MARCHE DE L’ARMÉE
Célèbre entreprise de charlatanisme patriotique qui consiste à faire venir de toutes les parties du territoire — sans négliger naturellement l’Algérie et la Corse qui ne se seraient jamais consolées de cet oubli — deux mille soldats pour servir d’hcmmes-sandwiches à la réclame du Matin.
Le chef de publicité du Journal exaltait en ces termes cette merveilleuse invention :
« Ce ne sera pas une fête de parti, ce ne sera pas une entreprise. de propagande suspecte, mais une manifestation grandiose qui n’aura eu de comparable depuis un demi-siècle, que la remise solennelle des drapeaux le 14 juillet 1880.
« Ce n’est pas meme une simple solennité sportive, c’est une manifestation patriotique sans précédent, une véritable fête nationale.
« Et qu'on ne dise pas surtout que le Matin est animé par une pensée de réclame. Quel est, dans ce pays, le groupfe de citoyens, le comité de puhlû
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cistes, le journal, en un mot, qui serait assez vil pour oser imaginer de coller des prospectus sur le drapeau, pour viser une affaire en affectant de préparer les batailles futures et pour e^scompter en vue des bénéfices le labeur de nos soldats?... Le peuplé de Paris aura sa large part dans les fêtes que le Matin prépare. Nous avons décidé, en effet, de concert avec M. le Ministre de ITnstruction publique, la direction des Beaux-Aits et M. Gailhard', qu'une représentation gratuite lui serait offerte le 29 mai. »
« Nous.sommes certains qu’après cette colossale épreuve où nous avons mis tous nos soins, quiconque aime la France et son armée sera content de nous !»
Il y eut, en effet, de la joie pour tout le monde, pour la France, pour l’armée, pour le peuple de Paris et surtout pour les contribuables, mais elle fut pour ces collectivités diverses d’ordre sensiblement différent.
L’armée eut pour sa part un mort, vingt-cinq malades dont plusieurs gravement. Elle eut, en outre, l’avantage de faire porter par deux mille hommes et deux cents officiers le brassard du Matin et le droit d’ajouter sur les drapeaux, après
Arcole, Austerlitz, Wagram, etc. « Panama, Ccngo, mai 1904 ».
Le Peuple de Paris ne fut pas oublié. La représentation gratuite qu’on lui avait offerte fut, en effet, donnée... aux invités du Matin (les simples soldats avaient été relégués au Trocadéro), aux officiers généraux,, aux fonctionnaires et aux rastaquouères des deux mondes.
Cette représentation fut prise sur les représentations gratuites qu'en retour de la subvention nationale le cahier des charges impose à VOpéra : C’était Bunau-Varilla qui recevait et le Peuple qui payait.
Quant aux contribuables, ce furent dans cette répartition providentielle, les mieux partagés. Ils eurent pour leur compte le transport et la subsistance (logement et nourriture) des deux mille hommes pendant trois jours.
Le Matin, qui ne demande jamais rien aux Compagnies de chemins de fer (sauf les certificats de désintéressement dont il a besoin pour ses procès) leur avait toutefois demandé la gratuité du transport.
Le Syndicat des grandes Compagnies, retenu dans les limites des cahiers d'es charges ne put y consentir. Les soldats voyagèrent donc en quart de place et le Matin remboursa au ministère de la guerre, service des transports, le prix du voyage, soit environ une dizaine de mille francs.
Sur une nouvelle insistance du Matin, les Compagnies qui savent qu’il en coûte très cher de lui refuser quelque chose, crurent s’en tirer à meilleur marché en lui envoyant un chèque de 10.000 francs sous forme de « participation à la grande manifestation nationale, patriotique, etc. ». Le Nord, l’Est, le P.-L.-M. inscrivirent leur part au compte des actionnaires ; l’Orléans i, l’Ouest et le Midi au compte de l’Etat, dans le chapitre de la garantie d’intérêts.
Il est, d’autre part, de règle absolue que tout soldat, fraction de troupe ou musique militaire qui se déplacent au profit d’intérêts particuliers soient pris en charge par le bénéficiaire.
Or, non seulement le Matin n’a ni logé ni nourri les deux mille hommes à son service, mais il n’a pas plus remboursé au Ministère de la guerre le prix de la nourriture et du couchage, qu’il n’a remboursé au Ministère des Colonies les frais de la mission Blanchet.
« La France, disait le Matin du 6 mai 1904, sera contente de nous ! » Si elle ne l’était pas, B au au- Varilla désespérerait décidément de l’avenir de la patrie...
1. La C® d’Orléans qui dessert le domaine impérial d’Orsay-Célo sait ce qu’il en coûte de manquer de déférence vis-à-vis de Bunau-Varilla.