‹ Du bluff au chantageChapitre 23 sur 44 · francs · texte numérisé non relu

francs

L’œuvre s’accomplit, on le voit, vite et bien.

Et à peine avons-nous achevé de recopier la seconde liste, qu’une troisième se forme et s’allonge sous nos 3 œux. Nous la donnerons demain en remerciant encore une fois nos lecteurs de l’ardeur généreuse qu’ils mettent à servir l’Art et le Peuple.

Le 15j il affirmait avec une touchante conviction que l’entreprise du Théâtre lyrique ne serait vraiment pas une entreprise ordinaire.

Quelques lecteurs du Matin nous ont écrit pour exprimer le regret que les actions des Théâtres Populaires soient fixées au prix de cinq cents francs et nous demandent s’il ne serait pas possible de les morceler en coupures de cent francs, par exemple. Il nous est malheureusement interdit d’accéder à cette demande : l’acte de société est ainsi conçu que les parts ne peuvent être subdivisées.

Au surplus, nous l’avons dit déjà, mais nous tenons à le répéter : pour fonder l’œuvre où s’empressent tant de bonnes volontés, nous voulons écarter tout ce qui ressemblerait à une entreprise ordinaire...

Le 19, c’était l’hymne triomphal :

Notre tâche touche à sa fin. Grâce à l’empressement admirable de ses amis, grâce à leur générosité, le Matin a pu réunir, en six jours, quatre cent vingt-

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quatre mille cinq cents francs sur les cinq cent mille nécessaires pour la fondation des Théâtres populaires.

Donner aux humbles, aux modestes, aux travailleurs les mêmes joies intellectuelles et les mêmes spectacles d’art qu’aux heureux de ce monde.

Voilà notre programme.

Le 24, enfin, c’était l’apothéose :

C’est fait ; les cinq cent mille francs nécessaires pour que soit fondée la société des Théâtres Populaires sont souscrits jusqu’au dernier centime. L’appel du Matin a été entendu ; l’œuvre si longtemps projetée par. les vrais amis de l’art et du peuple, et toujours vainement attendue va être réalisée, grâce à l’empressement admirable de nos lecteurs.

On remarquera sur la liste que nous publions une souscription de cinquante mille francs, inscrite au nom du Matin, qui a tenu à demeurer ainsi associé jusqu’au bout à l’œuvre dont il a eu 1 initiative.

C’est au directeur des Théâtres Populaires, c’est à M. Emile Duret qu’il appartient maintenant d’agir et de gouverner. Il est jeune, actif, vaillant et habile. Il a confiance dans le succès, et nous avons, nous, confiance en lui.

Go fie ad !

Qiuelques jours après l’ouverture, ce lyrique qui était de moins en moins ordinaire et que Varilla administrait financièrement à titre de membre du conseil de surveillance, avait mis le public dehors et les souscripteurs dedans. Jamais plus on n’entendit parler du Théâtre populaire, sauf entre Poidatz et Duret qui se traitèrent mutuellement de voleurs et de fripons.

Cet essai, malheureux pour les actionnaires, rapporta entre autres choses à Poidatz une instruction judiciaire qui resta pendant trois armées suspendue sur sa tête sans qu’aucun gouvernement eût l’audace de la clore par un mandat d’arrêt ou par un non lieu.

A peine une première campagne contre M. Bulot provoqua-t-elle une chaude et courte alerte.

Un soir que dans l’antichambre de la place Vendôme j’attendais mon tour d’informateur, M. Henry de Jouvenel, directeur du cabinet de M. Vallé, me fit brusquement appeler et me dit sans préambule :

— Poidatz est arrêté !

J’ignorais en ce temps de lointaine candeur que ce grand justicier eût lui-même des comptes à rendre à la justice, et j’en manifestai à 11 fois de la surprise et de l’émotion.

M. de Jouvenel me tendit une dépêche d’Havas •annonçant que le co-directeur du Matin venait d’être arrêté dans ses propriétés de l’Indre, et tandis qu’il sonnait frénétiquement aux téléphones de tous les bureaux de la Sûreté générale et du Parquet pour prévenir, s’il en était encore temps, la redoutable catastrophe, il ajouta

— Bulot est capable de tout. Tout de même, si l’ordre est exécuté, il n’y a plus rien à faire. Il ne lâchera pas sa proie.

TOUTE LA LYRE

Au dehorSj les camelots criaient les journaux du soir et leur manchette sensationnelle :

« Arrestation du directeur du Matin ». Le public tout imprégné de , la ténébreuse puissance du journal n’en croyait pas ses oreilles et les gens disaient entre eux : C’est de la blague, on n’oserait pas !

On n’osa point en effet, ou du moins on n’osa pas longtemps. Dès le lendemain, Poidatz, victime d’un simple malentendu ou d’une cruelle plaisanterie du Parquet, sortait fier et libre du ministère de la justice. Il avait, en quelques minutes, convaincu le ministre de l’utilité immédiate d’oublier les vieilles histoires et les vieux mandats, et le gouvernement fut trop heureux de signer a ce prix la paix et le non-lieu.

Le Matin (j;ui dit tout s’abstint d’ailleurs de dénoncer ce scandale, préférant attendre que Rochette, Humb et Rab lui fournissent une meilleure occasion d’apprendre au public comment, à notre époque, les grands financiers savent toujours faire marcher à la fois, les gogos, les magistrats et les ministres.

'r R A N s s A I I A RIEN

L’ardeur à la fois patriotique et scientifique du Matin a trouvé trop étroites les bornes du conti-

nent. La voici qui se consacre au développement et à la défense des colonies.

