LE SECRET DE LA COMÉDIE
La croisade du Matin pour la délivrance de la Belgique et la lutte de la Compagnie pour le maintien de ses cours ne constituent pas deux chapitres distincts de l’histoire contemporaine ? De même que les deux rapports généraux qui ouvrent et ferment l'ère des conflits, la feuille de présence de l’Assemblée martiale du 3 mars 1904 porte, en effet, ces signatures explicatives qui sont celles du Conseil d’administration du chemin de fer du Congo :
ÉDOUARD Despret, président.
E. DE Decker, négociant, vice-président
Colonel Thys, directeur-général.
MAURICE BUNAU-VARILLA, banquier (?) à Paris.
PHILIPPE BUNAU-VARILLA, ingénieur à Paris.
Comte d’Oultremont.
Baron Goffinet.
Ed. Oppenheim, banquier à Cologne.
Frank Philippson, banquier à Bruxelles, etc.
La présence insolite des deux frères à la tête des chemins de fer du Congo montrerait — à défaut d’autres preuves infiniment plus péremptoires — qu’ils en étaient les principaux intéressés, et que son Conseil d’administration était avant tout un conseil de famille.
Au ténébreux conciliabule de la rue de Namur, quand chacun des membres eut exposé ses craintes et son système, pour éviter l’effondrement des cours, M. Maurice Bunau-Varilla, jusque-là taciturne, se leva et dit :
« Vous êtes des enfants ! Dans quinze jours Léopold ne sera plus Roi des Belges. »
Et, aux collègues stupéfaits qui l’interrogeaient avec déférence, il répliqua simplement :
« Laissez-moi faire, je me charge de tout. )>
Le lendemain, dès l’aube, il m’expliquait, avenue du Trocadéro, que la conscience de l’Eu-
LA CHANSON DU ROI
rope ne supporterait pas plus longtemps le règne du souverain négrophobe, parâtre et débauché. Le soir du même jour, et parce que ses relations tendues avec l’orthographe et la syntaxe ne lui permettaient pas de les écrire lui-même, il dicta à Tun de ses principaux rédacteurs qui refusa de les signer les deux colonnes d’injures qui eurent pour titre : La Fin d'un Roi.
Et afin que, parmi ses collègues, nul n’igrjorât leur provenance, il les fit précéder de cette mention significative : « De notre envoyé spécial. »
L’envoyé, évidemment spécial à ce genre de besogne, n’était autre que lui-même.
L’ancien administrateur du chemin de ftr du Congo, qui m’a fourni cet exposé documentaire, défendait le Conseil de toute connivence avec Maurice Bunau-Varilla, et ajoutait à l’appui de ses dires :
(( Plusieurs d’entre nous sont inutilement intervenus pour arrêter la campagne odieuse qui. sous prétexte de défendre nos intérêts, compromettait l’honneur de notre pays. Après la publication du quatrième article des « Mémoires d’un roi », un financier belge, qui était rentré dans la nuit d’un voyage en Afrique et qui, par ses relations d’amitié avec le monarque et d’affaires avec Vaiilla,
paraissait plus à même de réussir, reprit en hâte le train pour Paris. Le directeur du Matin fut intraitable.
(( C’est tout au plus s’il n’exigeait pas qu’à l’exemple de votre procureur général et plus tarà de votre Crédit Lyonnais, le roi des Belges ne vînt lui faire en personne sa soumission publique.
(( — Dans ces conditions, insinuai-je, c’était peut-être moins du chantage que de la folie?
« — Folie en tous cas remarquablement judicieuse, reprit-il avec un sourire. Si M. Bunau- Varilla s’est borné à la simple conservation de ses anciens titres, il a réalisé, entre les cours du 1®^ mars 1904 et du 1®^ janvier 1905, un bénéfice de plusieurs millions. Mais, comme il était tenu heure par heure au courant des perplexités du roi et que, laissant une ample marge à la spéculation, la grande nouvelle ne filtra qu’avec lenteur dans le public, il lui a fallu une vertu surhumaine et que nous ne lui soupçonnons pas pour résister à l’occasmn de faire à son profit l’un des plus gros coups de bourse qu’ait enregistrés l’histoire financière de notre temps.
« Quoiqu’il en soit, M. Varilla calculait magistralement ses effets. Léopold était indifférent à l’injure et presque insensible au sarcasme ; mais, à l’heure où la jalousie de l’Angleterre et de l’Allemagne s’acharnait déjà sur l’administration du
LA CHANSON DU ROI
Congo, il ne pouvait pas permettre que l’opinion française se mît à leur remorque. Il plia son orgueil et ses droits devant l’intérêt de son œuvre et mit son paraphe au bas de sa chanson.
(( Deux des collègues de M. Varilla, le comte d’Oultremont et le baron Goffinet, donnèrent leur démission d’administrateurs, préférant la perte d’une fort attachante sinécure au soupçon de la plus lointaine complicité. »
Il y eut, après le grand air du roi, un silence discret. Il dura deux ans ; mais, en 1906, l’incorrigible monarque ayant accordé de nouvelles concessions territoriales sinon au préjudice, du moins à l’exclusion des anciennes sociétés congolaises dont M. Maurice Varilla est l’un des actionnaires considérables, la musique recommença sur de nouveaux airs : En 'partant pour Balaincourt. (( Il est enfoncé, le Vert-Galant... )>
La femme remplaçait simplement dans le leitmotiv le nègre hors d’usage.
Depuis quelques mois, le temps est de nouveau aux harmonies silencieuses. Léopold II pourrait actuellement s’offrir des harems et des hécatombes, violer la Constitution et empoisonner sa famille que le Matin ne saurait rien, car le péril commun à groupé de force, autour du roi, toutes
les sociétés jeunes ou vieilles qui se défient également de l’annexion parlementaire.
Tandis que, derrière les portées symboliques du boulevard Poissonnière, Bunau-Varilla bat joyeusement la mesure, Jules Madeline, l’excellent commis aux écritures, qu’il a coiffé par dérision d’un bonnet présidentiel, poursuit sa correspondance imperturbable. Il écrit par huissier à VHumanitéj à VIntransigeant, à VÉclair et à tous les journaux de France coupables de scepticisme :
« Nous mettons au Matin la vérité, l’honneur et la loyauté au-dessus de tout et nous défions qui que ce soit de prouver qu’un acte malhonnête ou seulement douteux puisse être reproché au très honorable journal que j’ai l’honneur de présider. »
Bien qu’en bon français, on préside plutôt un orpheôn, un orchestre, une fanfare, M. Madeline présiderait évidemment le Matin avec la plus parfaite honorabilité si on lui en laissait le loisir.
C’est lui qui répondait à un chef de service se plaignant qu’on eût fait signifier sous son nom une lettre apocryphe :
(( — Ah ! mon pauvre ami, on m’en a fait, k moi, signer bien d’autres!... »
La Plainte du Ministre