‹ Du c dans les langues romanesChapitre 138 sur 220 · Alexis p · texte numérisé non relu

Alexis p

3. Il est vrai que si on supposait que c suivi de e, i avait encore la valeur c, l'objection tomberait par là même.

connaissait probablement pas encore la transformation de c en c; mais il est possible qu'il se fût déjà changé en palatale li, et que les copistes impuissants à figurer ce son nouveau l'aient tout simplement désigné par c comme la gutturale vélaire K

Dans la « Cantilène de Sainte Eulalie », le second document que nous ayons en notre langue, nous trouvons ch dans les mots chielt (calet) v. 13 et c/wee/'(caput) v. 22, et dans chi (qui) v. 6 et 12 ; mais le scribe a écrit par c ou par k (qui) cose v. 9 et kose V. 23 de même que colpes v. 20, corps v. 2, eskoltet v. 5, coist V. 20. Faut-il voir là un simple caprice orthographique ? Devant e, i ou ie provenant de e ou i latin, le c avait alors, comme nous avons vu, probablement déjà le son ts, le scribe a senti aussi le besoin de mettre devant ie, venant de a, où le c ne devait pas avoir ce son, un signe particulier, il a eu recours à ch, afin qu'on ne prononçât point la première lettre de ces deux mots comme celle de ciel V, 6 et 25 ; mais quelle valeur a-t-il attribuée à ce signe ? Au vers 6 et 12, dans le mot chi, ch représente certainement la gutturale palatale ; en est-il de même dans chieef et chielt ? Il est difficile de répondre à cette question ; on pourrait objecter que si dans ces derniers mots ch représente la chuintante c, il est surprenant que le scribe n'ait pas employé pour désigner la gutturale de chi un des signes qoM k dont il s'est servi dans omqi v. 9 et 13 et dans esJwltet v. 5; mais on rencontre ch avec la double valeur c ou s et h, dans des monuments postérieurs, par exemple dans le Psautier d'Oxford, il n'est donc pas impossible qu'il ait aussi dans ce texte la valeur k et c. Quant à cose, écrit par un k au vers 23, il est difficile de croire que le copiste de la Cantilène l'ait prononcé autrement que kose ou Rose.

Le troisième document de notre langue, le « Fragment de Valenciennes, » nous offre quatre fois la notation ch dans cheve (caput), sèche (sicca), c^er^e (caritatem), acheder (accaptare), et deux fois — notation particulière à ce scribe — jh pour ch

1. On pourrait objecter que la diphthongue «w s'étant déjàcbangéeen 0, si c ne s'était lui aussi transformé déjà en c, il n'aurait pu le faire plus tard, puisque en général le son guttural a persisté devant o; mais l'objection n'est qu'apparente ; il a pu se faire, en effet, que l'o provenant de au ait conservé longtemps une valeur particulière, différente de celle de l'o étymologique, et que dès lors c ait pu se changer en c devant le premier, tandis qu'il a persisté devant le second ; d'ailleurs si l'on admet que le c vélaire était déjà changé en palatal, c'est-à-dire que cose devait alors se prononcer hjose ou à peu près, l'objection tombe par là même.

dans jholt (calidum) ; mais on trouve qui écrit chi avec ch ; ce signe a donc encore dans ce texte — au moins dans ce mot — la valeur gutturale ; en est-il de même dans cheve, sèche, cherté, acheder ? il est difficile de le dire ; mais on ne peut douter que jh employé deux fois évidemment à la place de ch n'ait eu le son c\ on doit donc admettre que ce dernier signe représentait le même son dans les quatre mots précédents, et que dès lors le c vêla ire latin, à l'époque où ce texte a été écrit, c'est-à-dire à la fin du ix° siècle, s'était changé en c. Il est même possible que la nouveauté de cette transformation ait été cause de l'inhabileté du scribe, auquel nous devons ce fragment, à représenter un son jusque-là inconnu.

