TRANSFORMATION DU C VELAIRE EN O, C ET EN S
Si l'on excepte quelques dialectes du Nord de l'Italie, en particulier ceux du Tyrol, qui appartiennent ou se rattachent au groupe ladin, la transformation du c vélaire suivi de <2 en c ne se rencontre que dans deux ou trois mots italiens, encore n'est-ce point le changement de c pur, mais du groupe d'c qui présente ce fait, et la transformation a eu lieu en g, non en c^ Quant au roumain, il n'oifre aussi d'exemples, que je sache, que du changement de c en g, et en bien petit nombre ; on peut donc dire que cette transformation, et plus généralement que la présence de c devant une voyelle non palatale, est inconnue aux idiomes du groupe oriental.
Dans ceux du Sud-Ouest, au contraire, ch se rencontre assez souvent devant a, o qimu, avec le son c en espagnol et dans le dialecte portugais de Tras-os-Montes, avec la valeur de 5, affaiblissement évident de c, dans le portugais des autres provinces ; mais dans ces deux langues ch ne représente pas d'ordinaire un simple c, mais le plus souvent la transformation d'un des groupes c/, p/, tl, fi, qui donnent aussi naissance en espagnol au son II ; cette transformation peut d'ailleurs avoir lieu au commencement comme au milieu des mots, exemple :
clamare
llamare, v. chamar
chamar
fac(u)lam
hacha
fâcha
plagam
Uaga
chaga
inflare
inchar
inchar
cat(u)lum
cacho
cacho
Ch remplace aussi en espagnol et, parfois pt et It, et même 5; mais représente-t-il réellement dans cette langue, ainsi qu'en portugais, le c vélaire latin? Il semble bien, il est vrai, le
1. 11 semble cependant que, dans le dialecte sicilien, c se soit transformé en c, dans ciarmu (carmen), ciminia (* caminatam) — peut-être emprunté au français, — et quaciari (caicare). Cf. Wentrup., Beitr. zur Kennln. der SicU. Mund. p. 159 et 160.
remplacer dans un certain nombre de mots, mais la question est de savoir si ces mots sont espagnols, ou bien , comme Diez l'admet, d'origine étrangère ; pour la plupart d'entre eux, cette circonstance qu'ils existent en double à côté d'autres mots qui ont la gutturale vélaire ne peut guère laisser de doute à cet égard ; tels sont, par exemple, en espagnol chaza à côté de caza, merchante et mercante, etc. ; en portugais chaça et caça, cantor et chantre , etc. ; mais je ne sais si l'on doit encore admettre une origine étrangère pour quelques autres qui n'ont que la forme ch, comme le portugais charma, etc. , et s'il n'y faut pas voir le résultat, dû peut-être à une influence locale, de la transformation de c {k) en c. On serait tenté même, quand on lit les anciens textes, de supposer que cette modification de la gutturale vélaire avait lieu autrefois dans des mots où elle a repris son son primitif, ainsi on trouve dans le poème du Cid archas v. 84, 119, 127, 144, 161, 166, à côté, il est vrai, à'arcas v. 113 et 183 ; or faut-il admettre, comme cela avait lieu parfois devant e ou i, qu'on représentait indifféremment la gutturale vélaire par c ou ch, surtout quand on trouve au vers 147 les mots archas, aduchas, où, si dans le premier ch pouvait avoir le son k, il devait nécessairement avoir le son c dans le second? Il est difficile de répondre à cette question; aussi tout en admettant que les langues de la péninsule hispanique avaient en elles la faculté de développer le son c du c vélaire seul, comme elles l'ont dérivé de cl, et et de plusieurs autres groupes, il faut reconnaître aussi que le c vélaire n'y a pas été assez ébranlé pour se modifier — sinon exceptionnellement — et qu'il a dans la plupart des cas conservé sa valeur originelle. Il n'en a pas été de même dans les idiomes du Nord-Ouest, dans le roumanche et les dialectes ladins du Tyrol et du Nord de l'Italie, où le c vélaire n'a persisté qu'exceptionnellement ; mais les modifications qu'il a subies ont varié avec chacun de ces idiomes; il faut donc examiner séparément ce qu'elles ont été dans chacun d'eux. Commençons par les dialectes ladins où elles sont le plus compliquées.
P Transformation du c vélaire dans les dialectes ladins.
Des sources du Rhin au fond de l'Adriatique s'étend, en suivant la courbure des Alpes, une large bande de terrain où se parlent divers dialectes romans, débris évidents, malgré les difîe-
rences qui les séparent, d'une même langue plus ancienne, dont ils ne sont au fond que des formes particulières. Ces dialectes*, auxquels se rattachent par plus d'un point ceux du Tessin, de la Lombardie et de la Vénétie, et qui occupèrent sans doute autrefois un territoire bien plus étendu, mais amoindri par les empiétements de l'italien d'un côté et des idiomes germaniques et slaves de l'autre ^ se divisent géographiquement, sinon toujours phonétiquement, en trois groupes principaux : le groupe occidental ou du canton des Grisons, qui comprend le dialecte de l'Oberland ou roumanche, parlé dans les vallées du Rhin antérieur et du Rhin postérieur, et le dialecte de la vallée de l'Inn ou Engaddine ^ ; le groupe central ou des dialectes romans du Tyrol S parlés surtout à l'Ouest dans les vallées du Noce, de l'Avisio et de la Gardera, à l'Est dans celles de la Gadera, du Cordevole et de la Haute- Piave ; enfin le groupe oriental ou du Frioul ^, comprenant les sous-dialectes de Pordenone, de la Carnia , du territoire d'Udine, etc. Je n'ai point ici à étudier les caractères généraux qui distinguent ces divers dialectes^ je ne veux que rechercher la manière dont la gutturale vélaire y est traitée ^, soit qu'elle persiste, soit qu'elle se transforme en palatale ou en chuintante, son changement en spirante ou sa suppression ayant été examinés dans le premier livre. Comme je l'ai dit plus haut, les dialectes ladins ont ceci de particulier qu'ils offrent toutes les formes traversées par la vélaire dans son passage du son k au son c, tandis que les idiomes du Nord-Ouest ne présentent que les formes extrêmes k et c, ou son dérivé s. Ainsi, tandis que dans le dialecte de l'Oberland, et parfois aussi, mais exceptionnellement, dans les autres, le c vélaire persiste , il se change en palatale proprement dite dans le dialecte de l'Engaddine, dans les dialectes romans de l'Ouest du Tyrol, à l'Est dans ceux du Val de Passa, et des vallées de la Gardera et de la Gardena, ainsi que dans tous ceux
1. Connus déjà pour la plupart par des travaux particuliers, ces dialectes viennent d'être, de la part de M. G.-J. Ascoli, l'objet d'un travail d'ensemble considérable, que j'ai le regret de n'avoir pas connu avant d'avoir fini cette étude, mais auquel j'ai pu cependant encore emprunter quelques renseignements précieux ou quelques utiles rectifications.