‹ Du bluff au chantageChapitre 6 sur 44 · L DISGRACE · texte numérisé non relu

L DISGRACE

Malgré la très grande sincérité de l’éloge, je faillis être blâmé, pour avoir ci et là, effleuré le derme ministériel d’un adjectif irrespectueux. J’avais dit : (( Tâme d’un sage dans l’enveloppe d’un notaire )), le Matin fit des excuses pour Tenveloppe et s’appliqua par toutes sortes d’émollients à panser mon irrévérence.

Pendant toute la durée des ministères Waldeck- Rousseau, Combes et Rouvier où il tint, à la suite, le ministère où l’on décore et le ministère

OÙ l’on juge, — c’est-à-dire jusqu’aux premiers mois de 1906, — le Matin veilla jalousement à toute occasion de faire l’attendrissante apologie de son loyalisme et de son labeur. M. Joseph Chaumié était^ à l’entendre, le dernier perfectionnement du ministre républicain.

Le 5 novembre de la même année, le Matin célébrait encore l’éclat de ses mérites, mais cette fois sur ce rythme imprévu.

(( Quand on dit « les Chaumié » on ne parle pas simplement des fils de l’ancien ministre, de ses beaux-frères, de ses neveux, de ses petits-neveux et de ses arrière petits-cousins à la mode de Gascogne ; on se représente aussi cette immense clientèle grouillante et famélique, accourue d’Agen où des alentours à la curée de la République. Car le « papa Chaumié » ce n’est pas seulement un « bon père de famille » qui s’emploie de son mieux à caser ses enfants et ses proches : c’est un chef de tribu pour ne pas dire un chef de bande. Et voilà pourquoi l’on ne dit pas Chaumié comme on dit Clemenceau, comme on dit Jaurès, on dit les Chaumié avec un dégoût mêlé d’effroi comme on dit les cancrelats et les punaises.

c( Qu’est-ce en effet que ce Chaumié? En t^oi ce n’est qu’un sénateur falot, à la face molle et nulle,

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personnage sans personnalité qui n’aurait jamais rien eu de remarquable, s’il ne s’était pas appliqué sur le tard à se faire la tête d’un Paul de Kock constipé.

(( Mais du jour où un hasard de la politique l’asseoit devant l’assiette au beurre, ce robin quelconque prend tout à coup les proportions et l’ampleur du plus sinistre symbole. Il personnifie la faveur et la fraude, l’arbitraire et le népotisme. C’est un péril national, c’est un fiéau formidable, innombrable, c’est la grande maladie honteuse qui ronge- la République, et qui ne se révèle dans toute sa hideur que par ses acci^dents secondaires.

(( Faut-il s’étonner après cela que les protégés de M. Chaumié protègent les autres fraudeurs... les misérables se sentant perdus se retournent vers Chaumié...

(( Rappelez-vous tout ce que nous avons fait ensemble place Vendôme ; vous seriez bien avancé, si pour me défendre, j’en étais réduit à tout dire... si je racontais, par le menu, l’histoire des greffes de justice de paix?... J’ai assisté au partage du gâteau, vous plaît-il que j’en mange un morceau ? Que vous le vouliez ou non, nous sommes restés solidaires et ma disgrâce serait votre déshonneur.

(( Il faut bien que Chaumié le comprenne et s’exécute. (

(( Suant d’angoisse, le « père Chaumié » croit s’assurer ainsi le silence de ses complices. »

Or cet invraisemblable débordement d’accusations et d’injures se rapportait tout entier à la longue époque de l’entente cordiale, à l’heureux temps où M. Chaumié dispensateur des biens nationaux jouissait encore de toute la gratitude du Matin.

Que s’était-il donc passé entre le pamphlet et les dithyrambes et pourquoi le philtre d’amour se muait-il subitement en vinaigre empoisonné ?

L’ex-modèle des vertus républicaines avait-i^ par hasard emporté la caisse de l’Etat, violé la jeune Constitution ou les Agenaises impubères ?

Il avait, hélas ! commis des crimes plus affreux et qu’un éternel opprobe serait seul capable d’expier. Complaisant jusqu’à l’excès, mais aussi consciencieux jusqu’au scrupule, il avait eu l’imprudente audace non pas de refuser — M. Chaumié ignore les mots brutaux — mais de ne pouvoir envoyer à M. B unau-Var ilia qui en avait justement besoin dans l’intérêt national, quelques postes de juges de paix et quelques dossiers secrets du ministère de la justice.

