sacrifiaiL en argent. On constate, en effet, que, par un curieux phénomène de télépathie internationale, le roi des Belles cessa d’être pour le Matin un brigand couronné le jour précis où les titres du Congo reprirent leur course à l’infini.