MONSIEUR CHAUMIÉ
Ce n’est ni à l’iiistorien, ni au psychologue, ni même au chroniqueur judiciaire qu’il appartient d’entreprendre pour nos petits-neveux l’analyse du procès Chaumié contre le Matin. Seuls les chroniqueurs spéciaux des publications spoîtives ont une compétence suffisante pour juger la moralité de cette course éperdue et la mentalité des hcmmes qui, offrant sans cesse de montrer des preuves, ne réussissent jamais qu’à montrer leurs jambes.
Le monde entier connaît déjà l’aventure kilométrique qui couvre, depuis quinze mois, le Matin de poussière et de ridicule. Dans l’innombrable série de ses bluffs, ce n’est pas à Pékin- Paris, New-York-Paris, et autres tours du monde en bateaux que restera agrippée sa mémoire, c’est à Agen-Paris, au sauve-qui-peut général dans lequel ce grand champion de la course en arrière s’est définitivement cassé les reins.
Sans être un grand parlementaire de la race des Thiers et des Guizot, M. Joseph Chaumié, se-
nateur à vie et ministre à ses heures, était une des grandes utilités de la troisième République. Cornélius Nepos ne l’eût peut-être pas inscrit dans le de viris illustrihus, ili Plutarque dans le cortège des héros surhumains^ mais d’un bout à l’autre du territoire, chacun s’accordait à reconnaître sa droiture et cet éloge discret et rare satisfaisait abondamment sa modeste ambition. Il vivait en sage dans la crainte de Dieu et du boulevard Poissonnière et ses bontés étendues sur toute la nature n’oubliaient pas le Matin.
On lui a reproché plus tard et sans fondement du reste, d’avoir trop aimé sa famille. En ces jours d’idylle et de paix, le Matin ne lui en aurait certes fait aucun grief car M. Bunau-Varilla, cousin par essence de tous les ministres en fonction, avait naturellement fait inscrire d’office ses clients et ses amis dans le nombre des parents à pourvoir. Et comme il a, en toute circonstance, la judicieuse habitude de ne jeter l’écaille qu’après avoir épuisé l’huître jusqu’au fond, il rendait au ministre utile et complaisant tous les honneurs de la plus cordiale publicité.
C’est ainsi qu’en septembre 1904, j’allais moimême jusqu’au fond du golfe de Biscaye enlever cette interview qui se patine aujourd’hui d’ironie prophétique, mais où passait en outre de ma sympathie personnelle, toute la tendresse de Matin,
LA PLAINTE DU MINISTRE
M. Chaumié me disait :
« L’année dernière j’avais à parler en Bretagne aux fêtes de Renan et la commémoration de cet apôtre de la tolérance ne me parut pas un prétexte pour renier moi-même l’imité de ma vie. Les comités, les clubs et les innombrables cafés du Commerce qui régnent sur le territoire ne m’en surent naturellement aucun gré et me l’envoyèrent dire par toutes les feuilles à leur usage. J’en eus d'abord quelque chagrin, car je ne suis pas brave devant la littérature, mais je considérai bientôt qu’il était puéril de m’émouvoir pour leur plus grande satisfaction.
« Je dis à mon chef de cabinet : Lorsqu’un journal m’accusera de meurtre, de viol, de cambriolages ou de concussion, avec des apparences suffisantes pour me compromettre, vous me le communiquerez afin que je tâche autant que possible d’établir un alibi. En dehors de cette exception je ne lirai plus que les deux ou trois grands journaux qui publient des dépêches au lieu de publier des injures.
« Comme mon collaborateur ne m’a depuis lors rien communiqué, j’en conclus que je ne suis peut-être pas un criminel et j’en profite pour continuer paisiblement une existence dépourvue de troubles et de remords. Qu’on me nomme clérical, jésuite, Basile, Antoine le pieux ou Grégoire
d’Agen^ je iTen ai cure puisque je n’en sais rien. Je consulte ma conscience et je vis en paix. »
(( M. Chaumié s’était tu.
((Je voulus descendre dans l’intimité plus profonde de cet ermite de la grève qui, vivant là, sans autre distraction que la mer, sa famille et ses livres, porte l’âme du sage et la finesse du moraliste dans l’enveloppe d’un notaire.
«Je lui demandai :
(( Quelle est votre histoire et quels sont les vents heureux qui vous amenèrent d’Agen pour gouverner la République ? )>
« Il me répondit :
(( C’est justement parce que je n’ai point d’histoire que je suis un homme heureux, et, je ne connais à mon destin, qu’une préparation assez lointaine : j’ai été jadis professeur dans une école de jeunes filles. Il est vrai de dire que c’était une école normale et que je n’y professais, sur la demande de mon Préfet, que Tes rudiments du droit constitutionnel. En dehors de là, je plaidais, beaucoup, assurément pas trop mal, paraît-il, et, coimne seule propagande, me consacrais à la défense de tous ceux — ils furent légion — qui, dans notre chaleureuse impatience du Midi, se compromirent pour l’idée républicaine. En 1897, la République jugea qu’ayant sans doute assez parlé pour elle, elle devait faire quelque chose pour moi ; elle me fit sénateur. Dans un jour de
LA PLAINTE DU MINISTRE
crise ministériellej quand on eut pris, dans le lot disponible, toutes les illustrations évidentes, les compétences qui se proposaient, comme celle de Pelletan, les capacités qui s’imposaient comme celle de Rouvier, quelqu’un voyant un siège encore vide, suggéra, dit-on, d’y mettre un brave homme !
((Je n’ose pas prétendre que dans un choix où pèsent lourdement les amitiés et les circonstances, cette raison fut mon seul titre, mais je me donne à moi-même l’illusion de le croire, et, de toute l’énergie de mon intelligence et de mon cœur, je m’efforce de mériter qu’au jour où je partirai sans regret, après être venu sans intrigue, on répète du moins, en connaissance de cause :
(( Vraiment, c’était un brave homme ! »