C’était déjà très grave car le gouvernement ne devant être qu’un simple numéro dans les innom-

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brables services du Matin, celui-ci a naturellement droit aux justices de paix, greffes, magistratures et postes généralement quelconques, dont dispose l’administration française. La‘méconnaissance de ce grand principe pourrait parfaitement décider M. Varilla à fonder une nouvelle République, comme il a déjà fondé, outre l’ordre de Saint-Bunau, une nouvelle police, une nouvelle voirie, une nouvelle mutualité et une nouvelle religion avec Durand-Morimbaud comme Pape, et Marguerite Brunin pour Sainte-Vierge.

C’était donc très grave, m'ais l’affaire aurait peut-être pu s’arranger avec quelques plaques de grands officiers et quelques liquidations fructueuses de communautés aux amis, frères, beauxfrères et neveux de l’ennemi farouche du népotisme.

Mais pourquoi fallut-il que, simple miiistre constitutionnel, M. Chaumié fût atteint...

...De cet esprit d’inconstance et d’erreur,

De la chûte des rois funeste avant-coureur

Un crime venait de se commettre à Paris Un reporter s’étant introduit, sous un faux état civil, au domicile des inculpés, s’empara de toutes les lettres parvenues à leur adresse et les rapporta triomphalement à M. Henry de Jouvenel, principal fondé de pouvoir de M. Bunau- Varilla. Celui-ci les ayant décachetées dans l’exer-

cice naturel de. ses droits de haute et basse justice, les publia d’abord et les renvoya ensuite à son subalterne, le Procureur général. Ce haut fonctionnaire, mal instruit des privilèges du Matin répondit à l’envoi dédaigneux par la nomination d’un juge d’instruction qui eut — l’histoire le croira-t-elle ? — l’outrecuidance de citer à sa barre le rédacteur et son chef, et de les inculper ensemble de vol et de violation de correspondances privées.

Voici à ce propos la déposition de M. Cliaumié à la troL sième course du Malin devant les assises d’Agen (6 août 1907).

Après avoir rappelé qu’il refusa à M. Bunau-Varilla des nominations illégales et des communications illicites, il ajoute :

« Le Matin a pour habitude de faire marcher tout le monde. Il a fait marcher l’armée. Vous vous en souvenez, messieurs. Vous vous rappelez votre stupeur, votre douleur, quand vous avez vu des officiers de l’armée française servir de réclame au Matin et des soldats marcher pour lui, par une journée torride, et tomber exténués. L’un d’eux est mort. Cela n’a pas suffi. On est venu me demander de faire marcher les lycéens. J’ai refusé. Les lycées n’ont pas marché. Le Matin ne me l’a pas pardonné.

« Il y a autre chose, messieurs. Il y avait une bande de voleurs : un homme s’est présenté chez l’un des prévenus, en se donnant comme attaché au directeur de la sûreté.

« Il s’est fait donner par le concierge des lettres, il les a décachetés, et, le lendemain, le Matin les a publiées. Après quoi, le directeur de la sûreté recevait ces lettres sous pli cacheté et sans indication du nom de l’expéditeur. Le délit était patent. Il y avait au moins recel et emploF de lettres volées. M. Hamard porta plainte. Deux rédacteurs du Matin furent interrogés. Une note me fut envoyée par M. Bunau-Varilla. Il s’y trouvait cette phrase stupéfiante ;

« Par déférence pour la justice, le Matin a permis à ses rédacteui‘s de répondre à la citation du juge. »

« On ne me l’a pas pardonné.

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Cette fois-cij c’en était trop. M. Bunau-Varilla fit sommation au ministre d’avoir à destituer^ sans délai, le juge et le procureur. Le bon M. Chaumié, déjà fort mal en cour, eut l’imprudence de se récuser. Il était perdu : c’était la lutte finale entre ce pas grand’chose — la loi, et cette toute-puissance — la volonté du Matin. Cependant, comme on peut toujours avoir besoin d’un plus petit que soi, surtout quand il est ministre, M. Varilla apaisa pendant quelques semaines sa juste colère.

Le ministère Rouvier tombait enfin le 8 mars 1906. Il n’y avait plus rien à prendre, plus rien à craindre, il fallait interdire au coupable le chemin de la place Vendôme où on le rappelait à nouveau. Dès le lendemain, Varilla faisait écrire dans le Cri de Paris, et reproduire dans le Matin, un filet venimeux. Bon père, bon cousin, bon ami... Pendant six mois on ne prononça plus en France les mots de népotisme, favoritisme et

« Ail ! messieurs, la rancune, la colère, la haine du Matin sont tenaces. Mais, direz-vous, la colère s’efface. Je ne suis plus ministre. Pourquoi m’attaque-t-on ?

