LE NETTOYAGE DES POSTES
En juillet 1905, M. Bérard est le modèle de tousles sous-secrétaires d’Etat de la République, et, sans être tout à fait l’antichambre du paradis, les postes ne sont encore qu’un vestibule du purgatoire :
M. Bérard est un des sous-secrétaires d’Etat lesplins consciencieux que la République, en ses enfantements perpétuels, ait mis au monde. Il tient le plus grand compte des critiques qui lui sont adresséeset tente, avec un zèle louable, d’y remédier. Il est actif et. travailleur. Il s’est, en outre, entouré de collabo-
rateurs qui l’aident avec intelligence dans sa tâche. Mais si M. Bérard est un administrateur modèle, il a une administration la plus routinière qu’on puisse concevoir.
Le Matin, bonne mouche, aidera naturellement le coche postal à sortir de l’ornière.
M. Bérard a besoin de crédits importants : le Matin bourdonnera jusqu’à ce qu’on l’entende dans les Chambres et l’opinion. Tout va bien : le CO che et la mouche montent fraternellement la côte du progrès.
Mais M. Bérard aurait-il parfois l’oreille un peu dure? et n’entendrait-il point certaines propositions d’intérêt public?
Le 22 août, le Matin lui pose une question :
Voyons, M. Bérard, une bonne fois, croyez-vous que cela peut durer ? Nous vous avons fait crédit longtemps, après vous avoir signalé les imperfections, pis que cela, l’ignominie de vos bureaux de poste.
Le 23, il lui pose un dilemme : « M. Bérard, il faut agir ou partir. »
Le 24, il lui impose cette solution radicale :
M. Bérard, vous êtes un criminel ; puisque vous ne nous donnez pas les explications nécessaires, il faut partir, et 'vous partirez !
M. Bérard aime son siège. Plutôt que de choir dans le vide, il préfère tomber .dans les bras de M. Varilla.
TOUTE LA LYRE
Le 31, on s’embrasse publiquement, a Bravo et « courage^ M. Bérard, vous pouvez faire beaucoup « de bien. Osez l’entreprendre et nous vous ai- (c derons à l’accomplir. »
, Les baisers du Matin ne sont jamais gratuits. Quelques jours après, M. Madeline se présente au bureau de la rue de Grenelle. Il vient justement pour aider M. Bérard à faire beaucoup de bien.
(( Monsieur le Ministre, dit-il, je vous apporte l’épreuve de l’affiche que nous nous proposons de mettre dans tous les bureaux de poste de France. »
Le sous-ministre eut un sursaut et lut : « Achetez le Matin, seul journal français relié pa?' des fils spéciaux à toutes les capitales du monde... »
(c Voyons, mon cher M. Madeline, soupira-t-il, je ne voudrais rien vous refuser, mais enfin ce que vous me demandez me paraît tout à fait impossible. C’est illégal, et il me faudrait ensuite accorder le même privilège au Petit Parisien^ au Journal... »
M. Madeline bondit comme s’il venait d’être mordu au cœur par le noir crotale des Andes.
(( Monsieur le Ministre, vous comparez le Matin à ces feuilles ! »
Et avant que le ministre éperdu eût trouvé un mot d’excuse, M. Madeline suffoquant s’était enfui vers le boulevard Poissonnière.
Quand M. Bérard revint à lui, il put lire dans
le Matin (5 octobre) que les bureaux étaient redevenus subitement d’une saleté repoussante et que M. Bunau-Varilla prenait d’office les fonctions du sous-secrétaire incapable.
Le lendemain l’équipe des nettoyeurs du Matir^ envahissait une vingtaine de bureaux de poste et M. Varilla eut tout de mêméj par le scandale, la réclame qu’il ne pouvait avoir par affiches.
En ce temps-là, M. Bérard prit tous les échos du Palais-Bourbon à témoin qu’il était la triste victime du plus odieux des chantages.
L’autre jour, il a rencontré M. Varilla qui lui a dit : (( Mon cher ministre — car vous le redeviendrez, c’est entendu — mon cher ministre, donnez-moi donc pour mon grand procès un petit certificat constatant que, non seulement le Matin ne vous a jamais rien demandé, mais qu’il a toujours été pour vous le plus correct et le plus utile des collaborateurs. »
M. Bérard est un brave homme. Il a répondu avec un sourire : « Monsieur Varilla, vous êtes tellement irrésistible, qu’on ne peut rien vous refuser. Je vous en donnerai plutôt deux, si cela peut vous faire plaisir. »