Le 6 janvier 1900, MM. Poidatz, Varilla et leur font, en ces termes, cadeau du Transsaharien, qui reliera désormais l’Afrique occidentale à nos possessions algériennes :

Défendons-nous !

Faisons le Transsaharien, car Dieu sait ce qui se passerait et combien de temps nous l’attendrions encore s’il fallait compter sur le gouvernement pour le construire !

Ce'pendant la France est là que nous devons défendre.

Cependant, il importe de créer le chemin par lequel nous pourrions, en cas de conflit, jeter dix ou douze mille hommes de nos troupes algériennes sur les colonies anglaises de l’Afrique occidentale ou sur les traces de Marchand vers le Nil.

C’est par l’assaut de nos pioupious que nous répondrions aux injures des matelots de l’Angleterre.

C’est sur la terre ferme que nous battrons les vaisseaux de la reine !

Eh Hen ! Le Matin va réaliser ce v'rogramme que d'autres oublient ou négligent. Il va tout de suite organiser et lancer la mis^sion d'études qui reprendra et achèvera l'œuvre interrompue par ta mort de Flatters !

Il sait oe qu'il en peut coûter... et ce que cela coûtera, fût-ce un million, il le prend à sa charge.

L’œuvre est trop grande, trop belle, trop nécessaire à la prospérité du pays, pour qu"on la laisse encore longtemps à l’état de rêve. La France a besoin d’être défendue. Défendons-la.

TOUTE LA LYRE

Deux jours après, le Transsaharlen est fait c’est définitivement le Matin qui paye :

Le temps presse... Tout l’argent qu’il faut doit être réuiii sans retard... Un déficit, si minime qu’il soit, laisserait indécis et compromettrait peut-être à jamais le résultat.

Enfin — et ceci nous justifiera peut-être de pousser Végoïsme jusqu'à vouloir garder pour nous seuls d'abord, toutes les charges et tous le's risques. . . .

Tant mieux si d’autres attendent avec impatience l’occ asion de se dévouer aussi. Quand l’heure viendra, nous le leur dirons. Pour le moment, c’est le cœur plein de reconnaissance et de foi que nous remercions les braves gens qui nous tendent la main, mais le Matin, aidé de ses amis, tient à offrir le million nécessaire.

Il le donne à la France, pour que notre domaine africain puisse enfin acquérir Toutil de la prospérité qui lui manque.

Il le confie aux ingénieurs, qui composeront la mission, au chef qui la dirigera, aux officiers qui la garderont, aux soldats qui la défendront.

Et à tous ces braves qui vont travailler à parfaire l’œuvre des aînés, il est fier d'offrir les ressources destinées à garantir la fortune et la sauvegarde de la Patrie...

Et quelques mois après, la mission préparatoire s’embarque en effet pour l’Afrique inconnue. Elle est composée de M. Louis Blanchet, professeur au lycée de Constantine, de M. Dereims, professeur à la Sorbonne, de

M. Tignol;, attaché au cabinet du ministre des colonies, du lieutenant Jouinot-Gambetta, de deux interprètes et d’un courrier.

Le Matin leur offre, en attendant mieux, le passage à bord d’un transatlantique, une escorte de 33 tirailleurs, les subsistances nécessaires à la

durée de l’exploration, le tout aux frais. de la

RépulSlique.

Le 5 juin, la mission est capturée dans l’Adrar et le Matin paye... sur le budget du Sénégal, les trente mille francs de rançon qu’exigé pour leur délivrance le principal actionnaire de l’endroit. Les' dépenses imputées de la sorte aux contribuables s’élèvent à la somme de 64.831 francs.

Quelques jours après, Blanchet meurt à la peine et le Matin qui, pendant six mois, a éperdument battu le rappel de toutes les crédulités patriotiques sur ses illusions, ses efforts et son cadavre, consacre une somme de 3 fr. 95 à l’encadrement de son portrait dans le grand hall du boulevard Poissonnière.

On n’entendit plus parler du Transsaharien et du million pas davantage, jusqu’au jour où M. Roume, gouverneur de l’Afrique, télégraphia au ministre des colonies :

TOUTE LA LYRE

Gorée, 15 mai 1907.

...Le budget du Sénégal avait été invité à consentir des avances à la mission BlancLet en attendant que votre département pût en poursuivre le remboursement contre le journal le Matin qui s’était engagé à les prendre à sa charge.

La Cour des Comptes, à maintes reprises, a demandé la preuve de ce remboursement. Ses injonctions sont restées jusqu’ici sans réponse et je ne puis éviter d’appeler votre attention sur les inconvénients graves qu’il y aurait à imputer les dettes du Matin sur le budget de la colonie...

Au reçu de cette dépêche, M. Milliès-Lacroix ayant été assez indiscret pour demander au Matin des nouvelles du million, se vit aussitôt traité de simple Chaumié et livré, comme tel, à un long débordement d’injures officielles et d’enquêtes domestiques.

Seule l’annonce d’une interpellation prochaine put enfin décider M. Bunau-Varilla à l’accomplissement de deux beaux gestes : Il fit verser par les soins de la banque Besnard et JarlisLosky 25.000 francs d’acompte dans la caisse de l’Etat, et par ceux de M. Madeline, vingt-cinq pages de récriminations dans le sein du Parlement.

C’est ainsi que nos députés connurent que le Matin était le ministère du bien public et qu’il appartenait en conséquence à, l’Etat de payer sa réclame. Cette obligation était cette fois-ci d’au-

tant plus naturelle que le bluff du Transsaharien avait été lancé par MM. Poidatz, Varilla et pour le compte d’un syndicat belge !

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