Le siècle suivant nous offre deux monuments, plus importants par leur étendue — sinon par leur valeur poétique — que ceux que nous avons étudiés jusqu'ici, et, bien que conservés dans le même manuscrit, différents par la langue et l'origine : la « Passion» et la «Vie de Saint Léger»*. Ces deux poèmes offrent, il est vrai, un grand nombre de formes méridionales qui ont même fait attribuer le premier à la langue d'oc ; mais ces formes, qui paraissent être du fait du copiste, n'empêchent point que nous n'ayons affaire en définitive, surtout pour le Saint Léger, à des textes français. Les gutturales ne sont pas d'ailleurs traitées de la même manière dans tous deux.

Dans le Saint Léger la gutturale vélaire a persisté dans tous les mots, moins un; ainsi cantomps 1, 3et 1, 6; caritatô, 3;cantat 14, 4; castier 18, 2, cap 26, 4; queu 27, 2, et 39, 1; en-calcist 28, 2\carniels 29, 3; castres {cdiVive^) 30, 2; causa 35, 4; cac?zY39, 3; un mot par son orthographe fait, je l'ai dit, exception, c'estpec/ï2e^^ 38, 3, écrit par ch ; quelle est ici la valeur de ce signe? On le trouve dans deux autres mots du poème, dans Chielpering{s)i3, 2; 20, 1 etpaschas 14, 2; dans le premier il représente sans doute la spirante franque, dans le second il a évidemment un son guttural ; on peut supposer qu'il en est de même dans pechietz, et que par conséquent le c vélaire dans ce mot.

1. Ces deux poèmes, onlesait, ont d'abord été publiés par ChampoUion- Figeac, d'après le manuscrit de Clermont, dans le tome IV des Bocumenls relatifs à l'histoire de France, puis par Diez {Zwei altromanische Gedichie berichligl und erklxrt, Bonn 1852). M. G. Paris vient de donner une édition critique de la Vie de Saint Léger, Rom. I, 273. Je me suis servi du texte de Diez, revu, pour le Saint Léger, sur celui qu'a donné depuis M. G. Paris, et pour une partie de la Passion sur la copie qu'il a fournie à M. Bartsch pour sa seconde édition de sa Chrestomathie.

pas plus que dans tous les autres du poème, ne s'était changé en chuintante ^ ; cependant il peut se faire aussi, ce qui est, je crois, plus vraisemblable, que le c vélaire n'étant encore devenu que palatal, le scribe n'ait point cherché à le représenter par un signe particulier, ou encore qu'il ait partout, excepté dans pechietz, rétabli le c, comme il a changé certaines formes françaises du poème en provençales-.

Dans la « Passion » nous trouvons c suivi de a conservé plus souvent que changé en ch\ ainsi il persiste dans carn 2, 1; 83, 2; 84, 2; 97, 2; carnals 2, 4 ; 96, 1; cars 98, 4 ; cantedl, 4; canten 11, 1 ; cantes 49, 1 ; cab Q2, 4; cap 125, 3; caritad 69, 4; castel 107, 3; caitiu 17, 1 ; quaisses 100, 3; cadegren, 35, 2; encalceras 115, 4 ; escarnit 55, 1 ; escam 63, 4; 71, 4; 72, 2 ; escarnid 64, 1 ; escarnie 72, 4; judicar 118, 3; peccad 3, 1; 127, 4; pecaz 11, 3; pecat 96, 3. C devant aoue est, au contraire, remplacé par ch dans chera 22, 3; cher 21, 4; 29, 1; chedent 'Sh, 4 ; 81, 3; c/^«c? 119, 3; cliamise 67, 3 ; chamsils 86, 4 ; char a 93, 3; marchedanz 18, 3 ; marched 19, 4 ; péchez 60, 4 ; peched 89, 2; pecchia 95, 2; pechedors 128, 2; roches 81, 3. Que faut-il conclure de cette double orthographe et quelle valeur attribuer même à (?/i dans les mots où il est substitué à c ? On le trouve devant e et i avec la valeur gutturale dans chi 2, 4 ; 3, 1 ; 12, 3 ; J8, 4 ; 22, i\jusche 20, 2; 82, 4; douches 117, 1 ; Pasches 23, 1 ; il a, au contraire, un son chuintant dans cho 4,2;8,1;18, 1; 20, 1 ; 29, 1 ; posche 60, 2 ; on peut donc supposer que dans chars, chamise, etc., il a le son c ou^s; mais comment expliquer les doubles formes chad et cadegren, chars et carn, peccad et peched, etc. ? Faut-il supposer qu'au moment où ce poème a été composé le c vélaire commençant à se transformer, on hésitait encore entre le son ca et cha"^. Cela est peu probable, et ce qu'il y a de plus vraisemblable c'est que le copiste a altéré le consonnantisme du texte primitif, comme il y a introduit des formes étrangères ; mais à qui du scribe ou de l'auteur revient le chan-