« C’est qu’on a une raison dominante pour m’attaquer ! Il faut, par-dessus ma tête, faire peur aux autres. Ah ! il y a eu un ministre qui nous a résisté, eh .bien, nous le poursuivrons, nous le torturerons. Ce sera un exemple ! Ainsi, nous nous vengerons et, en même temps, nous montrerons à ceux qui tenteraient de nous résister à l’avenir, ce qu’il en coûte de résister au Matin ! Ce n’est pas moi que l’on poursuit, messieurs. On poursuit celui qui n’a pas chanté afin de mieux faire chanter les autres. »

concussion, sans que les échos du boulevard Poissonnière ne répondissent « Chaumié ».

C’est ainsi que plus tard Marc Lapierre, collègue médiocre et méconnu, accusait généralement de sodomie et d’assassinat ceux qui avaient la prétention de résister à son appel.

Le 6 novembre, lendemain du jour où on le traite comme un simple roi des Belges, M. Chaumié se résout à poursuivre. Ainsi que la loi sur la presse lui en donne la faculté formelle, il demande au Matin de venir prouver s^s accusations devant les citoyens qui Font élu. Le Matin s’en étonne ; il estime avec raison qu’il lui suffit amplement de toucher quelqu'un pour le salir sans être encore tenu de faire par surcroît une preuve superflue.

“(( M Chaumié a deux faces, s’écrie-t-il. Quand on crache sur l’une à Paris, il s’en va essuyer l’autre à Agen. C’est l’ancien ministre de la rue de Grenelle, c’est le garde des Sceaux de la place ’Veiidôme que nous accusons : s’il n’avait pas peur, c’est au jury parisien qu’il présenterait sa défense.

(( Mais il préfère nous inviter chez lui, pour que nous l’aidions à laver son linge sale « en

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famille ». Soit. Puisque Chaumié double-face nous montre l’autre et prend la fuite, nous le poursuivrons jusqu’au bout.

(( M. Chaumié se figure peut-être que, maire et sénateur d’Agen, il y obtiendra plus aisément gain de cause. Il s’abuse. Où qu’il nous appelle, nous sommes sûrs de parler à des républicains, à des Français ; or c’est une cause nationale que nous plaidons. C’est le grand procès du favoritisme que le Matin veut instruire. Agen est en France, et la France est avec nous. »

Nul n’était certes mieux placé que le Matin pour instruire la cause du favoritisme, mais il advint par malheur que le jour du procès, le Lot-et-Garonne avait été subrepticement rayé de la carte des départements : Agen n’était plus en France. Et, ne l’ayant jamais vu que par derrière, les naturels demeurent convaincus qu’au contraire de Chaumié, le Matin n’a qu’une face — celle qu’il leur montre !

Pour couvrir ce derrière opiniâtre, le Matin oblige depuis de longs mois ses deux excelJefits avocats à faire sur le nez, la nuque et le menton toutes so-rtes de folichonneries juridiques.

S’il en use de la sorte, ce n’est pas simplement parce qu’il se met de plein pied au-dessus des lois communes, ni parce qu’il nourrit de secrètes préférences pour les assises de la Seine. Cité à Paris il aurait énergiquement récusé le scepticisme gouailleur du jury parisien pour en appeler à la robuste conscience du jury provincial. Au nom de l’intérêt supérieur il n’aurait voulu plaider que sur les lieux mêmes où le crime avait été commis, devant la loyale population d’Agen déshonorée par les actes du vieux concussionnaire, et plutôt que de se soumettre à une juridiction différente se serait essoufflé pendant sept ans à faire le tour du monde en maquis.

La vérité, c’est qu’il ne tient pas plus à être jugé à Paris qu’à Agen, Quimper ou Carcassonne, il tient à n’être pas jugé du tout.

Que redoute-t-il donc de si terrifiant sur les bords de la Garonne pacifique ? Une condamnation pénale plus sévère par un jury plus hostile ? Mais outre que l’innocence demeure partout sans risques et sans terreur — n’y a-t-il pas le bon gérant, M. Dengios, qu’on paye 150 francs par mois pour coller les bandes pendant la nuit, et se faire coller pendant le jour tous les mois de prison que pourrait mériter Varilla ;?

Une condamnation pécuniaire ? Quelques milliers de francs à restituer ?

Bagatelle, quand on a derrière soi tant de Pana-

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mas, de Congos et de coups de bourse sur la rente.

Et bien qu’amputé de la terre française. Agen conserve des communications télégraphiques avec le reste du continent : tous les débats sont publics, tous les journalistes sont dans l’attente du secret formidable. Il ne faut qu’une preuve, qu’une hypothèse, qu’un mot pour confondre l’ancien ministre et convaincre la terre entière de l’ignominie des Chaumié.

Or ce mot, le Matin, qui dit tout, ns le dit pas ; il ne le dira jamais, pour la raison capitale qu’il n’a rien à dire.

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