1. C'est l'opinion de M. G. Paris, lequel écrit même pequiez. (Voir rétiide si complète consacrée à la langue du Saint Léger dans la Romania I, 273.)

2. Quoi qu'il en soit, le consonnantisme du Saint Léger reste à bien des égards une énigme; il me paraît au moins difficile d'admettre en môme temps que ce poème ait été écrit dans le dialecte bourguignon, comme le croit M. G. Paris, et que le c suivi de a n'y soit point encore altéré,

gement de la gutturale en chuintante? C'est ce qu'il est difficile de décider ^ et ce qui importe assez peu d'ailleurs au sujet que je traite ; je n'ai même tant insisté sur ce point que pour montrer, ce que nous verrons bien souvent, quelle obscurité peut jeter sur l'étude d'un texte la différence entre la langue du scribe qui nous l'a transmis et celle de l'auteur ou des copistes antérieurs. Dans le cas présent il résulte, je crois, de l'orthographe du poème de la Passion — que les formes en ch soient d'ailleurs de Tauteur ou du scribe, peu importe — qu'au x^ siècle le son c existait en français et que le c vélaire l'avait déjà pris devant a^. C'est à une conclusion analogue que m'avait déjà amené l'examen du Fragment de A'alenciennes, et cette coïncidence semble bien indiquer que le c pourrait bien aussi, malgré l'orthographe du poème, avoir été m^odifié déjà dans le Saint Léger.

Nous n'avons point de textes authentiques du xf siècle ; l'Alexis et la Chanson de Rolland ont bien été composés dans ce siècle, mais les manuscrits sont du suivant ; ils n'en sont pas moins, après les textes dont j'ai parlé jusqu'à présent, les monuments les plus anciens de notre langue ; mais à cause de leur origine probablement normande, ce n'est pas ici, mais dans un autre chapitre que je les examinerai ; il en est de même du fragment de poésie religieuse publié par M. Gaston Paris dans le sixième volume du Jahrbuch. Quant au Fragment de l'Albéric de Besançon, son origine douteuse, et probablement plus provençale que française, me le fera passer complètement sous silence. Tout autres sont les monuments si nombreux que nous offrent la seconde moitié du xn® et le xiii^ siècle, époque oii la langue des trouvères prend sa forme définitive. La transformation du c vélaire en chuintante est depuis longtemps achevée, et tous les textes vraiment français, c'est-à-dire de la Bourgogne, de la Champagne, de l'Ile-de-France et de l'Orléanais, nous la montrent, à part de rares exceptions qu'on peut regarder comme des fautes de copiste ^ partout accomplie. Le premier poème qui en présente l'observation régulière est la Chanson de « Guillaume d'Orenge » ^ puis viennent les poèmes de Crestieii de Troie ;

1. Peut-être M. G. Paris éclairera-t-il cette question dans rôdition qu'il a promise de la Passion, et qu'attendent avec impatience tous les lecteurs de la Romania.

2. Des formes en ch, en effet, plusieurs sont exclusivement françaises.

3. Ainsi on peut citer cant dans la chanson de Crestien, B. Chr. p. 117, V. 30, cier 120, v. 1, à côté de chier p. 119, v. 9.

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